Jozef Deleu (1937-2026) : l’héritage considérable d’un géant flamand libre et indépendant
Avec la disparition de Jozef Deleu, les Plats Pays perdent l’un des plus ardents défenseurs de la langue et de la culture néerlandaises. Fondateur d’Ons Erfdeel (aujourd’hui de lage landen) et inspirateur de nombreuses coopérations entre la Flandre et les Pays-Bas, il a joué un rôle déterminant dans l’émancipation et le rayonnement de la culture néerlandophone, tant dans son espace linguistique qu’au-delà de ses frontières. Ce militant culturel flamand, profondément attaché à l’émancipation sociale, laisse derrière lui un héritage durable.
Né en 1937, Jozef Deleu a vécu et travaillé presque toute sa vie à Rekkem, village rural situé à la frontière franco-belge, là où se rencontrent deux pays, deux langues et des communautés séparées par une frontière invisible. Cette réalité quotidienne lui fait très tôt prendre conscience du caractère à la fois arbitraire et profondément structurant des frontières dans la construction des identités et des cultures.
Fils d’un père français et d’une mère flamande, il voit dans cette frontière l’expression d’une identité double : « J’appartiens à ce côté-ci, mais aussi à l’autre côté. » Cette tension féconde entre appartenance et ouverture irrigue toute sa pensée et son engagement. Pour lui, la frontière n’est pas seulement une ligne de séparation, mais un lieu de rencontre, d’échange et de dialogue. Son parcours se construit autour du franchissement – réel autant que symbolique – des frontières : entre la Flandre et les Pays-Bas, entre l’identité et la diversité, entre l’héritage et la modernité.
Profondément attaché à ses racines sans jamais s’y enfermer, cet homme des confins est ainsi devenu un infatigable bâtisseur de ponts, faisant découvrir la culture néerlandophone bien au-delà de son aire linguistique.
Jozef Deleu en compagnie de sa femme Annemarie Deblaere et deux de leurs enfants© DR
Une plateforme culturelle indépendante au service d’une politique culturelle
C’est à cette frontière, dans cet espace de rencontre entre langues et cultures, que Deleu bâtit l’œuvre de toute une vie. En 1957, alors qu’il n’est encore qu’un jeune instituteur idéaliste d’à peine vingt ans, il fonde la revue Ons Erfdeel, encouragé dans cette entreprise par son mentor, l’écrivain André Demedts. En 1970 suit la création de la fondation du même nom. Il pose ainsi les bases d’une institution culturelle indépendante, conçue comme un outil de politique culturelle, affranchie de tout ancrage partisan ou idéologique.
Ce choix n’a rien d’anodin. Dans la Flandre du XXe siècle, profondément structurée par les piliers confessionnels et idéologiques, l’indépendance constitue une position audacieuse. Elle ne lui facilite d’ailleurs pas la tâche. En dissident sans parti – « je n’appartiens à personne » –, Deleu ne peut compter sur aucun réseau institutionnel et doit pendant longtemps réunir seul des financements, des soutiens et des lecteurs. Mais il réussit, au fil de plusieurs décennies, à construire une organisation stable et pluraliste.
La mission d’Ons Erfdeel était claire : renforcer la langue et la culture néerlandaises et favoriser la coopération culturelle entre les néerlandophones, où qu’ils vivent. La Flandre française, la Flandre belge et les Pays-Bas étaient envisagés comme un même espace culturel, relié par une langue commune et une histoire partagée.
Deleu estimait que la culture des Pays-Bas devait aussi être visible et reconnue au-delà de son aire linguistique. À l’image de l’écrivain et homme politique August Vermeylen, qu’il admirait profondément, il défendait une identité culturelle flamande forte, non pas repliée sur elle-même, mais capable de se présenter avec assurance et ouverture comme une composante à part entière de la culture européenne. Il affirmait également qu’une culture ne peut pleinement s’épanouir que lorsqu’elle entre en dialogue avec d’autres cultures. Un dialogue permanent qui, selon lui, permettait aussi d’éviter que l’ignorance et les malentendus ne deviennent des sources de conflit.
Le premier numéro de Septentrion paraît en 1972.© Ons Erfdeel
C’est dans cette volonté de faire connaître la culture néerlandophone dans le monde entier qu’Ons Erfdeel commence, dès les années 1970, à publier également dans d’autres langues. Avec la revue Septentrion et les annales De Franse Nederlanden/Les Pays-Bas Français, la culture néerlandaise est portée à l’attention du monde francophone. Avec la publication annuelle The Low Countries, elle s’adresse ensuite au public anglophone. Ces initiatives linguistiques, aujourd’hui prolongées par les sites les plats pays et the low countries, ont fait d’Ons Erfdeel une institution reconnue internationalement, capable de mettre en lumière la richesse et la vitalité de la culture néerlandophone dans le monde entier. Un véritable pont entre le Nord et le Sud, entre traditions locales et regard international, entre réflexion sur soi et ouverture à l’Europe et au monde.
Un « cultureflamingant » à l’esprit ouvert
Deleu se définissait invariablement comme un « cultureflamingant », et non comme un nationaliste. « Vous ne m’entendrez jamais dire que la culture néerlandophone est supérieure à celle des autres », affirmait-il. « Je ne crois pas aux drapeaux, je crois à la langue. » Pour lui, l’identité flamande relevait avant tout d’un projet linguistique et culturel, et non d’un programme politique ou institutionnel.
Il estimait que le Mouvement flamand devait redevenir un mouvement culturel plutôt qu’un mouvement politique. À ses yeux, la langue et la culture constituaient le socle sur lequel une communauté construit son identité et crée du lien entre ses membres. Il était convaincu que toute personne vivant en Flandre devait pouvoir trouver, à travers la langue et la culture, les moyens de son émancipation et de son élévation personnelle et collective – pour reprendre un terme alors fréquemment employé.
À Paris, au printemps 1981, Jozef Deleu reçoit la médaille du prix Descartes qui lui est remise par la journaliste Louise Weiss.© DR
Ons Erfdeel est devenu le symbole même de cette ambition : faire de la culture un moteur d’émancipation sociale et intellectuelle. Deleu voulait renforcer la confiance en elle-même de la communauté néerlandophone, en Flandre comme aux Pays-Bas. Mais il ne concevait jamais cette identité culturelle flamande comme une forteresse fermée : elle était pour lui une réalité dynamique et plurielle, ouverte et consciente d’elle-même, enracinée dans la langue et la littérature néerlandaises, mais toujours tournée vers le dialogue et les échanges au-delà des frontières.
Il défendait ce message partout où il le pouvait, ce qui le rendait parfois difficile à situer. Pour les responsables politiques, il était trop indépendant ; pour les nationalistes, pas assez radical ; pour les cosmopolites, trop flamand. Mais c’est précisément cette position d’intellectuel libre et critique qui permit à Deleu de conserver toute sa pertinence.
Une coopération durable entre la Flandre et les Pays-Bas
Au-delà de la promotion internationale de la culture néerlandophone, la plus grande contribution de Deleu réside peut-être dans le rôle qu’il a joué dans le rapprochement durable de la Flandre culturelle et des Pays-Bas. Il est considéré comme l’un des principaux architectes de la coopération culturelle flamando-néerlandaise. Mais il ne défendait pas ce rapprochement au nom d’un rêve romantique de réunification : il préférait parler d’un mariage de raison, dans lequel les forces peuvent être mises en commun lorsque la coopération se révèle concrète, féconde et tournée vers l’avenir.
Avec Ons Erfdeel, Deleu a créé une plateforme structurelle où cette bonne entente entre voisins pouvait se développer, grâce à des revues, des rencontres et des projets qui dépassaient les frontières, au sens propre comme au sens figuré. Il avait compris mieux que quiconque que la coopération ne pouvait se limiter à des rencontres symboliques ou à de bonnes intentions.
Le 22 octobre 1961, Jozef Deleu participe à la première Marche sur Bruxelles, une manifestation flamande réclamant une réforme de la législation linguistique et davantage de garanties pour la langue néerlandaise en Belgique.© DR
Par sa vision et sa ténacité, il a contribué à édifier une infrastructure durable de relations culturelles entre la Flandre et les Pays-Bas, dont l’impact dépasse les générations et continue de se faire sentir aujourd’hui. Il a ainsi été à l’origine ou étroitement associé à la création de nombreuses initiatives ayant une vocation néerlandophone commune, notamment la Nederlandse Taalunie (l’Union linguistique néerlandaise, chargée de promouvoir et de coordonner la politique linguistique commune au sein de l’espace néerlandophone), deBuren, maison néerlando-flamande de la culture et du débat à Bruxelles, et le centre culturel flamand De Brakke Grond à Amsterdam.
Un héritage durable et une pensée toujours actuelle
Pour ses nombreux mérites, Deleu a reçu de multiples distinctions en Belgique et à l’étranger. Parmi celles-ci, il attachait une importance particulière au prix Arkprijs van het Vrije Woord (prix de l’Arche de la libre parole), qui lui a été décerné en 2020. Le jury saluait son engagement infatigable en faveur de la langue et de la culture néerlandaises, toujours « à l’écart de toute influence politique et du populisme autoritaire ». Cette distinction résume peut-être mieux que toute autre ce qui définissait Deleu : un homme de politique culturelle indépendant, convaincu que la langue et la culture sont des instruments d’émancipation et de liberté.
Sa singularité tient à cette rare alliance entre la pensée et l’action. Deleu ne défendait pas la culture néerlandophone par nostalgie ou par réflexe nationaliste, mais parce qu’il était convaincu que la langue et la culture donnent aux individus les moyens de s’épanouir et d’entrer en dialogue avec les autres. En bâtissant des ponts, il a donné au Mouvement flamand et à la politique culturelle des Plats Pays une perspective européenne et ouverte, tout en encourageant la coopération culturelle entre la Flandre, les Pays-Bas et le reste du monde.
© Lodewijk Deleu
Ce qu’il laisse derrière lui dépasse largement une œuvre impressionnante d’essais, de discours et de textes polémiques. Dans un paysage fortement structuré par les appartenances idéologiques, ce dissident sans parti a créé des revues, des réseaux et des institutions qui continuent aujourd’hui encore à façonner les échanges culturels entre la Flandre et les Pays-Bas. Il a ainsi démontré qu’une infrastructure culturelle durable ne doit pas nécessairement s’appuyer sur le pouvoir politique, mais peut aussi naître d’une vision, d’une persévérance et d’une conviction intellectuelle.
La pertinence de sa pensée demeure intacte. À une époque où le débat public se réduit souvent à des oppositions simplistes et à des affrontements symboliques, son plaidoyer en faveur de la qualité, du dialogue, de l’indépendance et de l’esprit critique conserve toute sa force. Son œuvre rappelle que la culture n’est pas un produit de luxe, mais une condition essentielle d’une société libre, ouverte et démocratique.
C’est peut-être là son héritage le plus précieux : notre héritage commun – ons erfdeel.






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