« Je vous aime d’un cœur sans partage » : l’amitié féminine, moteur des écrivaines du XVIIIe siècle
Betje Wolff, Aagje Deken, Petronella Moens et Belle van Zuylen étaient des écrivaines célèbres au XVIIIe siècle. Elles avaient un point commun : l’amitié féminine était indispensable à leur vie et à leur œuvre.
Si Betje Wolff et Aagje Deken avaient su que, quelques siècles après leur mort, elles figureraient dans le canon littéraire des Pays-Bas grâce à leur roman épistolaire Sara Burgerhart (1782, Histoire de Mademoiselle Sara Burgerhart), elles en auraient certainement été très fières. Elles ne formaient pas seulement le premier duo d’écrivaines, mais aussi le tout premier duo d’écrivains des Pays-Bas à pouvoir vivre de sa plume.
Les deux femmes se rencontrent après un bref échange épistolaire fin avril 1777, au lendemain du décès du pasteur Wolff, l’époux de Betje. Deux mois plus tard, Aagje emménage chez Betje. La décision peut paraître précipitée, mais : « Je connais le monde (Ik ken de Waereld) », confie Betje Wolff en 1777 à un ami proche, « je sais […] combien les Deken sont rares (ik weet […] hoe weinig Dekens er zyn) ». Betje Wolff ne s’y est pas trompée. Les deux femmes restent ensemble jusqu’à leur mort à toutes les deux en novembre 1804. Mais la chose remarquable est qu’elles ne font pas que vivre ensemble : elles écrivent aussi ensemble. Principalement des romans. Un genre que le pasteur Wolff aurait sans doute jugé trop frivole, mais dont Wolff et Deken usent pour lutter contre les opinions étriquées et obscurantistes.
Émancipation
Le XVIIIe siècle est l’époque des Lumières, un mouvement d’émancipation mené par et pour les citoyens néerlandais, qui s’avère bénéfique aux autrices. En témoigne la figure de Lucretia Wilhelmina van Merken (1721-1789) : bien qu’elle n’ait pas eu le droit d’étudier, comme toutes les autres femmes, cette fille d’un marchand de fourrure d’Amsterdam devient la poétesse la plus célèbre du pays. Autre exemple : la baronne Juliana Cornelia de Lannoy qui, dans son premier ouvrage, Aan myn geest (1766, À mon esprit), revendique avec beaucoup d’autodérision le droit d’écrire. Celle-ci nourrit de grandes ambitions littéraires et, dans les années qui suivent, se fait un nom en tant que dramaturge. Lorsqu’elle meurt subitement en 1782, le poète néerlandais Willem Bilderdijk est inconsolable : « Je suis privé d’émotions, totalement privé d’émotions après ça, incapable de penser (Ik ben gevoelloos, volkomen gevoelloos er door, en kan niet denken). »
Betje Wolff et Aagje Deken sont au moins aussi ambitieuses que Lucretia van Merken et Juliana de Lannoy et, en 1782, elles percent définitivement avec Sara Burgerhart, un roman épistolaire racontant l’histoire d’une jeune femme d’Amsterdam au caractère bien trempé. Les autrices s’adressent explicitement à toutes les « jeunes filles néerlandaises (Nederlandsche Juffers) », un lectorat féminin jusque-là négligé. Avec des questions telles que « comment puis-je, en tant que femme, trouver le bon époux ? », « quelle liberté les femmes peuvent-elles revendiquer ? » et « quel niveau d’instruction les femmes ont-elles le droit d’atteindre ? », Betje Wolff et Aagje Deken sont en plein dans l’air du temps.
Betje Wolff et Aagje Deken par Antoine Alexandre Joseph Cardon, vers 1787© Rijksmuseum, Amsterdam
Elles explorent également en profondeur « les lois de l’amitié (de wetten der vriendschap) », sans éluder la jalousie. Ainsi font-elles dire à l’une des meilleures amies de Sara, Aletta Brunier : « Je vous aime d’un cœur sans partage : je n’ai pas d’autre amie que vous ; et cette Naatje prend une telle part de votre affection qu’il n’en reste pas grand-chose pour la pauvre Letje. Cela n’est toutefois pas raisonnable de ma part. (U bemin ik met een onverdeelt hart : ik heb geene vriendin dan u ; en dat Naatje heeft zo veel deel in uwe genegenheid, dat er voor arme Letje niet veel overschiet. Evenwel dit is niet redelyk van my). »
Il y a peu de raisons de penser que les amitiés se soient déroulées différemment à cette époque ou qu’elles aient été plus nécessaires qu’elles le sont de nos jours. Certes, nous vivons aujourd’hui à une époque démocratique et moins patriarcale, et la plupart d’entre nous n’ont plus à contracter de mariage de raison, mais nos relations amoureuses n’ont jamais été aussi instables. Dans le journal Trouw du 15 décembre 2025, la chroniqueuse Lena Bril écrit qu’elle ne s’est rendu compte qu’après une rupture sentimentale « que ce n’est pas ma vie amoureuse, mais mes amitiés qui constituent une constante dans ma vie ».
Cela, les femmes du XVIIIe siècle le savaient déjà. « Ô l’amitié est chose réelle (Ô de Vriendschap is iets reëels) », écrit Betje Wolff le 16 octobre 1774. « Elle est moins vivante mais bien plus stable que l’amour. Mais il faut avoir une certaine aptitude pour nourrir une amitié ; et je crois qu’une certaine ressemblance est requise entre ceux qui deviendront et resteront amis (Ze is min levend maar veel bestendiger dan de liefde. Maar men moet zekere geschiktheid hebben om vriendschap te kunnen voeden; & ik geloof dat er zekere ressamblance vereischt word tusschen hen die vrienden zullen worden & blyven). »
Elisabeth Maria Post et Belle van Zuylen
L’amitié féminine idéale est le thème choisi par Elisabeth Maria Post (1755-1812) pour son roman épistolaire Het land (1788, Le Pays). Les personnages d’Emilia et Eufrozyne s’ouvrent mutuellement leur cœur et se jurent une amitié éternelle. Après leur mort, elles se retrouveront dans l’au-delà, disent-elles. Elles souhaitent être enterrées dans la même tombe et, dans sa dernière lettre, Eufrozyne, malade, écrit à Emilia :
Conformément à notre accord, ma dépouille sera transférée dans votre tombe. Vous pleurerez sur ma pierre tombale, je le sais, mais faites – je vous en conjure au nom de notre amitié ! – que ce soient des larmes de foi et d’espoir ; adieu ! mes yeux s’obscurcissent.
(Mijn overschot zal volgens onze afspraak in uw graf worden overgebragt. Gij zult op mijn zerk weenen, dit weet ik, maar laat het – ik bezweer u bij onze vriendschap ! – traanen des geloofs en der hope zijn ; – vaar eeuwig wel ! mijn oogen worden donker.)
À cette époque, Elisabeth Post vit à Amerongen et mène une vie tout aussi peu conventionnelle que Betje Wolff et Aagje Deken. Elle opte d’abord pour une vie libre d’écrivaine et devient célèbre par-delà les frontières grâce à Reinhart, of natuur en godsdienst (1791-1792, Reinhart, ou la nature et la religion), un roman en trois parties sur la vie d’un planteur néerlandais en Guyane. Ce succès lui vaut de rencontrer de nouvelles personnes, et elle épouse en 1793 un pasteur de huit ans son cadet, renonçant à une part de sa liberté. Elle n’écrira plus de romans désormais, mais des poèmes et des essais.
Belle van Zuylen, peinte par Jean-Baptiste Perronneau, en 1773. Elle est aussi connue dans le monde francophone sous le nom d’Isabelle de Charrière. © Wikimedia Commons
Dans la vie de l’écrivaine Belle van Zuylen (1740-1805), le mariage se révèle également un trouble-fête. Elle aurait préféré ne pas se marier, et n’y consent que pour ses parents. Au début de l’année 1771, elle part pour Colombier, en Suisse, avec son jeune époux, le Suisse Charles Emmanuel de Charrière. Ce départ implique de dire au revoir à sa meilleure amie et cousine Annebetje van Tuyll van Serooskerken (1745-1819). Elles ne se reverront qu’un an et demi plus tard. Lorsque Annebetje et son mari Athlone arrivent à Colombier en juin 1772, plus tôt que prévu, voici ce qui se passe :
Je cours à la porte de ma chambre, je crie : « C’est Mme Athlone ? » On me répond que oui, et l’instant d’après, je me retrouve au bas de l’escalier, dans les bras de ma cousine ; je ris, je pleure, je l’embrasse, tout à la fois, aussi étonnée que si je n’avais rien su de sa venue, et croyant à peine mes sens qui me disent que c’est bien elle, en chair et en os, ici à Colombier, près de moi… Tout le lundi, j’avais l’impression que nous nous voyions pour la première fois, et il me fallut toute la semaine pour redevenir moi-même et retrouver mon calme. Aucune plume ne peut décrire à quel point nous sommes toutes les deux enchantées, heureuses et joyeuses.
Ik ren naar de deur van mijn kamer, ik schreeuw : « Is dat mevrouw Athlone? » Men antwoordt ja, en het volgende moment bevind ik me onderaan de trap, in de armen van mijn nicht ; ik lach, ik huil, ik kus haar, alles tegelijk, even verbaasd alsof ik niet van haar komst geweten zou hebben en nauwelijks mijn zintuigen gelovend die me vertellen dat zij het is, zijzelf in Colombier, bij mij… De hele maandag voelde alsof we elkaar voor het eerst zagen en het heeft me de hele week gekost om weer mezelf te worden en mijn kalmte te hervinden. Het is met geen pen te beschrijven hoe betoverd, gelukkig en blij we allebei zijn.
Selon la biographe Simone Dubois, l’amitié est « la clé de la vie et de l’œuvre » de Belle van Zuylen. Ses amitiés avec Constant d’Hermenches et l’écrivain français Benjamin Constant ont retenu l’attention à l’échelle internationale, mais Belle van Zuylen ne pouvait se passer de ses amitiés féminines. Au cours des dix dernières années de sa vie, elle se lie d’une amitié intense avec une jeune fille de pasteur, Isabelle de Gélieu (1779-1834), à laquelle elle déconseille formellement de se marier avec son cousin Caselli. Le 24 avril 1801, elle lui écrit : « Vous vous méprenez l’un sur l’autre (jullie vergissen je in elkaar) » et « pire encore, vous allez vous entraîner, je ne dis pas dans l’abîme, mais dans le pétrin d’un mauvais mariage (wat nog erger is, jullie zullen elkaar, ik zeg niet, de afgrond in trekken, maar wel het moeras in van een slecht huwelijk) ».
Une véritable amie dit la vérité. Quand Belle van Zuylen se remet à l’écriture, après treize ans de mariage, il ne faut guère de temps avant qu’elle s’immisce, en 1789, dans le débat politique français. À travers six pamphlets anonymes, elle défend un point de vue révolutionnaire modéré.
Solidarité féminine en temps de révolution
La période révolutionnaire aux Pays-Bas s’avère particulièrement propice aux femmes écrivaines. Chaque voix compte dans un pays polarisé, marqué par les oppositions politiques entre orangistes et patriotes, c’est-à-dire respectivement les partisans et opposants du stathouder Guillaume V. Les médias de l’époque sont pleinement mis à contribution pour orienter l’opinion publique, et les femmes douées pour l’écriture sont plus que bienvenues.
Dans la lutte pour l’opinion publique, la société poétique patriote Studium Scientiarum Genitrix à Rotterdam mobilise la talentueuse et presque aveugle Petronella Moens (1762-1843). En 1783, elle devient membre d’honneur de ce club. Elle a vingt et un ans. Sa meilleure amie, Adriana van Overstraten (1756-1828) suit le mouvement en 1785. Les deux femmes deviennent ensuite membres de sept autres cercles poétiques et gravissent les échelons littéraires à la vitesse de l’éclair. À travers des poèmes, des pièces de théâtre, des romans et des revues, elles tentent de diffuser les idéaux patriotes de liberté et d’égalité. Petronella Moens, que ses amis surnomment Pietje Potentaat (Pierrot le Potentat), est partisane du droit de vote actif et passif pour les femmes.
À cette époque, quiconque se mêlait de politique avait affaire à la haine, les hommes comme les femmes. Dans la presse nationale, deux amies orangistes sont prises pour cible : Kaat Mossel, de Rotterdam, et son amie Ruige Keet. Elles ne peuvent manquer de figurer dans cet article, car leur histoire illustre bien que les femmes se battaient non seulement avec des mots, mais aussi avec des actes. Ces femmes du peuple se sont particulièrement distinguées par leur solidarité. Bien qu’elles n’aient pas écrit elles-mêmes, Kaat et Keet sont devenues, en partie grâce à la littérature, les amies les plus célèbres et sans doute les plus détestées des Pays-Bas.
Kaat Mossel, en particulier, a marqué les esprits. Née sous le nom de Catharina Mulder (1723-1798), elle doit son surnom à son métier de contrôleuse municipale des moules à Rotterdam, un travail typiquement féminin qui se transmet de mère en fille. Presque tous les jours, Catharina Mulder inspecte la récolte des bateaux de pêche qui rentrent dans le vieux port. Mais si elle vend les fruits de mer à des clients issus des milieux les plus huppés, elle-même vit dans un quartier populaire pauvre, où Cornelia Toppen (1730-1800) alias Ruige Keet (surnom évoquant son caractère abrupt), tient un bistrot et un commerce d’objets d’occasion.
Ruige Keet et Kaat Mossel sur un jeu de l’oie politique, anonyme, 1786.© Rijksmuseum, Amsterdam
Meilleures amies depuis les années 1770, Kaat et Keet se retrouvent au cœur d’une controverse en 1784 après des émeutes entre patriotes et orangistes. Dans la nuit du 3 au 4 avril, ces affrontements font sept blessés graves à Rotterdam. Parmi eux se trouve une amie de Kaat et Keet, Catharina de Bel. Les amies lui rendent visite quotidiennement jusqu’à ce que de Bel succombe à ses blessures le 27 mai 1784. Kaat collecte de l’argent pour pouvoir l’enterrer. Cet acte de solidarité féminine sera utilisé contre elle par la justice. Fin août 1784, Keet et Kaat sont arrêtées, soupçonnées par les patriotes d’être payées par la maison d’Orange pour faire de la propagande. Sinon, d’où vient leur argent ? Faute de preuves, Keet est libérée au bout de dix-sept mois, tandis que Kaat reste au cachot pendant pas moins de trois ans.
Pendant tout ce temps, Catharina Mulder alias Kaat Mossel est la cible d’innombrables pamphlets et vilipendée dans la littérature. Dans la pièce Kaat Mossel voor den throon van Belzebub (1784, Kaat Mossel devant le trône de Belzébuth), des anges maléfiques arrachent les cheveux de Catharina Mulder, lui enfoncent « une torche en flamme dans le bec (een brandende fakkel in haar Waaffel) », lui mouchent le nez avec une pince chauffée à blanc et envisagent de la faire rôtir dans la cheminée. Non, mieux encore : « On en fera du haché, ou sinon des boulettes (Men maakt haar tot gehakt, of anders Frikkadel) », à moins de l’écorcher vive ? Après l’invasion prussienne de septembre 1787 et le rétablissement du pouvoir de Guillaume V, Catharina Mulder obtient l’amnistie et sa libération. Son avocat parvient à négocier une indemnité de 3 642 florins.
Au XIXe siècle, changement de décor : Kaat Mossel est commémorée comme une icône de la combativité féminine et du patriotisme. Aujourd’hui, on se souvient d’elle comme d’une femme qui n’a pas froid aux yeux.
Femmes unies
Après la révolution batave, c’est la régression, et les femmes jouissent de moins de liberté qu’avant 1795. Elles n’ont pas le droit de vote, ne sont toujours pas autorisées à étudier et sont renvoyées à leurs fourneaux. Petronella Moens, qui écrit toujours, est furieuse. Sa revue De vriendin van ’t Vaderland (1798-1799, L’amie de la patrie) est une prise de position, une forme journalistique d’amitié féminine, car : « Qui se soucie que l’esprit d’une femme soit exercé et éclairé ? Il suffit que ses compétences se limitent aux tâches ménagères pour satisfaire la plupart des hommes (Wie bekommert zich, of het verstand van eene vrouw geöefend en verlicht is ? Haare kunde behoeft zich alleen tot huislijke bezigheden uit te strekken, om aan de meeste mannen te voldoen). » Petronella Moens s’insurge farouchement contre cet état de fait. Pendant un an, elle tente de convaincre ses compatriotes que les femmes sont bien plus que de simples trophées et que tant les mariages que le pays ont tout à gagner à ce que les femmes soient instruites et fassent usage de leur boîte crânienne.
Petronella Moens, par Margaretha Cornelia Boellaard, vers 1820© Wikimedia Commons
Au XIXe siècle, l’émancipation des femmes stagne. Ce n’est qu’en 1919 que les femmes obtiennent le droit de vote actif aux Pays-Bas. Des écrivaines telles que Wilhelmina Drucker, Carry van Bruggen et Anja Meulenbelt poursuivent le travail de Betje Wolff, Aagje Deken, Adriana van Overstraten et Petronella Moens. Sans surprise, elles font les frais du sexisme et de la misogynie de leurs contemporains. Des femmes politiques néerlandaises comme Sigrid Kaag et Dilan Yesilgöz ont encore tout récemment été traitées respectivement de « sorcière» et de « mégère ». Ce qui était vrai en 1799 l’est toujours plus de deux siècles plus tard. Pour reprendre les mots de Petronella Moens : « Femmes bataves ! Filles des anciennes héroïnes des Bataves ! Unissez vos efforts pour éteindre la vengeance et l’hostilité dans le cœur des hommes ! (Bataafsche Vrouwen ! Dochters van de oude heldinnen der Batavieren ! verëenigt uwe poogingen, om wraak en vijandschap in manlijke boezems te verdooven!) »







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