« La bête qui est en moi ». Un texte d’Isabella de Moerloose modernisé par Lize Spit
Pour Historische Klassiekers (Classiques historiques), le podcast de Fixdit consacré aux écrivaines de l’époque moderne, Lize Spit a réécrit en néerlandais d’aujourd’hui un texte d’Isabella de Moerloose, qui date du XVIIe siècle. Découvrez ici un extrait dans lequel celle-ci tente de rétablir sa réputation. Il est accompagné d’un éclairage de Fleur Speet.
J’ai fait la connaissance d’un très beau jeune homme, qui m’a offert son aide pour publier mon livre. Quel soulagement de pouvoir enfin partager avec quelqu’un la solitude que je ressens lorsque j’écris ! J’ai tout de suite accepté sa proposition.
Comme je n’avais plus de nouvelles du jeune homme depuis trop longtemps, je me suis mise hardiment à lui envoyer des lettres… À ma grande surprise, l’écriture de ces lettres m’absorbe totalement désormais, j’ai complètement perdu mon livre de vue, je ne veux plus consacrer mes pensées qu’à ce jeune homme. Et plus je lui écris, plus les pensées affluent !
J’ai supplié le beau jeune homme de bien vouloir revenir, il doit venir jouer les sages-femmes, me délivrer de mes pensées, il est le seul capable de m’aider à accoucher de ma créativité
Malheureusement, mes lettres au beau jeune homme demeurent pour l’instant sans réponse. (…)
J’ai supplié le beau jeune homme de bien vouloir revenir, il doit venir jouer les sages-femmes, me délivrer de mes pensées, il est le seul capable de m’aider à accoucher de ma créativité. Je lui ai écrit qu’il fallait que je lui parle, ou tout mon corps allait éclater. Et qu’il était le seul à qui j’ouvrais mon for intérieur. Il n’y a pas d’autre raison pour laquelle Dieu nous a réunis que celle-là. Le jeune homme m’a répondu, il me rejoint dès que possible !
Depuis lors, je m’efforce de terminer mon livre, de sorte à pouvoir le lui remettre afin qu’il le fasse imprimer, mais je ne cesse de rajouter du texte, la fin semble encore loin. Je doute de la clarté de mon style, je me demande si l’ensemble sera compréhensible, mais je ne vois pas non plus ce que je pourrais supprimer, le besoin de tout consigner est trop grand.
J’aimerais tant lâcher la bête qui est en moi, mais je dois m’armer contre le jugement de tous, amis et ennemis, qui me traiteront de putain
Le jeune homme est enfin arrivé ! Je voudrais lui baiser les pieds et réchauffer les pavés sur lesquels il marche, tant je suis heureuse de le revoir ! Je ne pense plus à la peine qu’il m’a causée avant, je ne pense qu’à toutes les belles choses qui nous attendent encore.
Il m’a dit qu’il avait ressenti un besoin puissant de me voir, et que s’il n’en tenait qu’à lui, notre complicité spirituelle aurait tourné, lors de nos retrouvailles, à la complicité physique, à quelque chose d’animal. Heureusement, mon désir n’a pas obscurci mon esprit. De toute façon, une fusion physique n’aurait pas été possible, c’eût été mal, cela m’aurait coûté la vie ou la raison.
J’aimerais bien fusionner, mais je ne peux pas, compte tenu de mes résolutions renouvelées de vivre selon les prescrits de la foi. J’aimerais tant lâcher la bête qui est en moi, mais je dois m’armer contre le jugement de tous, amis et ennemis, qui me traiteront de putain. C’est pourquoi j’écris ceci, non pour montrer comment on devient une pute, mais justement pour me disculper de toutes les accusations et de tous les ragots, pour me défendre contre toutes les mauvaises langues.
© Vera Anna Mae Polkamp / Daniil Lavrovski
Conflit entre désir charnel et norme sociale
Dans la troisième partie du Vredestractaet. Gegeven van de hemel door vrouwenzaet (1695, Traité de paix. Un don du ciel par ascendance féminine), Isabella de Moerloose, née à Gand, dresse le portrait d’une femme désireuse de rétablir sa réputation entachée. Dans les autres parties de cet ouvrage de près de sept cents pages, l’autrice tient principalement des discours et plaidoyers religieux. Cette partie-ci est constituée de ses expériences et anecdotes les plus personnelles. Isabella De Moerloose met en évidence, de façon très détaillée, le conflit entre le désir charnel et la norme sociale. Elle se livre avec beaucoup de sincérité, à travers des dialogues et un style tenant du flux de conscience, peu structuré ou ponctué.
Dans la modernisation du texte par Lize Spit, ce style est en partie conservé. D’un côté, Lize Spit reste fidèle à la pensée chaotique et associative d’Isabella De Moerloose ; de l’autre, elle resserre le texte, y ajoute de la ponctuation et le réorganise, de sorte que le récit gagne en clarté et en éloquence. L’intensité des désirs d’Isabella De Moerloose et les manipulations psychologiques exercées par les hommes ressortent d’autant plus clairement dans un néerlandais contemporain qui s’attache au sens archaïque du texte : « J’ai supplié le beau jeune homme de bien vouloir revenir, il doit venir jouer les sages-femmes, me délivrer de mes pensées. »
Lize Spit conserve tout l’humour, toute la force et la conscience de soi d’Isabella De Moerloose. Par sa réécriture, elle rend palpable l’enfermement d’Isabella De Moerloose dans les restrictions morales de son époque et sa foi. C’est un désir réprimé : « J’aimerais bien fusionner, mais je ne peux pas. » À l’époque, on pensait des femmes qu’elles avaient toujours envie de sexe, qu’elles submergeaient les hommes de leurs assauts. Ici, Isabella De Moerloose montre l’étendue de sa maîtrise de soi et les efforts que cela lui coûte (« la bête en moi »). La réécriture se lit comme une nouvelle histoire, comme une vieille façade nettoyée au pistolet. Comme si nous étions dans la peau des lecteurs d’autrefois.
Retrouvez ici le podcast de Fixdit consacré à Isabella de Moerloose (en néerlandais)




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