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Médecine générale: ce que la Belgique ferait bien de ne pas importer des Pays-Bas

Par Anouk van Kampen, traduit par Alice Mevis
2 février 2026 6 min. temps de lecture

Les médecins généralistes belges tirent la sonnette d’alarme depuis plusieurs années : surcharge de travail, manque de temps pour les patients, pénurie de confrères. De l’autre côté de la frontière, aux Pays-Bas, ces difficultés ont déjà conduit à une détérioration marquée des conditions de travail. Un précédent inquiétant. Car investir dans la médecine générale reste essentiel: elle est la garante d’un système de santé de qualité, plaide la journaliste Anouk van Kampen.

Depuis quelques années déjà, les généralistes belges disent avoir atteint un seuil critique. En 2024, quelques-uns avaient fait entendre un signal de détresse largement relayé par les médias. Parmi eux, Loesia Tryssesoone, médecin généraliste à La Panne alors en service depuis deux ans, s’était exprimée dans le quotidien De Standaard: «Ce n’est pas tant une question de charge de travail. Le problème, c’est que nous ne sommes plus en mesure d’offrir des soins de qualité. Nous exerçons l’un des plus beaux métiers du monde, mais c’est un véritable tsunami qui déferle sur nous. Ce qui nous préoccupe le plus, ce sont les répercussions sur nos patients».

Les chiffres confirment cette crainte. De plus en plus de cabinets de médecine générale sont en sous-effectifs par rapport à un nombre croissant de patients. Deux tiers des villes et communes flamandes comptent trop peu de généralistes selon la norme de neuf médecins pour dix mille habitants. Six généralistes sur dix ont déjà dû instaurer un gel des nouvelles inscriptions. 42% des Belges doivent déjà parfois attendre plus de 24 heures avant d’obtenir un rendez-vous. Cette situation décourage particulièrement les jeunes médecins généralistes, qui décident de plus en plus souvent d’arrêter et partent à la recherche d’un autre emploi. Les patients se disent quant à eux de moins en moins satisfaits de l’offre.

Le docteur Vjen De Bruycker, toujours dans De Standaard, mettait en garde: «Si ça continue comme ça, et en observant ce qui se passe dans d’autres pays, les patients risquent bientôt de devoir attendre entre deux et cinq semaines pour obtenir un rendez-vous».

Des mois durant sur liste d’attente

Les Pays-Bas sont l’un des pays où cette situation est déjà une réalité. Là aussi, les médecins généralistes sont confrontés à une charge de travail toujours plus lourde, à des pénuries de personnel et au vieillissement de la population. Ce qui ne fait qu’exacerber les difficultés pour les praticiens – et, par conséquent, pour les patients. Tous ces défis s’y manifestent de manière plus aiguë qu’en Belgique.

En Belgique, les médecins s’alarment lorsque le nombre de généralistes par commune descend sous la barre des neuf pour dix mille habitants, alors qu’aux Pays-Bas, la moyenne est de seulement 6,7 généralistes pour dix mille personnes. Dans plusieurs villes néerlandaises, la pénurie est telle que certains habitants ne peuvent plus s’inscrire dans aucun cabinet. Ils se retrouvent sur une liste d’attente, parfois des mois durant. Selon un reportage du programme d’actualités EenVandaag réalisé en 2022, le délai d’attente pour des consultations non urgentes s’élevait déjà à deux semaines.

Cela fait déjà des années qu’on alerte sur la situation, sans que l’on constate pour autant de réelles améliorations. C’est même plutôt le contraire: malgré la pénurie de médecins généralistes, le gouvernement continue de leur confier de plus en plus de travail. Ces dernières années, ils ont vu leurs responsabilités s’accroître, surtout en matière de soins pour les jeunes et les personnes âgées. En raison de coupes budgétaires, les aînés sont désormais encouragés à vivre à domicile aussi longtemps que possible, plutôt que d’être pris en charge en institution. Les caisses d’assurance maladie et les associations de médecins généralistes craignent que la pression ne fasse qu’augmenter dans les années à venir si les problèmes actuels et les pénuries ne sont pas rapidement résolus.

Il y a quelques années, la situation était déjà critique; je l’ai constaté à plusieurs reprises avant de déménager en Belgique. Une consultation chez mon médecin de famille aux Pays-Bas ne durait pas plus de dix minutes. Faute de temps, je n’avais le droit de poser qu’une seule question. La seule façon de voir un médecin était de passer par une consultation sans rendez-vous, où, dans une salle d’attente bondée, il fallait espérer être pris en charge avant la fin de l’horaire de consultation. Pour une visite de routine, il fallait souvent s’y prendre des semaines à l’avance, et il fallait faire preuve d’insistance pour être réorienté vers un spécialiste. Des spécialistes par ailleurs bien plus onéreux que les généralistes.

Les Pays-Bas consacrent plus d’argent aux soins de santé par habitant que la Belgique, et figurent parmi les trois pays de l’UE avec les plus fortes dépenses en matière de santé

D’après ce que mes amis et ma famille me racontent, la situation n’a guère évolué depuis mon départ. Si prendre un simple rendez-vous est déjà difficile, il faut être dans un état vraiment critique pour pouvoir bénéficier d’une visite à domicile. Prescrire des antidépresseurs, surveiller leurs effets, augmenter les doses? Pas besoin de psychiatre, c’est le généraliste qui s’en occupe.

En comparaison, mon expérience en Belgique s’apparente à une bouffée d’air frais. Aux Pays-Bas, on débourse facilement 150€ par mois en assurance-maladie, à laquelle s’ajoute une franchise annuelle d’environ 400€. Quand j’ai découvert qu’en Belgique je ne devais payer qu’un peu plus de 20€ par trimestre, je n’en revenais pas. La comparaison n’est cependant pas entièrement juste: via des impôts plus élevés en Belgique, nous contribuons tous indirectement plus à financer les soins de santé. En fin de compte, même en tenant compte des impôts, les Pays-Bas consacrent plus d’argent aux soins de santé par habitant que la Belgique, figurant ainsi parmi les trois pays de l’UE avec les plus fortes dépenses en matière de santé.

Pas même le temps de demander «Comment allez-vous?»

Aux Pays-Bas, les soins sont loin d’atteindre le niveau de qualité que l’on trouve en Belgique. En Belgique, il m’est presque toujours possible d’obtenir un rendez-vous pour le lendemain, et je n’ai jamais eu l’impression que le médecin devait traiter ma demande dans la précipitation. Lorsque je lui explique mon problème, je n’ai pas l’impression d’avoir en face de moi une personne surmenée cherchant une solution au plus vite, les yeux rivés sur l’écran, mais bien quelqu’un qui prend le temps de m’écouter. «Comment allez-vous aujourd’hui?»: aux Pays-Bas cette question n’avait jamais sa place, faute de temps. En revanche, il me semble que chaque médecin généraliste belge que j’ai consulté a pris le soin de me la poser.

Soyons clair: à mes yeux, les médecins néerlandais ne sont pas responsables de la situation actuelle. Le problème réside plutôt dans un système qui les oblige à en faire un maximum en un minimum de temps, tout en économisant autant que possible.

La base d’un système de santé efficace repose sur des médecins généralistes ayant le temps et les moyens de s’enquérir de l’état de santé de leur patient

Avec le vieillissement démographique et la hausse de l’espérance de vie, c’est tout le système de santé du monde occidental qui est confronté à de sérieuses difficultés, auxquelles il n’existe pas de solution simple. Si nous voulons éviter que nos dépenses de santé ne doublent en 2040 –lorsque qu’une part croissante de la population sera à la retraite–, des économies doivent être faites. Celles-ci ne doivent cependant pas être réalisées au détriment de la première ligne: les médecins généralistes.

Face à cette crise, la Belgique n’est pas restée les bras croisés: le gouvernement a investi des millions d’euros supplémentaires dans les soins de médecine générale. Des mesures de soutien ont été introduites, des incitations financières sont offertes aux étudiants pour travailler dans des régions en manque de généralistes, et des fonds supplémentaires sont alloués pour les heures prestées les week-ends et les jours fériés. Que cet investissement serve d’exemple aux Pays-Bas. La base d’un système de santé efficace repose sur des médecins généralistes ayant le temps et les moyens de s’enquérir de l’état de santé de leur patient. La question «comment vous sentez-vous aujourd’hui» peut littéralement faire la différence entre la vie et la mort.

Anouk van Kampen

journaliste

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