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histoire

Le choix des mots et des images: écrire l’histoire de l’esclavage avec les communautés

Par Barbara Esseboom, traduit par Maxime Kinique
6 février 2026 8 min. temps de lecture Suriname, 50 ans d’indépendance

Soulever le passé colonial d’un lieu est une opération délicate qui touche les sensibilités. C’est pourquoi Barbara Esseboom, sociologue du développement rural spécialisée dans l’histoire de l’esclavagisme, considère nécessaire d’impliquer la communauté locale. Cela permet en outre de brosser un portrait plus fidèle du passé. 

Dans le bureau du maire d’Arnhem aux Pays-Bas, une galerie de vitraux permet d’admirer les armoiries familiales de tous ceux qui ont occupé cette fonction avant lui. Parmi eux, Pels Rijcken qui, avant d’être nommé bourgmestre en 1872, occupait le poste de président de la cour de justice coloniale du Suriname. Il y possédait par ailleurs des intérêts dans des plantations. Ces armoiries familiales sont l’une des traces que nous avons découvertes dans le cadre de nos recherches sur le passé esclavagiste d’Arnhem. Les résultats ont été publiés en juin 2025 dans un livre intitulé Volg het spoor (Suivez la trace). Cet ouvrage constitue en réalité une version vulgarisée de Sporen van slavernijverleden in Arnhem (Traces de l’histoire de l’esclavage à Arnhem), un rapport d’enquête rédigé en 2024 à la demande de la commune.

C’est l’actuel maire Ahmed Marcouch qui nous a montré les armoiries de Pels Rijcken. Cela illustre qu’en collaborant avec des personnes d’horizons divers, on peut obtenir une photographie plus complète, plus diversifiée et plus nuancée du passé esclavagiste d’une ville ou d’une région. Traditionnellement, les études de ce type sont effectuées par une équipe d’historiens, mais nous avons préféré opter pour une approche multidisciplinaire en sollicitant la collaboration des archives locales et du service du patrimoine car ils sont essentiels pour recueillir des informations pertinentes.

Lorsqu’on ouvre des sources au niveau local, il est important de le faire avec l’adhésion de la communauté. Tout le monde doit savoir que le chapitre de l’esclavagisme ne concerne pas que des grandes villes comme Amsterdam ou Middelburg, mais que d’autres villes ainsi que des villages et des provinces ont également joué un rôle.

Nous entamons toujours ce genre de projet par une réunion d’introduction et plusieurs ateliers sur le passé esclavagiste des Pays-Bas et l’influence de celui-ci sur notre société contemporaine. Dans le même temps, nous lançons un appel au public et aux communautés locales afin qu’ils rejoignent le projet. Il est important non seulement que les gens reconnaissent la pluralité des points de vue, mais également qu’ils puissent comprendre et nommer leurs sensibilités mutuelles.

Mais avant cela, nous devons poser une base partagée. Tout le monde doit savoir de quoi on parle, dans quels cadres s’inscrit l’étude et comment elle se situe par rapport à l’histoire plus large de l’esclavage aux Pays-Bas. En organisant plusieurs rencontres, nous créons un espace de dialogue que les gens peuvent mettre à profit pour réfléchir ensemble au passé et enrichir l’étude. Nous essayons ainsi d’embarquer tout le monde à bord du bateau chargé d’explorer les sources coloniales.

En intégrant l’histoire orale à la recherche, il devient possible d’aborder l’histoire de l’esclavage depuis un autre point de vue, en particulier lorsqu’il s’agit de la traite transatlantique et de l’esclavage dans le «monde atlantique». On désigne par «monde atlantique» une formation sociale apparue à la fin du XVe siècle, fondée sur des liaisons maritimes entre l’Afrique, les Amériques et l’Europe, et sur une production orientée vers le marché, reposant sur l’esclavage.

Cette société se caractérise par une proportion très élevée de personnes réduites en esclavage et par un fort degré de racialisation. Les propriétaires comme les personnes réduites en esclavage y sont perçus, en fonction de leur ascendance, comme des propriétaires ou des esclaves «naturels». Ces rapports sont en outre constamment légitimés et renforcés par la science, le droit et les représentations.

Les récits d’une grande partie des personnes dont il est question dans cette histoire nous parviennent essentiellement par les livres de comptes et les bordereaux, où des vies humaines sont réduites à des valeurs économiques assignées par les pouvoirs coloniaux, indissociables des catégories raciales qui fondaient leur politique. L’histoire orale –les récits portés par les personnes elles-mêmes, les savoirs incarnés, les chants de douleur et de victoire, les rituels et les prières transmis de génération en génération– rend à ces personnes leur humanité. Ce faisant, la logique de déshumanisation est renversée, et leur dignité humaine leur est restituée.

L’esclavage a certes été officiellement aboli, mais les idées sous-tendant cette pratique continuent de circuler dans notre société

Imaginons que l’esclavage soit un plat gras et bien lourd que vous êtes en train de préparer. Pendant la préparation, vous ajoutez une feuille de laurier qui donnera à votre plat une saveur amère et boisée imprégnant tous les ingrédients. Vous ne le remarquerez peut-être pas tout de suite, mais les arômes resteront bien présents, même après que vous aurez enlevé la feuille de laurier. C’est la même chose avec le racisme.

Tout commence par la déshumanisation à l’œuvre dans l’esclavage, soutenue par des théories scientifiques et une propagande qui assignaient à certains groupes une prétendue infériorité. Si l’esclavage a certes été aboli officiellement, l’amertume qu’il a laissée et les idées qui le sous-tendaient ont longtemps continué de hanter nos sociétés. Les pensées et les pratiques racistes persistent encore aujourd’hui, à la manière du goût et de l’arôme du laurier, que l’on perçoit toujours même après avoir retiré la feuille du plat: c’est subtil, mais omniprésent, et cela continue de façonner notre manière de vivre ensemble.

Tout comme le choix de termes tels que «personnes réduites en esclavage» plutôt qu’«esclaves» permet de mieux saisir la réalité historique, le recours à l’histoire orale dans les recherches sur l’esclavage dépasse la simple collecte de souvenirs de parents, de grands-parents ou d’un griot.

L’intégration de ces récits nous a permis non seulement d’obtenir une image plus complète du passé, mais aussi de prendre pleinement la mesure de l’exigence morale consistant à rendre justice aux vies des personnes réduites en esclavage. Dans l’ensemble des rapports de recherche, nous nous sommes efforcés de leur restituer leur dignité. Si l’équipe a fait un usage systématique du terme «personnes réduites en esclavage», renouveler le ton et le point de vue adoptés dans les textes a constitué une étape majeure et profondément engageante.

À titre d’illustration, prenons la traduction du terme sranantongo katibo par «esclave» ou «personne réduite en esclavage». Une telle traduction fait l’impasse sur la coexistence de deux perspectives distinctes. Katibo ne saurait être assimilé au terme surinamais srafoe: il renvoie à l’enlèvement violent, à l’arrachement au lieu d’origine, à la captivité, au transport transatlantique et au génocide qui ont conduit à une forme d’enfermement fondée sur le travail forcé.

Lorsqu’on a recours à l’histoire orale, il est important de savoir que «les mots ont leur importance». Lors de la présentation de Volg het spoor, plusieurs personnes m’ont posé la question suivante: «Comment faire pour éviter d’utiliser des mots racistes dans mes textes alors qu’ils apparaissent dans la source historique? Puis-je utiliser ces citations?» Invariablement, je répondais la même chose: «Non. On peut décrire des mots racistes et déshumanisants sans les répéter littéralement. Il n’est pas nécessaire d’utiliser ces citations pour illustrer leur caractère raciste. Parfois, il vaut mieux laisser ces mots dans la liste des sources, sans les répéter explicitement.»

En évitant de reprendre les termes racistes dans les résultats de la recherche, nous empêchons une nouvelle déshumanisation des personnes concernées. Le processus de déshumanisation peut toutefois se dissimuler, dans les sources, derrière des mots qui évoquent la joie ou le bonheur. Il suffit de penser aux récits concernant Sideron et Cupido, deux garçons réduits en esclavage que de nombreux textes décrivent comme ayant été offerts en «cadeau» à Guillaume V d’Orange. Âgés d’à peine six ou sept ans, ils ont été enlevés et déracinés, arrachés à la chaleur et à l’amour de leur famille, puis projetés dans un monde inconnu. De la traite humaine présentée comme un présent. Chaque fois que nous décrivons des violences de cette manière, nous les banalisons, nous les entérinons et nous continuons, aujourd’hui encore, à légitimer l’injustice commise alors.

Les images représentant des corps noirs menottés et frappés contribuent à alimenter l’association de la communauté noire à la condition de victime, à l’oppression et à la violence

Ce qui vaut pour les mots s’applique également à l’imagerie. Quelles images choisir et quels concepts et idées reproduisent-elles? Quels auteurs laisser s’exprimer? Dans quelle mesure sont-ils représentatifs des groupes dont traitent les articles? Comment présenter des images de personnes noires de peau dans les livres et l’espace public, et comment ces images influencent-elles notre perception de ces personnes dans notre société contemporaine? Parmi les images que nous voyons, beaucoup représentent des corps noirs menottés et frappés. Ces images représentent en quelque sorte des «images de l’autre» en ce sens qu’elles ne proviennent pas du groupe qu’elles montrent mais ont été figées et partagées par un regard extérieur. Elles contribuent à alimenter l’idée que la communauté noire est souvent associée à la condition de victime, à l’oppression et à la violence.

À côté de ces représentations négatives et souvent stéréotypées, il est important, également, de mettre en lumière les artistes noirs contemporains. Leur travail offre une autre perspective et révèle une voix qui s’exprime. Intégrer ces représentations permet d’obtenir un tableau plus nuancé et complet de l’identité et de la culture noires. En étant conscients des images que nous diffusons et en ouvrant un espace pour des récits et représentations divers, nous contribuerons à ce que la perception des personnes noires soit façonnée non seulement par une imagerie douloureuse et négative, mais également par la force, la résistance, la joie, la créativité et l’expression de soi. Cela aura un impact important lorsque les rapports seront vulgarisés pour le grand public ou adaptés en matériel éducatif et en expressions artistiques et culturelles.

Bref, traiter et mettre en lumière le passé esclavagiste de manière respectueuse, nuancée et éducative est un défi permanent, comme garder à l’esprit que les idées et pratiques racistes percolent toujours, à l’instar de la feuille de laurier dans votre plat.

Barbara Esseboom

sociologue du développement rural spécialisée dans l’histoire de l’esclavagisme, présidente du Comité 30 juni-1 juli Arnhem, l’association qui commémore l’esclavage et célèbre la liberté reconquise respectivement le 30 juin et le 1er juillet de chaque année

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