Miroir de la culture en Flandre et aux Pays-Bas

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Les Flamands des faubourgs du Haut-Pont et de Lysel de Saint-Omer
Place du Lyzel © Wiki Pas-de-Calais
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Les Flamands des faubourgs du Haut-Pont et de Lysel de Saint-Omer

Un portrait sociologique

Bien que le flamand ne soit plus parlé depuis un siècle à Saint-Omer, les faubourgs audomarois ont conservé leur caractère propre. Comment expliquer cette persistance? Dans le deuxième article tiré des conférences qu’il a prononcées les 15 et 29 janvier 2022 à la bibliothèque de Saint-Omer, Bernard Doncker brosse le portrait sociologique des Flamands du Haut-Pont et de Lysel.

De toute évidence, les faubourgs de Saint-Omer ont gardé un certain particularisme, bien que la langue flamande n’y soit plus utilisée depuis un siècle. Cela se remarque notamment dans la toponymie et l’hydrographie, dont j’ai traité dans un précédent article, ainsi qu’à travers les patronymes. Comme toujours, il faut remonter le temps pour en percevoir les causes. Depuis le Moyen Âge, les classes laborieuses ont été repoussées du centre-ville vers les bas-quartiers (près de l’eau) pour faire place à la trentaine de congrégations religieuses qui occupaient alors environ un tiers de sa superficie. Ces populations ont été coupées de facto de la vie de la cité, de ses lieux de culte, d’enseignement et de culture par les fortifications Vauban, par une waterporte ouvrant ou fermant jusqu’en 1892 l’accès au canal de Neuffossé et donc au marais, et enfin par la voie chemin de fer Lille-Calais.

Ceci a indéniablement créé un sentiment d’isolement, qui a conduit les habitants à mener une vie quasi autarcique de la naissance à la mort et même au-delà puisque les faubourgs possèdent leur propre cimetière. La population était essentiellement constituée de maraîchers, d’éleveurs de bétail et de volaille, de producteurs de lait et de beurre, d’innombrables journaliers et pêcheurs (comme dans la rue de la fresque poissonnerie), d’artisans, de commerçants et d’employés. Quelques entreprises comme la faïencerie Saladin-Lévesque établie dans le Haut-Pont ont connu leur heure de gloire au XVIIIe siècle. La rue de la Faïencerie rappelle cette activité. De même, les «faiseurs de bateaux» continuent depuis lors à construire les barques traditionnelles du marais audomarois, les escutes, bâcoves dédiés au transport et autres «bootkins» plus stables donc destinés aux pêcheurs ou aux touristes. Saint-Omer a également gardé sa rue des Faiseurs de bateaux.

Le marché hebdomadaire sur la Grand-Place a toujours été jusqu’en 1950 la seule et unique occasion pour les bourgeois et les faubouriens de se rencontrer. Les faubourgs pourvoyaient à l’approvisionnement de la ville, ils en tiraient profit et un certain sentiment de fierté, un «Lokalchauvinismus». Les femmes portaient de longues robes, leur traditionnelle cape mantel et une coiffe.

Les hommes qui transportaient la marchandise vers la ville, en barque d’abord pour sortir du marais, puis sur des chariots, portaient un sarrau et une casquette. Ils étaient surnommés «les Sarrazins», reconnaissables à leur solide constitution, à leur langage et à leur peau hâlée par le soleil alors que la bourgeoisie tenait à garder la peau blanche. On leur prêtait en ville le sens de l’économie, d’où le dicton local et humoristique «Un chou, c’est un chou1» resté dans la mémoire collective. Jusqu’à la fin des années 1970, on pouvait entendre parler le flamand le samedi matin sur la place du marché de Saint-Omer.

Les nombreux estaminets contribuaient à la cohésion sociale des quartiers extérieurs. Un estaminet flamand était à la fois l’atelier d’un artisan et un débit de boissons. Chaque fidèle client possédait sa pinte numérotée… et portait un pseudonyme connu des seuls habitués. Comment ne pas évoquer les samedis soir trop arrosés qui se terminaient en «frictions» entre jeunes Flamands et jeunes bourgeois, souvent pour les beaux yeux d’une jeune fille. Ces règlements de comptes avaient lieu à proximité du campanile qui marquait la limite entre la ville et ses faubourgs.

Mathurin, le jacquemart ou «clockeman» perché à son sommet, a sonné toutes les heures pendant des siècles. Il fut fabriqué en 1590 par l’horloger Pierre Enguerrand, artisan de talent qui a conçu la superbe horloge astronomique de la cathédrale de Saint-Omer. Les bombardements de 1940 ont eu raison de Mathurin, mais une chanson populaire un peu triviale lui a survécu. En voici le refrain:

Soyons amis de Mathurin,
Il sonne l’heure en bon apôtre
Embrassons-le tous, chers voisins,
Nous de ce côté, vous du vôtre!

La réponse des «Sarrazins» ne se faisait pas attendre:
Ne r’gardons pas Mathurin,
Il tourne sin cul à chés Flamings!

Le ton fut donné dès le début du XVIIIe siècle, alors qu’un certain Gilles Pronier, un épicier du Haut-Pont, écrivit en 1709 une chanson appelée «Le voyage de Gilles Dindin aux Indes Orientales». Il s’agissait d’un cabaret dunkerquois dont l’exotisme attirait les hommes les plus curieux et parfois les plus niais comme le nommé Dindin. Le nom de ce cabaret provient de la célèbre et toute puissante «Compagnie des Indes Orientales» créée aux Pays-Bas en 1602 pour accompagner la colonisation de l’actuelle Indonésie. Avec humour, il raconte son voyage d’une durée de 11 heures le conduisant en coche d’eau tiré par des chevaux de Saint-Omer à Dunkerque. Ce texte composé de 48 strophes fut traduit en 1736 à l’intention de la population flamande du Haut-Pont2. En voici deux extraits:

Strophe 7: Dindin, parti de la «Place du Petit Hollande» située en bas de la rue de Dunkerque à Saint-Omer, est interpellé avec emphase lors de son arrivée à la première halte du Haut-Pont:
Courage, dit le patron,
Voyez-vous les bélandres?
C’est la noble ville du Haut-Pont
Capitale de Hollande!

Strophe 9: Dindin, qui n’a jamais quitté le centre-ville, relate ainsi le clivage entre les Audomarois de langue française et ceux de langue flamande:

Malgré mes larmes et mes soupirs,
Et malgré mon éloignement,
J’avais toujours envie de rire
En entendant parler flamand;
Ils parlent tous ensemble
Ah, que je regrette l’Artois
Au milieu de Hollande!

Plusieurs membres de la Société académique des antiquaires de la Morinie, société savante fondée à Saint-Omer en 1831, ont tenté non sans une certaine ignorance pour l’un et condescendance pour l’autre, d’expliquer la survivance du flamand dans leur ville. Ainsi, selon Hector Piers (1793-1848), les habitants des faubourgs parlent «un jargon celtique mélangé de wallon et d’allemand ou un français vicié par une mauvaise prononciation3». Pour Aimé Courtois (1811-1864), l’usage du «théotiste belge4» s’explique «par l’isolement géographique et par le défaut de culture de ses habitants».

Par contre, Justin de Pas (1861-1937) qui appartient à une génération d’historiens locaux mieux formés, a fait œuvre utile en recensant les anciens noms flamands des rues de Saint-Omer5. Les membres du Comité flamand de France créé en 1853 ont fait preuve de plus de discernement et de bienveillance en stipulant dans leurs statuts que leur objectif est «d'étudier la littérature flamande, de rechercher et de collecter les documents historiques et littéraires de langue flamande».

Encore de nos jours, chaque candidat au poste de maire de Saint-Omer veille à ce que les faubourgs soient représentés sur sa liste par des personnalités qui en sont issus.

Notes:
1) Le «s» se prononce «ch» en picard.
2) La chanson a été écrite, à l'origine en français, par un Audomarois de la ville «exilé» dans le faubourg du Haut-Pont comme cela arrivait parfois, car les faubourgs n'étaient pas des ghettos. De même, certains faubouriens s'établissaient en ville intramuros, mais plus rarement puisque le sentiment communautaire de la minorité flamande était plus fort.
3) Hector Piers, Histoire des Flamands du Haut-Pont et de Lyzel (1836).
4) Jean-Aimé Courtois, L’ancien idiome audomarois: le roman et le théotiste belge (1856). Le théotiste est aussi appelé le «thiois». Ces deux termes sont la traduction du mot néerlandais «het diets» qui désigne la langue flamande des origines.
5) Justin de Pas, À travers le vieux Saint-Omer (1914).
Série

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