Les chatbots parlent-ils vraiment néerlandais ?
Si ChatGPT et consorts ont une bonne maîtrise du néerlandais, ces outils ne saisissent pas toujours de façon optimale le contexte culturel de cette langue. C’est pourquoi la Flandre et les Pays-Bas collaborent à la mise au point de solutions durables et locales.
L’intelligence artificielle, communément abrégée « IA », a longtemps été un terme réservé aux informaticiens. Puis, à partir de 2012 environ, une succession rapide d’avancées et d’innovations technologiques, dont l’apprentissage profond (deep learning) et l’amélioration des capacités de calcul des puces informatiques, a permis aux concepteurs de ces outils d’accomplir des progrès considérables. Soudain, l’IA s’est démocratisée, au point de s’inviter aujourd’hui partout dans notre quotidien.
Depuis le début des années 2020, les applications d’IA sont ainsi à la portée de tous les internautes. En quelques clics, chacun peut créer des tableaux dans le style de Picasso, faire rédiger des textes ou des discours, et faire figurer des acteurs de cinéma dans des scènes qu’ils n’ont en réalité jamais tournées. Élèves, rédacteurs web, traductrices, juristes, scientifiques ou responsables politiques : toutes et tous peuvent tirer parti de l’IA – et, surtout, doivent désormais composer tant bien que mal avec cette nouvelle donne.
Il est encore impossible de mesurer toutes les conséquences de l’essor fulgurant de l’IA ces dernières années. Une chose est sûre : elles seront considérables. Il semble donc utile de s’interroger sur les effets de l’IA sur le néerlandais. Cette langue est-elle prête pour une telle révolution ? Où en sont les grands modèles de langage (large language models, ou LLM) en la matière ? Et que fait le monde politique ?
IA générative
Pour poser les bases, commençons par un petit exercice définitoire. Le sigle IA, en particulier, est employé dans tant de contextes différents qu’il est devenu presque impossible d’en donner une définition unique. Dans son acception la plus basique, une intelligence artificielle est un système informatique conçu par l’être humain et capable d’accomplir des tâches que nous associons d’ordinaire à l’intelligence humaine : raisonner, créer des œuvres dites artistiques, produire du texte, analyser des données. Si les ordinateurs savent en accomplir certaines depuis longtemps, plusieurs des applications aujourd’hui accessibles au grand public n’existent que depuis cinq à dix ans.
Dans la pratique, le terme désigne toutefois souvent un outil bien plus spécifique. Si un ami vous dit qu’il a utilisé l’IA pour rédiger sa lettre de motivation ou qu’une collègue rappelle que l’IA constitue une grave menace pour les professionnels de la traduction, il parle dans les deux cas d’un logiciel ou d’une application qui produit, traite ou modifie du texte, des images ou des vidéos, d’une façon qui s’apparente à une intervention humaine. C’est ce que l’on appelle l’IA générative. Ses champs d’application sont multiples, mais cette forme d’IA s’avère tout particulièrement pertinente dans le domaine de la langue, de la culture et de la création littéraire néerlandophones. Pour les besoins du présent article, nous nous concentrerons ici surtout sur la langue. Et qui dit langue dit inévitablement grands modèles de langage, ou LLM (large language models).
Illustration réalisée par le chatbot Gemini à partir de cet article.Le sigle LLM désigne généralement un type particulier de modèle informatique inspiré de la structure et du fonctionnement des réseaux neuronaux biologiques, tels que ceux de notre cerveau. Leur mécanisme est fascinant et extrêmement complexe. Un LLM est dans tous les cas constitué des mêmes éléments : une grande quantité de données, un composant chargé de les analyser, un ensemble de règles – notamment linguistiques – apprises par le système et un composant capable de produire un résultat. Il faut ensuite tester, entraîner et évaluer le modèle, créer une interface utilisateur ou l’intégrer à des programmes existants. C’est alors que l’on obtient, le plus souvent, un agent conversationnel, dont ChatGPT, Claude, Gemini et Copilot sont aujourd’hui les représentants les plus connus.
Bonnes et moins bonnes nouvelles
Voilà pour la théorie. Voyons maintenant ce qu’il en est dans la pratique et quelle place les LLM existants accordent au néerlandais. Commençons par les bonnes nouvelles. Lors d’une récente présentation à la Taalunie, l’Union de la langue néerlandaise, les spécialistes de l’IA que sont Tanguy Coenen, chercheur à l’Institut de recherche interuniversitaire flamand en microélectronique et nanotechnologies (imec), et Saskia Lensink, de l’Organisation néerlandaise pour la recherche scientifique appliquée (TNO), ont montré que la plupart des LLM ont dans cette langue des capacités de compréhension et de production relativement bonnes.
Une bonne nouvelle qui, à y regarder de plus près, en recèle deux autres. D’abord, les entreprises qui développent ces modèles disposent manifestement de suffisamment de données en néerlandais pour permettre à leurs agents conversationnels de s’exprimer correctement. Le néerlandais occupe donc une place relativement solide dans l’univers numérique – ce qui est loin d’aller de soi pour toutes les langues. Ensuite, ces entreprises estiment visiblement que leur apprendre le néerlandais en vaut la peine. Autrement dit, notre langue a suffisamment de poids pour trouver sa place parmi celles qui comptent sur Internet.
Les LLM existants peinent à intégrer les aspects culturels, tant néerlandais que flamands
Mais il y a aussi de moins bonnes nouvelles. On sait que presque tous les modèles de langage commerciaux, dont ChatGPT, reposent sur des atteintes massives au droit d’auteur. Plusieurs actions en justice ont été engagées, notamment par le New York Times, sans guère apporter de solutions jusqu’ici. Le problème concerne toutes les langues. Dans le cas du néerlandais (et à vrai dire de toutes les langues autres que l’anglais), les LLM existants peinent également à intégrer les aspects culturels, tant d’ailleurs néerlandais que flamands. La raison tient aux données qui les alimentent : certaines sont en néerlandais, mais la plupart sont rédigées dans d’autres langues, surtout en anglais.
La façon dont les modèles parviennent malgré tout à produire des résultats plus ou moins corrects en néerlandais mériterait à elle seule un article, mais retenons simplement que l’origine de ces données introduit inévitablement des biais, autrement dit certaines préférences. Il en résulte ici une vision anglocentrée du monde, parfois éloignée des réalités néerlandaises ou flamandes. Pour des sujets sensibles comme la politique ou les rapports entre les femmes et les hommes, c’est particulièrement problématique.
C’est notamment pour remédier aux biais et aux problèmes juridiques que le gouvernement néerlandais a lancé, en 2023, le développement de son propre LLM : GPT-NL. Son ambition est d’offrir une solution de remplacement éthique et sensible aux aspects culturels « locaux » vis-à-vis des modèles existants, généralement conçus par des entreprises américaines.
GPT-NL est développé par trois organismes indépendants : la TNO, la coopérative informatique des établissements néerlandais d’enseignement et de recherche (SURF) et l’Institut néerlandais de criminalistique. Tous trois entendent travailler dans la transparence, dans le respect du droit et de la vie privée, tout en limitant la consommation d’énergie. Ce sont précisément ces qualités qu’a saluées le jury des AI Awards néerlandais en récompensant le modèle en mars 2026 – signe que les trois organismes ont tenu leurs engagements. Au moment où nous écrivons ces lignes, GPT-NL fait l’objet de tests limités auprès d’un groupe d’utilisateurs sélectionnés.
Coopération entre la Flandre et les Pays-Bas
Voilà pour la situation jusqu’à présent. Que nous réserve l’avenir ? L’IA est au centre de tous les regards et rares sont les secteurs et les institutions dépourvus de plan en la matière. Les acteurs du domaine réclament eux-mêmes toujours davantage de moyens et d’attention, comme l’a montré la publication, en novembre 2025 aux Pays-Bas, du Nationaal AI Deltaplan.
Le sujet occupe également le monde politique, notamment dans le cadre de l’autonomie numérique. La dépendance excessive envers les fournisseurs de ces services, principalement américains, suscite de nombreuses inquiétudes politiques, comme le démontre le système néerlandais d’identification auprès des administrations DigiD. La Flandre avait déjà créé à cette fin, début 2024, l’AI Expertisecentrum, intégré à l’agence Digitaal Vlaanderen. En mars de la même année, le gouvernement flamand avait également présenté son grand plan stratégique Vlaams Beleidsplan Artificiële Intelligentie 2024-2028. Dans ce cadre, les pouvoirs publics encouragent notamment l’utilisation de l’IA par les entreprises et ont investi dans ce qu’ils appellent la « recherche fondamentale stratégique de pointe ».
Le gouvernement néerlandais a lui aussi présenté, en janvier 2024, sa « Vision globale en matière d’IA générative » (Overheidsbrede visie). Ces dernières années, il a en outre consenti des investissements dans plusieurs grands projets, dont une usine d’IA néerlandaise à Groningue. Une coopération existe également à l’échelle européenne, qui a notamment abouti au LLM multilingue TildeOpen.
Illustration réalisée par ChatGPT à partir de cet article.Pour les Pays-Bas comme pour la Flandre, la coopération est indispensable. Les pouvoirs publics ne peuvent avancer seuls, tant les moyens humains et financiers nécessaires sont importants. Mais à quelle échelle faut-il unir les forces ? Si une initiative européenne paraît logique, certains redoutent que la prise de décision y soit trop lente pour suivre le rythme des évolutions.
Aussi une coopération au niveau « linguistique » paraît-elle s’imposer, au même titre que le rôle que la Taalunie est amenée à jouer dans ce contexte. En janvier 2026, l’institution chargée de la protection de la langue néerlandaise et de la politique linguistique a ainsi créé un groupe de travail consacré à l’IA pour le néerlandais. Il réunit des représentants de plusieurs organismes et universités des Pays-Bas et de Flandre.
En mai 2026, ce groupe a présenté une première version de son plan d’action. Objectif : mettre en place « une infrastructure modulaire et fédérative permettant de faire évoluer des projets isolés vers un dispositif d’IA durable pour le néerlandais ». Autrement dit, rassembler diverses initiatives pour le moment trop dispersées. En deux mots : coopérer et coordonner. Les investissements devront porter sur cinq piliers : données, infrastructures, développement de l’IA, valorisation et partage des connaissances.
Concrètement, le groupe de travail veut notamment créer un centre de connaissances, renforcer et mutualiser les infrastructures de données de part et d’autre de la frontière, et développer davantage d’applications concrètes dans différents secteurs, dont la santé et les services publics. Sur le papier, le projet est séduisant. Pour l’heure, il reste un projet. L’avenir nous dira si les pouvoirs publics s’en saisiront et, le cas échéant, comment. Il faudra vraisemblablement y consacrer des sommes considérables.
Vision idéale
On constate donc que les projets se multiplient pour répondre à l’essor de l’IA. Mais avant de décider de la direction à prendre, encore faut-il mesurer les effets de son utilisation au quotidien. Ils sont considérables. La viabilité du modèle économique de l’IA suscite de sérieux doutes ; le coût environnemental et énergétique des centres de données est astronomique ; et les conséquences sociales restent difficiles à évaluer. Dans l’enseignement, par exemple, les effets de l’IA sur les examens et sur l’acquisition, par les élèves, de compétences rédactionnelles et de recherche documentaire inquiètent. De plus en plus de voix appellent, à tout le moins, à porter un regard critique sur l’IA et ses usages. Elles rappellent aussi l’importance de la sensibilisation, qui doit progresser au même rythme que l’adoption de ces outils, et soulignent l’importance d’un modèle tel que GPT-NL. Espérons que celui-ci sera bientôt accessible au plus grand nombre.
Il est essentiel que les applications de l'IA générative reflètent toute la diversité du néerlandais et, surtout, des cultures qui s’expriment dans cette langue
Une chose paraît acquise : l’IA générative ne disparaîtra pas. À la lumière de cette certitude, quelle forme doit-elle prendre ? Du point de vue linguistique, l’essentiel est que ses applications reflètent aussi fidèlement que possible toute la diversité du néerlandais et, surtout, des cultures qui s’expriment dans cette langue. L’enjeu est crucial : les linguistes s’accordent à dire que la présence numérique conditionne la survie d’une langue à long terme. Un récent rapport consacré au néerlandais dans le cadre du projet European Language Equality a montré que sa situation était relativement bonne, mais qu’il fallait poursuivre les efforts.
Les objectifs du plan d’action de la Taalunie, Artificiële intelligentie voor de Nederlandse taal, constituent donc un point de départ intéressant. Sur le plan linguistique, il faut notamment continuer à rendre les sources accessibles et à les numériser, surtout pour les variétés aujourd’hui sous-représentées, comme le néerlandais du Suriname ou les parlers régionaux et dialectes.
© SURF
Ces technologies ont énormément à nous apporter, et la langue néerlandaise ne fait pas exception à la règle. Mais tout ce qui brille n’est pas or. Comme toujours, gardons-nous de céder à l’engouement du moment et abordons le sujet dans un esprit constructif, mais critique. N’est-ce pas là justement un trait de caractère typique de notre culture ? Veillons donc à préserver cette exigence critique afin que l’IA de demain tienne mieux compte de nos réalités linguistiques et culturelles.








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