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Imaginaire flandrien
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Imaginaire flandrien

Fieke van der Gucht est linguiste. À ses heures, elle est aussi férue de cyclisme, et admiratrice devant l’éternel des flandriens. Lors d’une course sous une pluie battante, elle a appris que la ténacité flamande avait inspiré une foule d’expressions cyclistes en anglais.

J’aime lire et écrire, et j’aime la course à pied et à vélo. Parfois, ces passions s’imbriquent parfaitement. Ainsi, au printemps 2020, j’ai édité pour la maison Lannoo le manuscrit particulièrement imposant de Van koersen en coureurs, une chronique retraçant 120 années de sport cycliste, compilée par Robert Janssens.

Dans ce volume, l’auteur évoque notamment Karel Van Wijnendaele, qui ne s’appelait d’ailleurs pas Van Wijnendaele, mais Steyaert. Mais le nom du château de son village sonnait nettement moins banal à son goût. Karel, Koarle pour les intimes (en Flandre-Occidentale), était initialement un coureur peu illustre. On raconte ainsi que lors d’une course éreintante, l’épuisement le conduisit droit dans un étang. En résumé, Koarle s’avéra plus doué pour commenter le cyclisme que pour le pratiquer.

Tandis que je lisais dans le manuscrit comment Karel Van Wijnendaele avait créé le journal Sportwereld en 1912, mes pensées ont dévié, sont sorties de mon bureau et ont enfourché mon vélo de course imaginaire. Je me suis souvenue de ce Gand-Wevelgem Cyclo 2015 disputé dans des conditions dantesques, lorsque j’avais été éjectée du peloton. Le vent avait balayé mon signal adressé aux compagnons de route. Je voyais mon conjoint et nos deux amis rapetisser devant moi tandis que mes coups de pédale s’alourdissaient inexorablement. Mes cheveux trempés collaient à mes joues, où les larmes et la morve coulaient à flots, pendant que mes chaussettes prenaient l’eau. Livrant bataille contre le vent, je voyais les champs défiler devant moi de plus en plus lentement.

Alors que l’engourdissement me gagnait et que mes accélérations se raréfiaient, je me souviens avoir songé à cette phrase du livre Het rijke Vlaamsche wielerleven (1943) de Karel Van Wijnendaele: «C’était horrible, et tandis que nous nous en retournions vers nos pénates sous les huées de vent et les giclées de pluie, nous nous répétions en nous-mêmes: ‘non, ce n’est plus humain!’» Karel n’avait pas les jambes pour accomplir une carrière cycliste, mais, comme l’écrivit lui-même ce pionnier du journalisme sportif flamand, il «apprit à chercher avec sa plume ce qu’il ne trouva pas à la force de ses cuisses».

C’est ainsi qu’il chercha une image qui permit à ces Flamands «diablement entêtés», forcés de «trimer dur pour les maigres miettes de l’existence», de s’identifier à leurs semblables à vélo. Il finit par trouver le concept de flandrien, qui était à l’origine une injure qualifiant les travailleurs saisonniers flamands dans le Nord de la France et en Wallonie. Karel transforma l’offense en un gage d’honneur pour les coureurs flamands des classes populaires, costauds et volontaires, d’abord dans le cyclisme sur piste, puis plus tard dans cyclisme sur route. Ces flandriens rouleraient apparemment sans stratégie, attaquant à tout-va et se distinguant surtout par gros temps. Karel martèlera l’idée tant et tant que «le Flamand» se mit à y croire réellement!

Alors que je déshonorais tout à fait le concept de flandrien, quelque part entre Gand et Wevelgem, deux Anglais firent leur apparition tels deux anges égarés: John semblait être un lutin, Russ, un géant. Un accord fut vite trouvé: je les guiderais jusqu’au Kemmelberg, eux me protégeraient du vent jusqu’à rejoindre ma moitié et les autres. Haletants, il m’expliquèrent qu’ils venaient chaque année en Flandre pour braver les pavés et le froid, la pluie et la boue. Qu’ils aimaient se martyriser ainsi sans but dans le paysage plane et venteux de Flandre. Qu’ils étaient des baroudeurs à l’ancienne, et non des stylistes. Qu’au fond d’eux, finalement, ils se sentaient flandriens.

Savais-je d’ailleurs, demandèrent-ils, que la ténacité flamande avait donné naissance à une multitude d’expressions cyclistes en anglais? Avais-je déjà entendu, par exemple, l’expression at his Flandrian best, qui évoque l’attirail – cuissard, manchettes et jambières, gants et surchaussures – qu’enfile le mordu de vélo pour affronter le froid et la pluie? Avais-je idée qu’un visage maculé de boue était qualifié de Flandrian facial? Qu’une Flemish tan line désignait la ligne de séparation entre le cuissard et les jambes nues et vaseuses? Que le reflet d’un cycliste sur l’asphalte détrempée – que le lutin et le géant pointaient du doigt – était appelé Flemish mirror? Moi la cyclo-linguiste, j’étais censée le savoir, non?

Je finis par trouver un regain de courage et un second souffle. Karel a non seulement appris à son peuple à lire sur le cyclisme, mais aussi à en parler, même plus d’un siècle plus tard. Les flandriens britanniques et moi sommes restés amis.

Je suis redescendue de mon vélo imaginaire pour retrouver mon bureau. Alors, où en étais-je? Koarle, plutôt en italique ou entre guillemets?

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