Partagez l'article

Lisez toute la série
histoire

Une approche transfrontalière pour décoloniser l’histoire du Suriname

Par Henriette Louwerse, traduit par Maxime Kinique
16 janvier 2026 5 min. temps de lecture Suriname, 50 ans d’indépendance

Appréhender l’histoire du Suriname sans reconduire la perspective du colonisateur? C’est l’objectif que se sont fixé Henriette Louwerse et Duco van Oostrum, de l’université de Sheffield, avec Beyond the National Narrative (Au-delà du récit national). En formulant de nouveaux récits inspirés des connaissances disponibles et de spéculations raisonnées, le projet entend renouveler le regard porté sur le passé du pays.

Quiconque cherche à raconter l’histoire du commerce transatlantique d’esclaves et de l’économie des plantations des Caraïbes se heurte immanquablement à une difficulté. Des sources existent, mais il s’agit principalement de documents économiques ou juridiques établis par l’élite blanche. On trouve certes des études, des récits et des images illustrant le point de vue des opprimés et des personnes qui ont été réduites au rang d’esclave, mais c’est d’abord la perspective coloniale qui s’impose aux historiens lorsque ceux-ci se lancent dans un projet de recherche. «C’est une histoire partagée, mais les documents sont répartis de manière très inégale», comme l’affirme à juste titre le rapport Verkenning Nederlands trans-Atlantische Slavernij Museum (Exploration du musée dédié à l’esclavagisme transatlantique des Pays-Bas) de NiNsee (Nationaal instituut Nederlands slavernijverleden en -erfenis – Institut national de l’histoire et de l’héritage de l’esclavagisme des Pays-Bas).

Dans une publication récente intitulée Ooggetuigen van de Nederlandse slavernij (Témoins oculaires de l’esclavagisme pratiqué par les Pays-Bas), Karwan Fatah-Black et Camilla de Koning lancent dès lors un appel: les deux auteurs invitent à réfléchir ensemble «à la question de savoir comment nous pourrions raconter l’histoire de l’esclavagisme transatlantique des Pays-Bas d’une manière moins unilatérale».

Suivant le rapport NiNsee, Fatah-Black et De Koning plaident pour une perspective désentravée. Dans leur optique, cette perspective, qui s’affranchit des cadres coloniaux hérités, recèle plusieurs significations. Tout d’abord, c’est la voix des personnes réduites à l’esclavage et de leurs descendants qui doit primer. Il ne s’agit plus de les décrire ou les consigner, mais de les laisser s’exprimer. Le fait d’adopter la perspective noire est davantage qu’un glissement de locuteur ou de point d’attention: c’est un choix qui a des conséquences.

 

Opter pour une voix qui est largement absente des sources traditionnelles (blanches), telles que les archives, les descriptions de la nature et les récits de voyages, implique de chercher et d’utiliser d’autres sources. Le groupe de travail NiNsee accorde une place de première importance aux proverbes surinamais traditionnels connus sous le nom d’odo et à la tradition orale. L’approche désentravée prend au sérieux les connaissances qui vivent et fleurissent en dehors des sources historiques traditionnelles et questionne l’autorité de la source écrite. Repousser les limites de ce qui fait autorité est une étape sur la voie de la justice archivistique.

L’étape suivante consiste à créer soi-même des sources, afin de compléter les archives sur la base des connaissances disponibles, des recherches et de l’empathie. En recourant à la technique de la critical fabulation ou spéculation raisonnée, artistes comme scientifiques créent une représentation authentique et l’intègrent dans leurs travaux de recherche. La technique du retrofitting –ajouter un nouvel élément à un récit– permet ensuite de générer un tableau plus complet et plus factuel, avec des personnages principaux qui ne sont plus réduits au rang de victime, mais apparaissent comme des personnes capables d’agir, de penser et de ressentir par elles-mêmes.

L’approche désentravée prend au sérieux les connaissances qui vivent et fleurissent en dehors des sources historiques traditionnelles

Enfin, le groupe de travail NiNsee considère la perspective désentravée non seulement comme un angle d’approche, mais surtout comme une méthode de recherche. Le point de départ, c’est le présent, et l’expérience et les connaissances des descendants qui vivent aujourd’hui constituent la base pour faire le lien avec le passé. Cette perspective insiste ainsi aussi sur le fait que le passé esclavagiste et colonial n’est pas un chapitre clos: «Chaque récit traitant de l’histoire de l’esclavagisme et du colonialisme peut en réalité trouver son origine chez des descendants d’esclaves vivant aujourd’hui», peut-on lire dans le rapport NiNsee.

Il peut sembler orgueilleux de vouloir encore ajouter un angle d’approche à ces trois perspectives majeures, surtout de la part d’une professeure-chercheuse en littérature, à la peau blanche, qui vit de surcroît à l’étranger. Il n’en demeure pas moins que l’appel lancé par Fatah-Black et De Koning mérite d’être pris au sérieux. Grâce à la distance, on peut apercevoir des choses qui échappent à ceux qui vivent sur place.

Prenons Willoughbyland de Matthew Parker, par exemple. Dans ce récit historique non fictionnel paru en 2015, l’auteur décrit les années tumultueuses 1650-1667 à Willoughbyland, cette «colonie au destin funeste» mieux connue sous le nom de Suriname. Elle était aux mains des Anglais avant que les Pays-Bas ne s’en emparent, en 1667. Le livre s’ouvre sur une description d’une balade en bateau sur le fleuve Suriname en 2014, lors de laquelle l’auteur tente de ressentir au fond de lui comment la même expérience a pu être vécue par les «Anglais et Anglaises du XVIIe siècle» essayant d’échapper à la guerre civile qui faisait rage dans leur patrie. L’auteur veut également ressentir «ce que cela signifie pour nous aujourd’hui» et quelles traces de ses lointains ancêtres, les pionniers et réfugiés anglais, il peut encore trouver. Le sous-titre England’s Lost Colony (La colonie perdue de l’Angleterre) est des plus explicite: le livre traite de quelque chose qui s’est «perdu», que la mère patrie anglaise a perdu, et ce quelque chose, c’est «notre» Suriname.

Parker inscrit son récit historique dans un cadre national. Il appréhende le passé colonial à travers le prisme de l’État-nation, lui-même façonné en grande partie par ce passé colonial. Celui-ci s’inscrit-il uniquement dans un cadre ou un prisme national, ou peut-on parler de nationalisme méthodologique? Et cela ne s’applique-t-il pas également au regard que nous portons sur notre passé colonial? N’appréhendons-nous pas trop l’histoire du Suriname et de l’esclavage transatlantique à travers le prisme des États-nations contemporains et des frontières qui les séparent? Par ailleurs, cette identification nationale correspond-elle au passé? Quel est le rôle de la langue à cet égard ? Devons-nous exclure les voix qui ne s’expriment pas dans l’une des langues parlées au Suriname au motif qu’elles sont hors cadres?

Les perspectives désentravées n’ont cure des frontières. À travers le projet de recherche Beyond the National Narrative, nous voulons raconter l’histoire de l’esclavagisme atlantique des Pays-Bas selon une approche transfrontalière, et toujours en lien avec les descendants contemporains des esclaves d’autrefois.

Louwerse

Henriette Louwerse

professeur d'études néerlandaises à l'université de Sheffield

Laisser un commentaire

Lisez aussi

		WP_Hook Object
(
    [callbacks] => Array
        (
            [10] => Array
                (
                    [0000000000002c7d0000000000000000ywgc_custom_cart_product_image] => Array
                        (
                            [function] => Array
                                (
                                    [0] => YITH_YWGC_Cart_Checkout_Premium Object
                                        (
                                        )

                                    [1] => ywgc_custom_cart_product_image
                                )

                            [accepted_args] => 2
                        )

                    [spq_custom_data_cart_thumbnail] => Array
                        (
                            [function] => spq_custom_data_cart_thumbnail
                            [accepted_args] => 4
                        )

                )

        )

    [priorities:protected] => Array
        (
            [0] => 10
        )

    [iterations:WP_Hook:private] => Array
        (
        )

    [current_priority:WP_Hook:private] => Array
        (
        )

    [nesting_level:WP_Hook:private] => 0
    [doing_action:WP_Hook:private] => 
)