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«Comme un trésor qui s’ouvre»: la néerlandistique tient bon en Belgique francophone

27 avril 2026 11 min. temps de lecture

Dans les universités francophones, les études de langue et littérature néerlandaises sont confrontées à plusieurs difficultés: les programmes disparaissent, les effectifs diminuent et le néerlandais perd du terrain face aux langues majeures. Pourtant, celles et ceux qui continuent à faire des études néerlandaises –professeurs comme étudiants– témoignent de la vitalité de la langue, notamment grâce à une nouvelle génération qui, très enthousiaste, construit son avenir autour du néerlandais.

«Fini les cours de littérature et de linguistique néerlandaises sur le campus bruxellois de l’UCLouvain. Adieu, cours de culture et de société néerlandaises!» C’est le cri de détresse que Matthieu Sergier, professeur de langue et de littérature néerlandaises, a lancé l’an dernier avec Tanja Temmerman, elle aussi spécialiste des études néerlandaises, sur neerlandistiek.nl, un site web consacré à la langue, à la littérature et à la maîtrise du néerlandais.

Matthieu Sergier, également rédacteur en chef de la revue Internationale Neerlandistiek, n’a pas tiré la sonnette d’alarme sans raison. Le campus où il enseigne, l’université Saint-Louis – Bruxelles, qui fait partie de l’UCLouvain depuis un certain temps, ne propose plus de cours de linguistique et de littérature néerlandaises depuis l’année académique en cours. Les étudiants ayant déjà entamé leur master peuvent encore le compléter, mais ensuite c’est terminé. Du moins: quiconque souhaite obtenir un diplôme d’études néerlandaises à l’UCLouvain doit désormais se rendre à Louvain-la-Neuve. Le fait que la linguistique et la littérature néerlandaises ne soient plus enseignées au cœur historique de la capitale bilingue de Belgique (1), dans un lieu qui attire des étudiants peut-être moins enclins à choisir le grand campus du Brabant wallon, inquiète le professeur Sergier.

Un problème sociétal

«Certes, il est toujours possible d’apprendre le néerlandais dans le cadre d’un cours de langue», dit-il, «et nos étudiants en droit et en économie peuvent également continuer à suivre des cours de néerlandais dans le cadre de nos programmes multilingues; mais il est regrettable qu’il ne soit plus possible d’étudier la langue elle-même dans un quartier multiculturel comme celui-ci.»

Bien entendu, les craintes de Matthieu Sergier dépassent largement le cadre de son propre département. Ce qui se passe à Saint-Louis – Bruxelles est symptomatique d’une tendance plus générale: les études néerlandaises n’ont plus la cote non plus dans l’aire néerlandophone, que ce soit Flandre ou aux Pays-Bas; de manière symbolique, le programme de bachelier a également été supprimé à la Vrije Universiteit Amsterdam. Par extension, le déclin de la popularité des études néerlandaises en Belgique francophone s’inscrit dans un désintérêt plus général pour les langues et les littératures en Occident, notamment pour les langues les moins grandes.

«En réalité, nous sommes victimes d’un problème qui nous dépasse, un problème sociétal», craint Sergier. «Beaucoup de jeunes s’inquiètent pour leur avenir et choisissent des filières qui leur paraissent plus utilitaires. Si vous faites des études de dentisterie, vous avez de fortes chances de devenir dentiste; les études néerlandaises ne débouchent pas directement sur une profession fixe. Sauf peut-être dans l’enseignement, qui n’est pas vraiment en plein essor non plus.»

Sergier n’est pas le seul à faire ce constat. Julien Perrez, qui enseigne la linguistique néerlandaise à l’université de Liège (ULiège), voit même le programme d’études néerlandaises de son établissement «s’effondrer». «J’ai commencé en 2010 et j’avais encore 40 à 50 étudiants en deuxième année de master, germanistes et traducteurs confondus. Aujourd’hui, 15 ans plus tard, ce nombre a été réduit de moitié.»

À l’université de Namur (UNamur), Laurence Mettewie, spécialiste des études néerlandaises, constate la même tendance: «En 2019, avant la crise du Covid, nous comptions encore 50 étudiants en première année de licence. Nous n’atteignons plus ces chiffres aujourd’hui.»

Perrez qualifie les raisons de ce déclin de «multifactorielles et complexes». «Dans la société, les langues sont encore perçues avant tout comme un moyen de communication, et non comme un objet d’étude à part entière. Avant, c’était déjà le cas dans l’enseignement secondaire. Certes, pour la majorité des élèves, cette approche axée sur la communication a probablement fonctionné. Mais pas pour nous: la connaissance littéraire et l’analyse grammaticale ont été reléguées au second plan.»

Ce déclin paraît également lié à une perception erronée des études néerlandaises chez les jeunes. «Certains pensent que nous sommes une espèce d’école du soir améliorée plutôt qu’un véritable cursus universitaire», s’inquiète Mettewie. Son collègue Jürgen Jaspers, spécialiste des études néerlandaises à l’Université libre de Bruxelles (ULB), constate que le néerlandais «perd du terrain face à des langues plus populaires comme l’espagnol ou l’anglais», même s’il observe que les inscriptions à son établissement restent «relativement stables».

«À Liège, je constate une attitude plutôt négative envers le néerlandais, probablement liée à des stéréotypes politiques et au nationalisme», explique Julien Perrez. Laurence Mettewie, qui a récemment reproduit une étude sur la perception de la langue menée une première fois en 2000, note que «l’image du néerlandais n’a fait que se dégrader depuis». Elle nuance toutefois: «Au XIXe et au début du XXe siècle, la langue n’avait pas bonne presse non plus. Ce problème n’est pas nouveau et devrait au contraire nous inciter à persévérer.»

Non seulement l’attitude devient plus négative, mais la maîtrise du néerlandais décline elle aussi. Jürgen Jaspers a demandé à ses étudiants de troisième année d’interroger d’autres étudiants de l’ULB sur leur connaissance de la langue, ou plutôt sur leur insuffisance de connaissance. «Les explications qu’ils ont fournies allaient dans plusieurs directions, certaines plus crédibles que d’autres: absence de professeur de néerlandais, enseignement insuffisant, manque d’encouragement de la part des parents, système pédagogique dépassé, professeurs trop stricts, matériel pédagogique de piètre qualité, etc. Le plus étonnant, c’est que les mêmes excuses revenaient souvent. Ce sont des explications typiques, qui rejettent systématiquement la responsabilité de l’apprenant lui-même, et qu’il convient donc de prendre avec des pincettes.»

«La fédéralisation de la Belgique ne nous a pas non plus été favorable ces dernières décennies, car pour beaucoup d’étudiants, la Flandre est devenue un peu comme un pays étranger», explique Matthieu Sergier. «Conséquence typiquement belge: les étudiants francophones peuvent partir en Erasmus (2) en Flandre.»

Obligation et marché de l'emploi

Néanmoins, selon la Nederlandse Taalunie (l’Union de la langue néerlandaise), la Belgique francophone compte encore 350 000 élèves ou étudiants apprenant le néerlandais, toutes disciplines et modalités d’apprentissage confondues. Alors que, concernant les étudiants universitaires qui optent pour le néerlandais, que ce soit dans le cadre des langues germaniques, de la linguistique générale ou de la traduction, une extrapolation basée sur les chiffres obtenus auprès du Conseil des Rectrices et Recteurs (CRef) (3) indique tout au plus 350 étudiants.

Qu’elles diminuent ou restent stables, les inscriptions en études néerlandaises ne sont certainement pas en hausse. Par conséquent, et dans un contexte d’austérité, un sous-financement se profile à l’horizon. À Bruxelles comme en Wallonie, le financement des programmes d’études dépend, entre autres, du nombre d’inscriptions. Les départements dont le nombre d’étudiants diminue régulièrement sont menacés de fermeture car jugés «trop coûteux».

«D’un point de vue purement managérial, il y a peut-être du vrai là-dedans», explique Matthieu Sergier, «mais la réalité est plus complexe: une personne qui étudie pour devenir vétérinaire coûte plus cher qu’une personne qui étudie les langues et la littérature, tout comme une personne inscrite dans un programme comportant plusieurs petits groupes, comme les langues et la littérature, coûte plus cher qu’une personne inscrite dans un programme comportant de grands groupes.»

«Lorsqu’il faut procéder à des coupes budgétaires, on examine d’abord le nombre d’étudiants et les ratios», explique Julien Perrez. «Nous appliquons également cette méthode en interne, au sein du département. Par exemple, cette année, nous avons supprimé un poste d’assistant et la moitié d’un poste de maître de conférences, des ressources qui ont été allouées à l’enseignement de langues plus populaires.»

Ces situations sont paradoxales, car la Fédération Wallonie-Bruxelles entend rendre le néerlandais obligatoire pour tous les élèves francophones à partir de la 3e année primaire, dès la rentrée 2027-2028. Cette mesure, annoncée en 2019 par la ministre de l’Éducation Caroline Désir (PS) et maintenue par Valérie Glatigny (MR) depuis, vise à promouvoir le bilinguisme –ce à quoi les élèves eux-mêmes ne s’opposent d’ailleurs pas.

Dans la récente étude à laquelle Laurence Mettewie a déjà fait référence, et dans laquelle pas moins de 800 élèves de terminale ont été interrogés, une des questions portait sur l’obligation d’apprendre le néerlandais. «Et qu’a-t-elle montré? Un fort pourcentage pense que c’est une bonne chose!»

Les coupes budgétaires et suppressions de postes sont paradoxales, car la Fédération Wallonie-Bruxelles entend rendre le néerlandais obligatoire pour tous les élèves francophones dès la rentrée 2027-2028

«L’obligation est une bonne décision car elle donne le cap», estime également Julien Perrez. «Elle montre que la connaissance du néerlandais est importante. Cependant, je crains qu’il ne s’agisse que d’une décision symbolique, car où trouveront-ils tous ces enseignants? Certainement pas chez nous. En fin de compte, quiconque possède des notions de néerlandais, même attestées par un certificat, pourra travailler dans l’éducation. On n’aura plus besoin de nous pour cela.»

Le fait que les liens entre les études en langue et littérature et les professions sur lesquelles elles débouchent ne soient pas toujours clairs n’a rien de nouveau. Pourtant, il est indéniable qu’en Belgique, la maîtrise du néerlandais offre de bien meilleures perspectives d’emploi.

«Je reste donc surprise de constater que relativement peu d’étudiants choisissent une combinaison linguistique incluant le néerlandais, alors qu’il s’agit précisément de la combinaison la plus recherchée sur le marché du travail belge», déclare Sonja Janssens, maître de conférences en traduction et études de traduction à l’ULB.

Si Janssens constate une «attitude très ouverte» envers les néerlandophones et la langue néerlandaise au sein du monde académique de l’ULB, cette ouverture est moins présente chez les jeunes eux-mêmes. «Je crains qu’il y ait un problème dans leur façon d’appréhender la langue, comme s’ils ressentaient encore une vague tension et un conflit qui y sont associés, même si la lutte linguistique belge appartient désormais au passé.»

Ou bien s’agirait-il, quand même, de la manière dont les jeunes assimilent la langue à l’école? «Bien sûr, l’acquisition systématique du vocabulaire et de la grammaire est essentielle, mais pour véritablement motiver les apprenants, il faut aller plus loin et s’efforcer d’établir un contact avec la communauté culturelle et linguistique, notamment dans ses manifestations contemporaines, et de mieux la connaître. On n’apprend jamais une langue uniquement en classe, mais aussi en dehors du contexte scolaire. Bruxelles a beaucoup à offrir à cet égard.»

Réactualiser l’image des études néerlandaises

En ce qui concerne la néerlandistique, faut-il voir le verre à moitié vide ou à moitié plein? «La discipline elle-même semble bien se porter», affirme Sonja Janssens. «Des recherches sont menées des deux côtés de la frontière linguistique belge, et le néerlandais demeure un sujet d’étude prisé à l’étranger. La Taalunie s’engage avec une vigueur renouvelée à renforcer la place du néerlandais, et le congrès de l’Association internationale d’études néerlandaises s’est tenu avec succès à Bruxelles cette année.»

«En clair: il faudrait vraiment réactualiser l’image du programme d’études néerlandaises», résume Laurence Mettewie. «Il faut aussi déconstruire l’idée reçue selon laquelle le néerlandais est difficile. Au contraire, c’est une langue très transparente, synthétique, divertissante et créative.»

Matthieu Sergier affirme même n’avoir «jamais entendu un étudiant dire: “Le néerlandais, beurk, je n’aime pas ça.” Au contraire, je constate un grand enthousiasme.»

«J’ai des étudiants formidables, c’est un vrai plaisir de leur enseigner», confirme Mettewie. «Ce sont des personnalités originales, un peu rebelles aussi.»

Mais la meilleure publicité vient des étudiants eux-mêmes. «J’ai toujours trouvé le néerlandais beau et logique», déclare Léa Fedrigo (23 ans), en deuxième année de master en didactique de l’anglais et du néerlandais à l’ULiège. «C’est tout simplement une langue agréable à apprendre. Sa structure morphologique, la multitude de mots composés qu’on peut créer, tout cela me fascine.»

Il y a aussi Corentin Tibbaut (23 ans), qui termine également sa dernière année de master à l’ULiège et s’est passionné pour la littérature. «Je travaille sur une étude comparative entre Lolita de Nabokov et Mijn lieve gunsteling de Lucas Rijneveld. J’ai choisi l’anglais comme première langue vivante en secondaire, mais quand j’ai commencé le néerlandais ensuite, j’ai tout de suite été conquis. J’ai trouvé le néerlandais fascinant et j’étais plutôt doué. Ici, à l’université, la littérature et la culture sont venues s’y ajouter. C’était comme si un trésor s’ouvrait à moi.»

Un trésor qui promet de rester ouvert longtemps, car si tout se passe bien, Tibbaut envisage de poursuivre prochainement un doctorat. Léa Fedrigo, quant à elle, espère suivre les traces de sa mère, elle aussi professeure de néerlandais et d’anglais. «J’aime particulièrement travailler avec le néerlandais flamand», confie-t-elle.

«Mon séjour Erasmus à la KU Leuven l’an dernier a été une expérience formidable», ajoute Corentin Tibbaut. «J’avoue que j’étais un peu effrayé par tout ce que j’avais entendu sur le nationalisme flamand, mais à Louvain, j’ai rencontré des gens très ouverts. J’y ai aussi noué de merveilleuses amitiés.»

Et là, la bonne nouvelle se dévoile: «Je ne pense pas que les études néerlandaises soient menacées de disparition, non. Je suis même tombé amoureux du néerlandais!»

Lode delputte

Lode Delputte

journaliste indépendant

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