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Apprendre le néerlandais sous les bombes

Par Olha Petrenko, traduit par Caroline Coppens
28 septembre 2026 7 min. temps de lecture

« J’aimerais énormément que Kyiv devienne un lieu de rencontre pour les spécialistes du néerlandais », a déclaré Olha Petrenko, professeure de néerlandais en Ukraine, lors de l’événement Nederlands Centraal, organisé par la Taalunie. Un discours tellement touchant que nous avons souhaité le publier ici, sous une forme légèrement adaptée.

L’un des moments les plus étranges de ma vie ? Celui où j’ai réalisé que j’avais fini par m’attacher émotionnellement au mot « gezellig » (cosy, chaleureux, en parlant d’une ambiance, d’un intérieur). Tout a commencé de façon anodine : on l’emploie d’abord avec ironie, puis un peu trop souvent… jusqu’à ce qu’on se surprenne, devant un café à Kyiv, à se dire : « Oui… ça a l’air bien gezellig. » Et là, la prise de conscience est brutale : la langue néerlandaise s’est déjà glissée au plus profond de nous. C’est sans doute à ce moment précis qu’on devient officiellement néerlandiste.

Nous sommes réuni·es ici, à l’occasion de Nederlands Centraal, pour partager nos déclarations d’amour, petites ou grandes, à la langue néerlandaise. Car pour chacun d’entre nous, cette langue occupe une place centrale, d’une manière ou d’une autre.

Maintenant que j’étudie le néerlandais depuis des années, j’en suis même venue à développer une sorte de déformation professionnelle : j’analyse parfois les relations humaines comme des constructions grammaticales. Certaines personnes ressemblent à des phrases courtes et nettes : on sait tout de suite à quoi s’en tenir. D’autres évoquent plutôt des subordonnées : complexes, nuancées, et c’est seulement à la fin qu’on saisit où la conversation voulait en venir. Et puis il y a ces rares cas où on a d’emblée l’impression d’avoir affaire à une bonne traduction : tout semble soudain couler de source.

Aujourd’hui, je vais vous parler de la néerlandistique en Ukraine… mais sous l’angle de la linguistique. Ou plutôt : de trois observations linguistiques faites à Kyiv. Ou encore : de ce que cette discipline m’a appris sur la visibilité, la motivation et la survie.

Sémantique

Il est impossible d’aborder la place des études néerlandaises en Ukraine sans s’attarder sur la sémantique. Sur le sens. Car des termes comme klein (petit), minder verspreid (moins répandu) ou niet klassiek (non classique) prennent souvent une connotation pour le moins surprenante dans des contextes universitaires.

Pour de nombreux Ukrainiens, les études néerlandaises restent une terra incognita, un domaine mineur. Beaucoup ne comprennent pas pourquoi on choisirait d’étudier le néerlandais. Pourtant, nous changeons cette image, lentement mais sûrement. Notre université est aujourd’hui la seule en Ukraine à proposer des cours de néerlandais. Un deuxième département, dans une autre université, a fermé ses portes depuis l’invasion.

Actuellement, nous comptons vingt-six étudiants qui étudient le néerlandais dans le cadre de trois matières : acquisition de la langue, connaissance du pays et de sa culture, et traductologie. Et nous avons aussi une doctorante – qui se tient justement devant vous – qui sera bientôt la première à soutenir une thèse en néerlandistique en Ukraine.

Mais pourquoi choisir d’étudier le néerlandais ? Après des années d’enseignement, j’ai identifié trois raisons.

La première raison est pragmatique : la néerlandistique reste un créneau peu exploité. Dans un monde où chacun cherche à se démarquer, une langue moins évidente peut justement devenir votre plus grand atout professionnel.

La deuxième raison tient à la communauté. Grâce à des organisations comme la Nederlandse Taalunie, l’Internationale Vereniging voor Neerlandistiek (IVN) ou encore l’association Comenius pour les néerlandistes d’Europe centrale et orientale, nos étudiants et moi-même avons le sentiment d’appartenir à une grande famille internationale. La Taalunie, notamment, nous a toujours soutenu·es : dès la création des études néerlandaises en Ukraine il y a une vingtaine d’années, pendant leur développement, et même au cours de ces quatre dernières années si difficiles.

La troisième raison est la plus émotionnelle : la société ukrainienne, qui se bat depuis des années pour préserver la visibilité de sa propre langue et ne pas perdre sa voix, comprend intuitivement pourquoi chaque langue compte. C’est peut-être pour cela que nos étudiant·es non seulement choisissent le néerlandais, mais adhèrent aussi à l’idée que toutes les langues méritent d’être protégées, mises en valeur et aimées.

Les verbes séparables : comment motiver les étudiant·es ?

Pour expliquer la motivation, je recours aux verbes séparables. Non seulement parce qu’ils m’ont fait suer en tant qu’étudiante, mais aussi parce qu’ils illustrent parfaitement le fonctionnement de l’enseignement aujourd’hui. Une bonne motivation ne se construit pas toute seule : il faut la cultiver, la poursuivre, la transmettre, la rassembler.

Lorsque j’ai commencé à enseigner en 2018, j’ai sous-estimé trois choses. Tout d’abord : les générations évoluent à une vitesse fulgurante. Les cours doivent donc s’adapter en permanence. Aujourd’hui, par exemple, la formule consistant à animer, en plus des cours, un groupe WhatsApp – où l’on publie presque quotidiennement un mot du jour, cinq expressions d’argot insolites, un mème ou une vidéo – s’avère particulièrement efficace. Nous avons même créé une playlist Spotify de musique en néerlandais, une liste désormais enrichie par plusieurs générations d’étudiant·es ukrainien·nes.

Ensuite, j’ai pris conscience que la langue ne se résume jamais à la grammaire. La langue, c’est aussi la culture, les normes, les valeurs, l’humour, la musique, la mémoire collective, la passion. La motivation la plus forte naît quand les étudiant·es réalisent que la langue ouvre des portes.

L'enseignement exige aujourd’hui une flexibilité extrême: parfois, on enseigne en salle de classe, parfois via Zoom, parfois depuis un abri antiaérien

Grâce à un soutien supplémentaire pour une série de conférences organisées dans notre département, des liens inattendus se sont créés : entre les néerlandistes de Kyiv et des journalistes, ambassadeur·rices, écrivain·es et traducteur·rices belges et néerlandais·es. Entre des étudiant·es de Kyiv, Budapest, Belgrade, Bratislava et Bucarest, réuni·es autour de la pertinence que revêt pour eux et elles le recueil de poèmes Bezette stad (Ville occupée) de Paul van Ostaijen. Ou encore entre un étudiant de la KU Leuven qui étudie la motivation en néerlandistique et un collègue ukrainien de Lviv impliqué dans des projets culturels pour l’UNESCO.

Et enfin, nous avons appris une leçon que beaucoup d’enseignants dans le monde reconnaîtront : l’enseignement exige aujourd’hui une flexibilité extrême. Un cours peut être déplacé à la dernière minute, interrompu, reporté, poursuivi en ligne. Parfois, on enseigne en salle de classe, parfois via Zoom, parfois depuis un abri antiaérien.

Alors, quelle est la recette de la motivation ? À mes yeux, elle est simple : les étudiants n’apprennent vraiment une langue que lorsqu’elle dépasse le cadre du syllabus, lorsqu’elle vit à travers les gens, les projets, la musique, les conversations, le bien-être et les passions partagées.

Les phrases conditionnelles : comment mieux mettre en valeur la néerlandistique ?

Pour conclure, j’aimerais évoquer les phrases conditionnelles. Car elles n’ont jamais été aussi actuelles.

« Als dit gebeurt… » (Si cela se produit…)
« Als alles lukt… » (Si tout se passe bien…)
« Als de omstandigheden meevallen… » (Si les circonstances sont favorables…)

Il existe une expression bien connue : « Tu veux faire rire Dieu ? Parle-lui de tes projets. » En Ukraine, cette expression résonne parfois avec une familiarité douloureuse. Aujourd’hui, les Ukrainiens ne font plus de projets à long terme, mais vivent au jour le jour. Pourtant, c’est peut-être pour cela, justement, que les rêves restent essentiels.

Les études néerlandaises existent aujourd’hui en Ukraine, malgré tout – mais aussi grâce à un nombre incroyable de personnes

Quand j’étais étudiante, le néerlandais était pour moi une langue de rêve. Aujourd’hui, pour mes étudiant·es et moi, c’est devenu une langue grâce à laquelle nous bâtissons nos rêves. Alors, comment donner plus de visibilité aux études néerlandaises en Ukraine ?

Si je termine mon doctorat avec succès cette année, nous comptons lancer une formation où le néerlandais sera la matière principale. Avec une base institutionnelle plus solide, nous pourrons aussi former davantage de traducteur·rices, des professionnel·les qui adapteront la littérature néerlandaise en ukrainien. D’ailleurs, l’écrivain ukrainien Oleksandr Mykhed, aujourd’hui aussi soldat, écrit dans son œuvre traduite en néerlandais, De taal van oorlog (La langue de la guerre, Mazirel Pers, 2024) : « La littérature ne sauve pas de vies… sauf quand elle le fait. »

Et il y a encore un rêve : si un jour le ciel au-dessus de l’Ukraine redevient parfaitement serein, et lorsque la sécurité le permettra, j’aimerais que Kyiv devienne un lieu de rencontre pour les néerlandistes. Pour des cours d’été, des colloques, des projets communs, des échanges. Que des collègues de la Taalunie, de Comenius, de l’IVN et d’autres partenaires puissent enfin venir simplement dans notre université pour découvrir comment les études néerlandaises s’y vivent.

La plus belle définition de la néerlandistique en Ukraine : une petite langue qui ouvre, contre toute attente, de vastes horizons

Car les études néerlandaises existent aujourd’hui en Ukraine, malgré tout – mais aussi grâce à un nombre incroyable de personnes. Et peut-être que la visibilité, finalement, c’est justement cela : ne pas parler fort, mais continuer à se faire entendre.

Aujourd’hui, l’un des ateliers était consacré au livre Liefdesverklaring aan de Nederlandse taal (Déclaration d’amour à la langue néerlandaise) de Mira Feticu. Et, honnêtement, ce titre me semble magnifique. Car, au fond, nos cours, nos traductions, nos projets, nos collaborations et nos conversations ne sont rien d’autre que des déclarations d’amour à la langue comme bien précieux. À l’idée que la langue relie les gens. Que les petites langues, elles aussi, peuvent construire de grands ponts.
Que les mots franchissent les frontières avant même que les gens ne le fassent. Et c’est peut-être là, en réalité, la plus belle définition de la néerlandistique en Ukraine : une petite langue qui ouvre, contre toute attente, de vastes horizons.

Olha Petrenko a prononcé ce texte le lundi 18 mai à Anvers, lors de Nederlands Centraal, un événement organisé par la Taalunie.

Olha Petrenko

professeure de néerlandais à l’Université nationale Taras Shevchenko de Kyiv

photo © Cyaans Photography

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