Jozef Deleu, son destin entre ses mains
Dans sa vie comme dans son œuvre, Jozef Deleu (1937-2026) savait exactement où il voulait aller. Pour atteindre ses objectifs, il faisait preuve d’une détermination exceptionnelle et d’une capacité de travail hors du commun.
Né à Roulers le 20 avril 1937, il était le benjamin d’une famille d’agriculteurs de sept enfants. Son père, originaire de la Flandre française, avait grandi dans un environnement francophone. Sa mère, Germaine Demyttenaere, appartenait à une famille de Geluwe profondément marquée par le jansénisme.
À la maison, on parlait néerlandais, même si Louis Deleu le faisait toujours avec un fort accent français. Grand lecteur, il s’est notamment plongé dans les ouvrages de la bibliothèque communale, découvrant d’abord les romans français avant de se tourner vers la littérature flamande. Son plus jeune fils a sans doute hérité de ce goût des livres.
La famille Deleu en 1943 avec, de gauche à droite : Denise, André, Zelie-Anne, Louis (le père), Daniël, Frans, Germaine (la mère), et Jozef© Archief Jozef Deleu
Après une scolarité primaire dans une petite école de quartier près de Roulers, Jozef Deleu était en première année du secondaire lorsque ses parents se sont installés, en 1949, dans une autre ferme à Rekkem. Il a poursuivi ses humanités au collège Saint-Joseph de Mouscron, où les premières années étaient dispensées en français, avant d’intégrer l’école normale de Torhout (aujourd’hui VIVES Torhout) pour y préparer son diplôme d’instituteur.
Jozef Deleu (en haut au centre) en 1956 à l'école normale de Torhout (aujourd'hui VIVES Torhout) où il a obtenu son diplôme d'instituteur.© Archief Jozef Deleu
Diplômé en 1956, il a obtenu la même année son certificat d’aptitude à l’enseignement en français. Il a ensuite exercé comme instituteur jusqu’en 1970, d’abord au collège Saint-Joseph de Mouscron, où il était titulaire de la septième préparatoire, puis, à partir de 1960, au collège Saint-Aloysius de Menin, dans la septième année préparatoire. Cette même année, il a épousé Annemarie Deblaere.
Le plus grand mendiant de Flandre
Jozef Deleu écrivait déjà de la poésie lorsqu’il était étudiant. Il soumettait ses textes au seul écrivain de sa région qui jouissait alors d’une véritable notoriété : André Demedts, de Courtrai. Celui-ci prenait le temps de les lire, de les commenter et de prodiguer ses conseils au jeune poète.
Le 19 décembre 1956, Deleu a reçu une lettre de Demedts. Celui-ci lui expliquait qu’il cherchait une personne vivant près de la frontière, prête à prendre la tête d’un petit groupe de jeunes Flamands de Flandre et de Flandre française, appelé à devenir le premier noyau d’un mouvement de jeunesse flamand – « en dehors de toute politique, naturellement ». Si l’initiative aboutissait, écrivait-il, elle pourrait déboucher sur la publication, en France, d’une modeste revue destinée à la jeunesse. « Si cette idée ne vous intéresse pas, ajoutait-il, je n’y reviendrai plus. »
Le 22 octobre 1960, Jozef et Annemarie échangent leurs vœux de mariage, sous l’œil approbateur d’André Demedts. © Archief Jozef Deleu
La proposition a immédiatement trouvé un écho chez Deleu. Avec les membres du cercle étudiant de Rekkem ‘t Can, il s’est aussitôt attelé à la préparation du premier numéro de la revue, paru en août 1957 sous le titre bilingue Ons Erfdeel – Notre Patrimoine.
Grâce à son engagement sans limites, la revue a connu un développement rapide. Dès le deuxième numéro, l’arrivée de plusieurs rédacteurs néerlandais lui a permis d’élargir son horizon : elle ne se consacrait plus uniquement à la Flandre française, mais à l’ensemble de l’espace néerlandophone. Deleu a su fédérer autour de la publication de nombreuses personnalités marquantes de la vie culturelle flamande et néerlandaise. Lorsque le premier numéro de la treizième année est paru, le tirage atteignait déjà dix mille exemplaires.
Jusque-là, tout se faisait encore au domicile des Deleu, où Annemarie assurait depuis des années toute la gestion administrative. Mais le succès dépassait désormais les capacités d’une entreprise familiale. Deleu a donc décidé de professionnaliser la revue. En 1970, il a créé la fondation Ons Erfdeel et quitté la sécurité de l’enseignement pour se consacrer pleinement à une aventure culturelle dont l’avenir restait encore incertain.
La rédaction de Ons Erfdeel devant la résidence de Deleu en 1969. De gauche à droite : Jozef Deleu, Arie Willemsen, Jacques Fermaut, Jan Deloof, Frits Niessen, Josef Kempen, Erik Vandewalle, Gaston Durnez. © Archief Jozef Deleu
Certains jugeaient ce choix imprudent. Père de trois jeunes enfants, il prenait, selon eux, un risque considérable. Mais Jozef Deleu ne se laissait pas facilement décourager. Il savait où il allait. Chacune de ses décisions était mûrement réfléchie et il était prêt à travailler sans relâche pour faire de Ons Erfdeel une réussite.
Il s’est entouré de personnalités influentes en Flandre comme aux Pays-Bas, qui partageaient ses ambitions mais, surtout, avaient une confiance absolue dans son exceptionnelle capacité de travail. Et celle-ci était à la mesure de sa réputation. Pendant des années, il a sillonné la Flandre et les Pays-Bas afin de trouver les financements indispensables au développement de sa fondation. Il lui arrivait de se qualifier lui-même, avec un mélange d’ironie et de lucidité, de « plus grand mendiant de Flandre ».
La fondation Ons Erfdeel poursuivait un double objectif : favoriser la coopération culturelle entre les néerlandophones et promouvoir, à l’étranger, la culture de la Flandre et des Pays-Bas. Pour concrétiser cette seconde ambition, Deleu a lancé en 1972 la revue Septentrion, arts, lettres et culture de Flandre et des Pays-Bas. En 1976 a suivi les annales bilingues De Franse Nederlanden / Les Pays-Bas français, puis, en 1993, les annales The Low Countries.
Née d’une modeste initiative privée, Ons Erfdeel est progressivement devenue une véritable institution, installée dans ses propres locaux à Rekkem et employant une équipe permanente.
La dernière réunion de rédaction de la revue Septentrion avec Jozef Deleu en tant que rédacteur en chef. © Ons Erfdeel / de lage landen
Jozef Deleu se qualifiait lui-même de « patron exigeant et incapable de tenir en place ». Il pouvait se montrer dur et supportait mal que l’on ne respecte pas les accords conclus. Mais il savait aussi reconnaître le travail accompli. D’ailleurs, il ne parlait jamais de son « personnel », mais toujours de ses « collègues ».
À la tête de son entreprise, il faisait preuve de prudence, parfois même d’une certaine réserve face aux nouvelles tendances. En revanche, il préparait ses décisions avec un soin méticuleux et savait agir avec détermination lorsque les circonstances l’exigeaient. Pour les différentes rédactions comme pour le conseil d’administration, il s’entourait de personnalités capables d’apporter une réelle contribution au développement de Ons Erfdeel.
Même l’implantation de la fondation à Rekkem, loin des grands centres culturels, est devenue un atout entre ses mains. Nombre d’écrivains, d’universitaires, d’ambassadeurs, de responsables politiques de tous horizons et même plusieurs membres de familles royales ont effectué ce qu’il appelait le « pèlerinage vers de schreve », cette frontière entre la Flandre et la Flandre française qui occupait une place si importante dans son parcours.
Aucun compromis
L’activité de Deleu ne se limitait pas à Ons Erfdeel. Tout au long de sa vie, il a continué à publier, à son rythme, des poèmes, des nouvelles, des récits et des essais.
Le grand public le connaît sans doute avant tout pour le Groot Gezinsverzenboek (le Grand recueil de vers pour toute la famille), une anthologie de poésie néerlandophone publiée pour la première fois en 1976. L’ouvrage n’a cessé d’être enrichi au fil des éditions. En 2021 paraissait la dix-neuvième, sous le titre Nieuw Groot Verzenboek. Gedichten over leven, liefde en dood (Le Nouveau grand recueil de poèmes. Poèmes sur la vie, l’amour et la mort). Au fil du temps, cette anthologie est devenue un ouvrage de référence pour la poésie de langue néerlandaise. Parallèlement, Deleu a publié huit recueils de poésie et, en 2007, une sélection de ses propres textes.
Il s’est également imposé comme une voix libre, passionnée et volontiers provocatrice dans le débat sur la politique culturelle. Cette réputation repose en grande partie sur les conférences qu’il a données au fil des années. Neuf d’entre elles ont été réunies en 1993 dans De pleinvrees der kanunniken (L’Agoraphobie des chanoines), dont le titre reprend celui d’une conférence prononcée à Anvers en 1985, qui a profondément marqué les esprits.
© Poëziecentrum
Deleu voyait avec inquiétude une Flandre devenue plus autonome céder progressivement à l’autosatisfaction et au repli sur elle-même. Il dénonçait ce qu’il considérait comme l’absence d’une véritable politique culturelle. À ses yeux, les intellectuels flamands avaient perdu une part de leur esprit critique en se laissant gagner par les habitudes de la société de consommation. Ils n’assumaient plus suffisamment leur rôle d’aiguillon du pouvoir.
Ses conférences révèlent un homme de conviction, combatif et peu enclin aux compromis. Il allait volontiers à contre-courant et ne craignait pas de se faire des adversaires. Ce portrait d’un intellectuel indépendant est confirmé par Monologen met Jozef Deleu (Monologues avec Jozef Deleu), l’ouvrage que le journaliste Filip Rogiers lui a consacré en 1993.
En 2017, Hans Vandevoorde a réuni dans Hoe Vlaming te zijn? (Comment être flamand?) quatre textes de Jozef Deleu et deux d’August Vermeylen. Selon lui, ces deux auteurs proposent à la Flandre « un puissant idéal d’émancipation ».
Jozef Deleu devant les bureaux de Ons Erfdeel à Rekkem en 1987.© Ons Erfdeel / de lage landen
L’engagement de Deleu en faveur de la coopération culturelle entre la Flandre et les Pays-Bas ne fait aucun doute. Il a d’ailleurs été l’un des premiers à abandonner l’idéal romantique d’une intégration des Pays-Bas au profit d’une coopération culturelle plus pragmatique. Il a siégé au Conseil des lettres néerlandaises de la Taalunie (l’Union de la langue néerlandaise, 1984-1997 et 2007-2012), à la Commission du traité culturel Flandre-Pays-Bas (1998-2006), au conseil d’administration de l’associationOnze Taal (1992-1998) et de deBuren, à Bruxelles (2004-2012). De 2005 à 2014, il a également représenté les sociaux-démocrates flamands au conseil d’administration de la radio-télévision publique flamande VRT.
Il a enfin été l’un des quatre rédacteurs de la première édition de l’Encyclopedie van de Vlaamse Beweging (lEncyclopédie du Mouvement flamand, 1973-1975), projet qu’il avait lancé avec le journaliste Gaston Durnez.
Épitaphe
Pour l’ensemble de son œuvre, Jozef Deleu a reçu de nombreuses distinctions. Parmi elles figurent l’Orde van de Vlaamse Leeuw (Ordre du Lion flamand, 1972), un doctorat honoris causa de l’université de Gand (1994), la médaille de la Taalunie (1996), le prix du Gouvernement flamand (2002), l’Arkprijs van het Vrije Woord (prix de l’Arche de la libre parole, 2020) et la médaille de la langue de la Koninklijke Academie voor Nederlandse Taal en Letteren ( KANTL, l’Académie de la langue et littérature néerlandaises, 2023). Il a également été décoré à plusieurs reprises par la France et les Pays-Bas et a reçu, avec Jeroen Brouwers (1940-2022), le prix de la Coopération culturelle flamando-néerlandaise (2009). La ville de Menin l’a par ailleurs fait citoyen d’honneur.
On lui a un jour proposé un titre de noblesse. Fidèle à ses convictions, il a décliné cet honneur.
Le 21 décembre 1989, Jozef Deleu reçoit le grand prix culturel de la province de la Flandre-Orientale des mains du gouverneur Herman Balthazar. © Ons Erfdeel / de lage landen
En 2002, Jozef Deleu a quitté ses fonctions d’administrateur délégué et de rédacteur en chef de Ons Erfdeel. Ceux qui pensaient qu’il allait enfin profiter d’une retraite bien méritée le connaissaient mal.
Dès l’année suivante, il a fondé une nouvelle revue de poésie, Het Liegend Konijn (Le Lapin menteur), concrétisant ainsi un projet qu’il nourrissait depuis longtemps mais qu’il ne pouvait guère réaliser dans le cadre de Ons Erfdeel. La revue était exclusivement consacrée à la poésie : elle ne publiait que des poèmes, à l’exclusion des entretiens et des essais. Deleu en était l’unique éditeur.
En vingt-deux ans, Het Liegend Konijn s’est imposée comme la revue de référence de la poésie en Flandre et aux Pays-Bas. Jusqu’au bout, Jozef Deleu a ainsi continué, presque à lui seul, à défendre et à faire rayonner la poésie de langue néerlandaise.
S’il fallait résumer Jozef Deleu en un seul mot, ce serait sans doute l’indépendance.
Toute sa vie, il est resté maître de son destin. L’indépendance – politique avant tout – était l’un des principes qui guidaient son action. Un autre était sa conviction que la coopération avec les Pays-Bas était indispensable. À ses yeux, l’horizon culturel flamand était trop étroit pour permettre à lui seul une véritable exigence de qualité. La collaboration avec les Pays-Bas permettait au contraire de placer la barre plus haut.
Il était tout aussi convaincu que les Flamands et les Néerlandais devaient présenter eux-mêmes leur culture aux trois grands espaces linguistiques qui les entourent, plutôt que d’en laisser l’image se construire ailleurs.
En 1982, à l’occasion du vingt-cinquième anniversaire de Ons Erfdeel – aujourd’hui de lage landen -, Jozef Deleu a publié Het Roddelgraf (La tombe des commérages), un petit livre tiré à vingt-cinq exemplaires. L’ouvrage rassemblait des épitaphes consacrées aux membres de la rédaction de l’époque.
La sienne était de la plume de son ami et compagnon de route néerlandais Frits Niessen :
Hier rust Deleu
Un peu, un peu
(Ici repose Deleu. Un peu, un peu.)






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