Help, mon enfant parle anglais!
Vous aussi, il vous arrive de vous inquiéter de l’afflux de mots anglais dans votre langue? Vous aussi, vous craignez que les enfants l’utilisent de plus en plus? Vous n’êtes pas seul. Une étude récente menée auprès des jeunes néerlandophones révèle toutefois que nous n’avons aucune raison de paniquer.
Vous vous demandez certainement pourquoi on a attendu si longtemps pour étudier l’influence des termes anglais sur le néerlandais des enfants. La réponse tient aux bases de données linguistiques disponibles. Pour mener cette étude, mes collègues et moi-même avions besoin d’une quantité colossale de discours spontanés d’enfants néerlandophones. En outre, nous souhaitions idéalement étudier des enregistrements des mêmes enfants dans un éventail de situations différentes: une discussion entre amis, une conversation avec des adultes… you know what I mean. Mais ce type d’enregistrements n’existait tout simplement pas. Nous devions donc y remédier.
En 2021, c’était chose faite. Soutenue par une bourse doctorale et supervisée par les professeures Eline Zenner et Laura Rossel, j’ai donc pu me lancer. J’ai exploité chaque centimètre disponible de mon vélo pour y harnacher du matériel vidéo et des micros. Je suis alors partie à la rencontre de nos jeunes participants, non sans un surpoids de cinquante kilos supplémentaires. Le groupe comptait vingt-six enfants entre six et treize ans qui n’avaient encore jamais suivi de cours d’anglais à l’école, parlaient exclusivement le néerlandais à la maison et avaient hâte de participer à l’étude. Naturellement, ils ignoraient que je m’intéressais aux mots en anglais. C’était top secret, of course!
Ready, set, action!
© Melissa Schuring
Chaque enfant a pris part à toute une série d’enregistrements. Ainsi, j’ai filmé des entretiens en tête-à-tête avec la chercheuse (that’s me!), des échanges entres les enfants (leurs BFF’s, besties, bro’s –les termes évoluent tellement rapidement que ceux-ci sont probablement déjà dépassés) et ces derniers ont participé à bon nombre de tests linguistiques. Les jeunes ont aussi eu l’occasion d’illustrer leurs talents dans un jeu de rôle imaginé par leurs soins. Ils se sont glissés dans la peau d’un agriculteur et d’un ministre, ou encore d’un gamer, un footballeur et un rappeur. Yo! Notre compteur sauvegarda pas moins de cent quatorze heures de vidéo, soit sept heures de discours par enfant. J’ai retranscris manuellement ces innombrables heures de bandes son. Soixante dix mille phrases plus tard, la nouvelle base de données linguistiques était née: hip, hip, hip, hooray!
Anglais ou pas anglais, telle est la question
L’étape suivante a été de m’atteler à notre base de données linguistiques: quelle proportion d’anglais y trouvait-on? Pour répondre à cette question, il nous fallait tout d’abord déterminer quels termes étaient de l’anglais et lesquels ne l’étaient pas. Une question simple toutefois à l’origine de nombreuses migraines… Par exemple, que faire d’un emprunt tel que le mot sport, que nous avons bel et bien emprunté à l’anglais, mais qui suscite immédiatement la réaction «mais c’est du néerlandais!»?
Que faire d’anglicismes tels que computer et hotdog, qui sont impossibles à éviter? En effet, le néerlandais ne propose aucune alternative satisfaisante. Et je vous arrête toute de suite, hete hond (chien chaud), n’est pas une alternative. Elle obtient tout de même la note de sept sur dix dans la catégorie dad joke.
Je tiens tout d’abord à préciser que les chercheurs étiquètent l’anglais de bien des façons. Voici comment je procède: lors des comptages, que je détaille ci-après, je considère comme anglais les mots explicitement prononcés en anglais. Ce n’est pas le cas de sport, tandis que challenge et hotdog le sont clairement. Ensuite, je sélectionne uniquement les anglicismes évitables: j’inclus ainsi challenge qui peut être remplacé par uitdaging (défi), mais j’exclus à nouveau hotdog, qui est quant à lui inévitable.
Pipi + panique = crotte, alors!
Passons aux résultats! Oups, non. Un peu de patience… Avant que je vous révèle la quantité d’anglais exacte que nous avons trouvée, je trouve important de mettre en avant le processus de recherche proprement dit. En effet, la science ne suit pas toujours un chemin rectiligne d’un point A vers un point B. On est confronté à de nombreux détours, nids-de-poule dérangeants et sables mouvants dont il faut s’extirper. Avant de vous présenter les résultats, j’aimerais donc attirer votre attention sur deux pièges particulièrement traitres. Un sneak peak, pour ainsi dire!
La première mésaventure touche à un sujet central dans bien des foyers avec enfants, à savoir la pause pipi… Je vous rassure, la pause pipi figurait sur ma liste de problèmes. Je savais pertinemment que les enfants auraient besoin de se rendre aux toilettes durant les tournages. C’est la raison pour laquelle j’ai insisté pour qu’ils fassent très attention à leurs micros. Ces micros, qui coûtent par ailleurs une petite fortune, étaient fixés au pull des enfants. Je craignais surtout que certains appareils tombent dans la cuvette des toilettes. À la fin de l’étude, il s’est avéré que je m’étais inquiétée pour rien et que tous les micros étaient revenus intacts. Oh my god. Dans ma peur panique des accidents, j’avais toutefois omis un détail… les micros étaient restés allumés en permanence. Il n’est pas rare qu’une visite au petit coin soit accompagnée de bruits d’ambiance. Naturellement, j’avais soigneusement enregistré tous ces sons. Par conséquent, dix pour cent des enregistrements consistaient en des ruissellements de pipi et autres ploufs de crottes. Epic fail.
© Melissa Schuring
Juste au moment où je pensais être back on track, un nouvel obstacle s’est dressé devant moi. C’était une chaude journée d’été. Les rayons du soleil scintillaient à travers la fenêtre et les enfants discutaient entre eux pour l’étude. Depuis un petit local séparé, à l’aide de la connexion vidéo d’un babyphone que je gardais toujours à portée de main de manière obsessionnelle, je suivais tout ce qui se passait. Hors de question qu’un enfant s’échappe. Remarquez en passant à quel point le mot babyphone est fascinant! Malgré son allure d’emprunt de l’anglais, il susciterait toutefois des mines perplexes du côté des anglophones qui vous entendraient le prononcer. En effet, on parle en anglais de baby monitor. En néerlandais, nous avons introduit ce pseudo-anglicisme, babyphone, qui a l’air anglais sans pourtant l’être (en tout cas, pas tout à fait). Citons également beamer (projector en anglais) et oldtimer (vintage car pour nos amis anglophones).
Revenons à notre pièce remplie d’enfants. Après un moment, le babyphone s’est tu et je n’ai plus entendu les enfants. Je me suis rendue dans la pièce pour vérifier. J’ai alors vu les enfants assis sur leur chaise. Tout innocents, tout sages… trop sages. Vous connaissez cette impression? Ce moment où tout est trop parfait, trop bien rangé, trop calme. C’était un de ces moments-là. Il m’a fallu quelques secondes pour remarquer que les lumières étaient éteintes. À la recherche de l’origine de cette extinction, j’ai aperçu un interrupteur au fond de la salle. Cet interrupteur –le disjoncteur de l’alimentation électrique, rien que ça– était coupé. Panne de courant. Le petit voyant rouge qui clignote toujours durant un enregistrement était désespérément éteint. Vous connaissez l’abréviation fml? Fuck my life. Voilà ce que ça signifie. Mes enregistrements avaient disparu, car les enfants avaient coupé le courant. Qu’est-ce que j’ai pu jurer! Cela ne s’est plus jamais reproduit. Fool me twice…
Et les résultats, wazzup?
© Melissa Schuring
On en oublierait presque que j’ai soutenu mon doctorat en 2024. Il faut avouer que de l’eau a coulé sous les ponts. Combien de mots anglais les enfants utilisent-ils vraiment en néerlandais? Pour répondre à cette question, commençons par les enregistrements du jeu de rôle. Les enfants semblaient faire des prouesses avec les mots anglais. Durant leur show en tant qu’agriculteur et ministre, ils n’ont pratiquement pas utilisé d’anglais. En revanche, dans le rôle du gamer, du joueur de football et surtout du rappeur, l’anglais a fusé de toutes parts. Du style: yo, peace in the world, man, yo!
Évidemment, il s’agit en l’occurrence d’une mise en scène lors de laquelle les enfants se glissent dans la peau d’un personnage. Dans ce contexte, il est normal d’accentuer certains stéréotypes comme les termes en anglais pour un rappeur (yo!) et d’emprunter un néerlandais châtié quand on singe un ministre (gegroet, waarde collega’s –mesdames et messieurs, chers collègues) On veut que le public comprenne clairement qui on imite. Les enfants en sont parfaitement conscients. Crazy, right?
Totally awesome cool, bruh!
Ce qui éveille le plus notre curiosité, finalement, c’est l’anglais que les enfants utilisent quand ils sont simplement eux-mêmes. Qu’en est-il? Tout comme le lancement de séries par les grandes plateformes de streaming, la réponse arrive en trois parties. Here we go.
Part I. Lors d’un entretien avec la chercheuse, les enfants parlaient de leurs hobbys les plus fous, de leurs BFF’s les plus fantastiques et de leurs amazing aventures dans les parcs d’attractions. Cela va peut-être vous surprendre, mais durant ce type d’échanges, les enfants n’utilisent pour ainsi dire pas d’anglais. Sur les soixante-dix phrases que prononce un enfant en plus ou moins dix minutes, seules cinq contiennent un mot d’anglais. C’est extrêmement peu. Wow.
Part II. Et les besties et autres BFF’s? Lorsque les enfants parlent avec leurs bons copains, les résultats évoluent légèrement. On constate ainsi un petit boost de l’anglais: là où cinq phrases contenaient un mot anglais auparavant, on en compte à présent dix. Cette augmentation est liée au contexte du groupe: le langage des jeunes voit souvent surgir des mots anglais. Lorsque des enfants discutent entre eux, ils utilisent ces mots pour marquer qui fait partie des leurs et qui n’en fait pas partie. In ou out. Les parents, les enseignants et la chercheuse sont clairement des intrus –out, donc.
Lorsque les enfants parlent avec leurs bons copains, on constate ainsi un petit boost de l’anglais
Part III. Ce n’est pas tout. Le contexte dans lequel la proportion d’anglais est la plus élevée, c’est lorsque les enfants évaluent positivement des personnes ou des choses, en présence de leurs amis. Pensez à des phrases comme «ce pantalon est really nice!», «Quelle idée awesome» ou encore «c’est cool!». Ce schéma ne se retrouve toutefois que chez les enfants les plus âgés. On ne dénombre quoi qu’il en soit que de vingt-cinq phrases contenant un mot anglais, sur un intervalle de dix minutes. Underwhelming, pas vrai?
Out of control?
Si l’on me demande de formuler une conclusion à cette étude, elle serait la suivante: les enfants utilisent beaucoup moins d’anglais que l’on imagine. Certes, lorsqu’ils imitent quelqu’un d’autre, comme un rappeur, la proportion d’anglais peut véritablement exploser. Lorsque les enfants sont eux-mêmes, le débit de mots en anglais est néanmoins limité. Ils savent très bien avec qui ils peuvent et veulent utiliser l’anglais (les copains, leurs bro’s) et avec qui ils ne peuvent pas le faire (les parents, les enseignants, la chercheuse et tous les autres).
Pas de quoi en faire un fromage. Et comme diraient les enfants: chill, boomers!











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