Miroir de la culture en Flandre et aux Pays-Bas

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Ode à Malines
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Ode à Malines

Lors d’une excursion à Malines (Mechelen), Derek Blyth part à la découverte des rivières oubliées du Moyen Âge, des origines flamandes de Beethoven et de la plus vieille école de carillon du monde.

Cinq-cent-trente-six. Grande inspiration. Cinq-cent-trente-sept. On y est presque. Cinq-cent-trente-huit. Ça y est, j’ai atteint le sommet de la tour Saint-Rombaut. Lorsque la météo est bonne, on peut même apercevoir l’Atomium de Bruxelles.

En 1452, quand sa construction a débuté, la tour était destinée à devenir le plus haut bâtiment du monde. Elle aurait dû atteindre la hauteur remarquable de 167 mètres selon les plans originaux, dessinés par Andries I Keldermans. En 1481, son fils Anthonis a repris la construction, puis son petit-fils Rombout a travaillé sur le projet de 1488 jusqu’aux années 1520. Or, les travaux ont ensuite été interrompus sans raison.

Diverses hypothèses ont été émises: manque de financement, instabilité politique… La fierté locale a dû prendre un coup à la vue de la tour à moitié terminée, haute de 97 mètres seulement, bien loin des 123 mètres de la cathédrale d’Anvers. Pourtant, l’édifice inachevé a réussi à impressionner Vauban, ingénieur militaire de Louis XIV, qui l’a classé comme huitième merveille du monde.

Cinq siècles plus tard, la tour domine toujours Malines. Elle possède deux carillons, composés de 49 cloches chacun, qui sonnent toutes les heures à travers la ville. Eddy Mariën, le carillonneur de la ville, gravit de temps en temps toutes ces marches afin de donner un concert depuis la petite salle en haut de la tour. En vous promenant dans les rues, vous aurez peut-être l’occasion de l’entendre jouer une mélodie folklorique traditionnelle, une nocturne de Chopin ou encore un titre d’ABBA.

La ville a été le foyer du carillon depuis le premier concert donné en 1892. La toute première école de carillon a été créée à Malines en 1922 par Jef Denyn, le carillonneur de la ville. C’était le seul endroit au monde où l’art complexe du carillon était enseigné, avant qu’une école néerlandaise soit créée en 1953. L’école de Malines, qui a récemment été installée dans un ancien prieuré, continue d’attirer des étudiants venant du monde entier.

Une fois de retour sur la terre ferme, je suis allé jeter un coup d’œil à l’intérieur de la cathédrale. Dédiée à saint Rombaut, (ou Rumold), sa construction a débuté en 1200. Comme pour de nombreux saints, on en sait très peu sur sa vie. Il est peut-être né en Écosse. Ou peut-être pas. On pense qu’il a vécu au VIIe (ou VIIIe selon Wikipédia). Il aurait été assassiné par deux hommes qu’il avait accusés de péchés. Bien qu’il ait donné son nom à l’une des cathédrales les plus connues de Belgique, son histoire reste peu détaillée.

Lintérieur est un bel exemple de l’architecture gothique, avec un orgue à en faire trembler les statues poussiéreuses. On y trouve une magnifique chaire sculptée, et assez de tableaux pour remplir un musée. La collection inclut une série de peintures à l’huile altérées illustrant les différents épisodes de la vie de saint Rombaut. Ces œuvres soigneusement conservées font partie des plus grands chefs-d’œuvre de la peinture flamande.

Pendant des siècles, la cathédrale dominait Malines. Cependant, au cours de ces dernières années, l’Église a été touchée par de nombreux scandales. Elle intervient de moins en moins dans la vie de nombreuses personnes. En face de la cathédrale, alors discréditée par les scandales, un restaurant de hamburgers à la mode nommé Il Cardinale avait ouvert ses portes. La décoration intérieure comptait des centaines de statues tournant en dérision la Vierge Marie et, sur le menu, les hamburgers avaient des noms provocateurs tels que «Marie Avait Un Petit Agneau» ou encore «L’Enfant Jésus». Entretemps, le bâtiment a été détruit. Le restaurant a fermé ses portes et le bâtiment a été détruit. Une succursale d'Il Cardinale a ouvert sur le Schoenenmarkt.

Je me souviens de l’époque où Malines était une petite ville de province entre Bruxelles et Anvers. Les habitants avaient la réputation d’être un peu idiots. Ce qualificatif découle d’une histoire, peut-être inventée, selon laquelle un citoyen aurait aperçu la tour de la cathédrale en feu. En réalité, c’était la Lune qui brillait à travers les remplages. Cela a donné lieu à une insulte populaire faisant référence aux idiots qui ont voulu éteindre la Lune: Maneblussers ou «Éteigneurs de Lune».

En apparence, Malines n’avait ni le style d’Anvers, ni l’esprit progressiste de Gand. C’était un endroit ennuyeux et oppressant. Dès l’arrivée en gare, l’ambiance pesante se faisait ressentir et la station semblait ancienne et insalubre. La rue principale donnait sur des magasins de mobilier où l’on vendait des tables en chêne massif et des canapés au style anglais et guindé.

Mais un jour, tout a changé. D’après l’opinion publique, ce changement commença avec l’élection de Bart Somers en tant que maire. Cela remonte aux années 2000. Il a pris en charge cette ville austère de 86 000 habitants provenant de 120 pays différents. Depuis le début, son projet a porté sur la volonté d’inclure tout le monde. Et ce, bien avant la crise des réfugiés. Il affirmait alors: «Ce ne sont pas vos origines qui comptent, mais votre avenir.»

Bart Somers en a surpris plus d’un avec sa politique sévère face à la criminalité et aux autres enjeux urbains. Il a écrit une brochure dont le titre est «Iedereen Burgemeester!», soit «Tous maires!». Il affirmait qu’au lieu de se plaindre, les citoyens devaient prendre leurs responsabilités. Cela a fonctionné. Malines a donc été considérée comme un modèle de réussite de rénovation urbaine. Bart Somers a également mis l’accent sur son plan d’intégration des réfugiés via le programme «buddy» (ou «compagnon») qui mettait en contact les nouveaux arrivants avec les habitants de Malines.

En 2016, il a été élu meilleur maire du monde pour avoir transformé «la ville délaissée de Malines, en l’un des lieux les plus attrayants de Belgique» et pour en avoir fait un «modèle d’intégration». Trois ans plus tard, le Financial Times place Malines dans le top 10 des «micro-villes» européennes du futur. La ville tranquille de Malines renfermait quelque chose. Et je voulais percer son secret.

Tandis que j’errais dans les rues, j’ai vu des panneaux annonçant de nouvelles règles de circulation: dans toute la ville, les voitures doivent laisser la priorité aux cyclistes et aux piétons. Malines est l’une des premières villes flamandes à adopter un système concret afin de dissuader les personnes de prendre la voiture.

Cela a fait toute la différence. J’ai emprunté la Onze-Lieve-Vrouwestraat, une rue pleine de vie avec des concept stores, des magasins d’alimentation et la librairie indépendante De Zondvloed . Cette rue semble toujours vivante, même les dimanches matins. Les gens se promènent, font du vélo ou s’installent sur les bancs. Les enfants s’amusent dans les rues. La circulation lente change la façon dont nous percevons la ville. Nous marchons plus lentement, nous remarquons les détails de l’architecture et nous entendons également sonner les cloches.

J’ai finalement emprunté une ruelle étroite donnant sur les quais de la Dyle. Je suis alors tombé sur ce nouveau projet urbain. Le Dijlepad est un ponton construit sur une portion de la rivière, qui n’était accessible que par bateau. Cet espace a déjà vu fleurir plusieurs habitations çà et là, dont certaines avec terrasses et vue sur la rivière. On se croirait presque à Copenhague!

Les quais au sel, ou Zoutwerf, sont en fait un ancien port. On peut y trouver une imposante maison de style Renaissance bâtie en 1530 pour la confrérie des pêcheurs. La promenade continue ensuite sous la passerelle et permet d’accéder au centre culturel de Lamot, anciennement une brasserie.

Je cherchais la rue Van Beethovenstraat, autrefois connue sous le nom de Steenstraat. C’est en fait une référence aux grands-parents de Ludwig van Beethoven qui ont vécu à Malines, bien que le compositeur ne s’y soit jamais rendu. En effet, son grand-père est décédé quand il n’avait que trois ans. Pourtant, ses origines sont bel et bien flamandes, ce qui explique pourquoi on peut retrouver la particule flamande van dans son nom, et non l’allemande von.

Mais est-ce si important, me direz-vous? Ça l’est pour certaines personnes. En 1993, Nagayo Taniguchi, journaliste japonais, s’est déplacé jusqu’à Malines pour en savoir plus sur ce lien avec van Beethoven. Il a fouillé méticuleusement les annuaires téléphoniques à la recherche des personnes portant le nom de Beethoven et a même parcouru les archives de la ville. Il y a trouvé le certificat de baptême d’un certain Ludovicus van Beethoven, qui s’avère être le grand-père du compositeur. Il aurait chanté à la cathédrale Saint-Rombaut pour finalement s’installer à Bonn.

Par la suite, le journaliste aurait demandé à un serveur s’il connaissait quiconque portant le nom de Beethoven et, croyez-le ou non… il lui a répondu qu’il était allé à l’école avec un garçon du nom de van Beethoven! Un coup de téléphone plus tard, le journaliste était en contact avec pas moins de dix van Beethoven, tous habitant dans un village en dehors de Malines.

La ville de Malines est très fière de pouvoir mettre en avant ce lien avec le compositeur. Elle a ainsi fait ériger une curieuse statue du jeune Ludwig levant ses yeux vers une statue à l’effigie de son grand-père. D’ailleurs, le nouveau pont Beethoven, près du centre culturel de Lamot, suscite la controverse. Ce même journaliste japonais aurait aussi découvert une boîte de nuit appelée Disco Beethoven, sûrement fermée depuis.

Après quoi, j’ai traversé le pont Beethoven pour atteindre l’ancien marché aux poissons. Ce coin des quais est toujours plein de vie avec ses cafés et ses restaurants. Je me suis finalement faufilé à l’intérieur du De Gouden Vis, une vieille brasserie avec des parquets massifs, une charmante véranda et une petite terrasse cachée à l’arrière du bâtiment donnant sur la rivière. Cela me semblait être l’endroit idéal pour essayer la fameuse bière locale: la Gouden Carolus.

J’avais prévu de visiter le musée Hof van Busleyden. Le musée de la ville se situe dans un palais flamboyant, qui, au XVIe siècle, était la résidence de Jérôme de Busleyden (Hieronymus van Busleyden), humaniste et avocat. Construit dans un style gothique tardif par l’architecte Rombout Keldermans, le palais est devenu le centre culturel de la Renaissance nordique, visité par Érasme et Thomas More. En 1938, il a été rénové pour devenir un musée d’histoire locale. Lors de ma première visite, le musée présentait une collection de reliques sombres et poussiéreuses. Je me souviens encore des vieilles peintures des «Éteigneurs de lune» (Maneblussers). Il y avait également une salle à manger plus intime aux murs décorés de fresques de la Renaissance, dont l’une d’elles représente le tableau Le Festin de Balthazar.

Le musée a été rénové il y a quelques années. Il racontait l’histoire de Malines à travers l’art religieux, les portraits, et la musique. Les peintures des «Éteigneurs de lune» y avait disparu. Le musée a ensuite été refermé soudainement pour permettre la réalisation de travaux de rénovation nécessaires. Il a rouvert ses portes au printemps 2024 avec une exposition permanente remaniée qui met en avant la période des Habsbourg de Bourgogne.

Jérôme de Busleyden s’y était installé en pleine période de prospérité de l’histoire de la ville. Son âge d’or a débuté en 1474, lorsque Charles le Téméraire a établi le Grand Conseil à Malines. Cette instance faisait office de cour suprême des Plats Pays, faisant ainsi Malines un équivalent de Strasbourg au XVe siècle. La ville attirait des avocats et des conseillers, mais également des artistes et des musiciens.

Après la mort de Charles le Téméraire, la ville a connu un nouvel élan de dynamisme, ce qui a poussé Marguerite d’York, sa veuve d’origine anglaise, à emménager dans un palais à Malines. Elle n’a pas eu d’enfants, mais au palais elle s’est occupée de plusieurs de ses beaux petits-enfants, parmi lesquels un garçon qui se fera connaître sous le nom de Philippe le Beau et une fille qui deviendra Marguerite d’Autriche.

Après que cette dernière a été désignée régente des Pays-Bas (bourguignons), elle a emporté la cour de Bruxelles jusqu’à Malines, et elle s’est fait construire un palais dans la rue de son enfance. Grâce à cette décision, la modeste ville est devenue la capitale des Pays-Bas (bourguignons), et le centre culturel de la Renaissance nordique.

Je me suis mis en quête de trouver ce qui a survécu de Malines après ses plus belles années. Un petit groupe d’écoliers de la ville attendait à l’arrêt de bus en face de l’ancien palais de Marguerite d’York (qui est aujourd’hui le théâtre de la ville et se situe en face de l’ancien palais de Marguerite d’Autriche). Il est difficile d’imaginer qu’autrefois, des foules de nobles, d’artistes et d’avocats venus d’Europe se pressaient dans les rues fréquentées du quartier.

J’ai jeté un œil à l’intérieur de la cour Renaissance située à l’opposé de la rue par laquelle les invités de Marguerite d’Autriche, comme Albrecht Dürer, Érasme ou encore Bernard van Orley seraient arrivés. De nos jours, le palais est utilisé comme palais de justice. Les avocats et les accusés sont les seuls autorisés à y entrer.

Marguerite d’Autriche s’est mariée à deux reprises, mais chacun de ses époux est mort. Elle n’a pas eu d’enfants, et elle se consolait en écrivant de la poésie mélancolique. Elle s’est occupée de l’éducation des enfants de son frère Philippe le Beau : Éleonore, Charles (Quint), Isabelle et Marie. Elle s'est ensuite entourée d’enfants issus de familles aristocratiques, comme Anne Boleyn âgée de 12 ans, qui a été envoyée par son père en 1513 pour être l’une des demoiselles d’honneur de Marguerite. Anne est restée une année à Malines pour y apprendre les arts de la danse, la chasse, ainsi que l’amour courtois. Plus tard, elle a fait le choix tragique d’épouser Henri VIII.

Malines a perdu son titre de capitale des Pays-Bas à la mort de Marguerite d’Autriche en 1530. La ville a connu un lent déclin et Bruxelles est alors devenue la capitale. Les avocats et les aristocrates fortunés sont partis et leurs palais ont été laissés à l’abandon. Cependant, la ville comporte toujours des édifices impressionnants qui remontent à la brève période de l’âge d’or de Malines. Certains datent de la période gothique tardive. D’autres possèdent des détails typiques du début de la Renaissance.

L’édifice le plus spectaculaire est constitué de trois maisons, aux façades de couleurs vives sur la rue Haverwerf. Des personnages surprenants ornent la façade: vous devriez apercevoir Adam et Ève sur l’une des maisons, ou une rangée de démons sculptée sur la maison voisine. Ils indiquent que Malines a dû être un endroit magnifique et ingénieux.

Cependant, sous l’influence de Philippe II d’Espagne, la ville s’est transformée en un bastion du catholicisme. Désigné comme archevêque par ce dernier, Antoine Perrenot de Granvelle a emménagé dans le palais inoccupé de Marguerite d’Autriche. Malines a sombré dans une période de terreur instituée par Philippe II d’Espagne. Sa bienveillante période de renaissance a brusquement pris fin.

Le petit coin tranquille et religieux a commencé à s’en remettre au début du XIXe siècle lorsque la première ligne ferroviaire de l’Europe continentale a relié Bruxelles à Malines. La ville est devenue une plateforme industrielle avec des ateliers ferroviaires, des brasseries et des usines de meubles. Cette prospérité industrielle n’a cependant pas duré. Les usines ont commencé à fermer et le taux de chômage a augmenté. Jusqu’à récemment, l’avenir de Malines s’annonçait sombre. Toutefois, des plans qui intègrent la construction d’une nouvelle plateforme ferroviaire ainsi que plusieurs hôtels sont en cours.

À Malines, il était généralement compliqué de trouver une chambre pour la nuit. Ce n’était pas une destination touristique. Mais il est désormais possible de séjourner dans des lieux étonnants et des bâtiments hors du commun. En 2019, l’hôtel Van der Valk a ouvert ses portes dans une ancienne piscine art déco rénovée, où les Malinois apprenaient autrefois à nager. Les vestiaires d’origines sont toujours présents, mais la piscine a été transformée en bassin décoratif.

Une autre nouvelle mesure consiste en l’ouverture du premier hôtel-brasserie du pays. Ce dernier donne sur la cour où se garent les camions de bière, à côté de la brasserie Het Anker, où la bière brune de haute fermentation Gouden Carolus est brassée. Les visiteurs peuvent admirer le processus de brassage depuis la salle du petit-déjeuner et boire une bière dans la taverne rétro de la brasserie.

Ces deux endroits semblent attrayants. Toutefois, j’ai décidé de réserver une chambre dans une église franciscaine du XIXe siècle, transformée en hôtel sophistiqué. Dans les 79 chambres ayant chacune un décor unique en son genre, on trouve des détails particuliers tels que des arcs en ogive de style néogothique, des colonnes de pierre ainsi que des vitraux. Certains pourraient avancer qu’il s’agit d’un terrible péché.

En 2015, le chanteur belge Stromae a réservé l’hôtel entier afin de se marier en toute discrétion. Il a épousé sa styliste Coralie Barbier lors d’une cérémonie toute simple dans l’ancienne église. Le couple a passé la nuit dans la chambre 528, une magnifique chambre avec un plafond voûté et des vitraux de style néogothique. C’est un endroit devenu incontournable grâce aux couples d’amoureux et aux influenceurs.

***

Le lendemain matin, je suis allé à la Kazerne Dossin. Cette visite m’a profondément ému. Plus de 25 000 juifs et plusieurs centaines de tziganes ont été enfermés dans les quartiers militaires de la Kaserne Dossin, en périphérie de Malines, avant d’être placés dans des trains en partance pour Auschwitz ou d’autres camps. Des années durant, les Belges n’avaient que très peu conscience de cette période sombre de leur histoire. Et ce, jusqu’en 2012, année d’ouverture de la Kazerne Dossin.

Le musée se trouve dans un bâtiment moderne, très sobre, conçu par AWG Architechten, sous la direction de Bob Van Reeth. Il a pour but de retracer l’histoire quasi insoutenable de l’Holocauste, au travers de photos, de documents, d’interviews vidéo ou encore d’objets historiques. La première chose que les visiteurs peuvent y observer n’est autre que le gigantesque mur de visages s’élevant sur quatre étages. Celui-ci est recouvert de 25 500 photos d’identité (ou silhouettes, lorsqu’aucune photo n’a été retrouvée) en hommage aux personnes passées par la Kazerne Dossin.

Une grande partie du musée est consacrée aux 28 convois de déportés partis de Malines, avec à leur bord plus de 1 000 personnes par train. Une succession de petites salles permet d’en apprendre plus sur chaque convoi. Le nombre de personnes enlevées. Le nombre de survivants. Les chiffres sont glaçants. Des photos de certaines victimes sont également exposées, afin d’amplifier le sentiment de détresse ambiant. Cependant, cette fois-ci, il n’est pas question de photos d’identité, mais bien de photos de familles prises avant la guerre. Deux filles souriantes. Une mère qui pousse son landau. Un couple sur une terrasse de café.

Le musée a soigneusement reconstitué diverses histoires personnelles grâce à de petits objets qui n’ont curieusement pas été détruits par la guerre. On y trouve, entre autres, des dessins, des jouets d’enfants ou des biens confisqués. Le musée a aussi regroupé une collection de lettres griffonnées et de cartes postales que les déportés jetaient des trains en partance pour une destination encore inconnue (on leur annonçait souvent un départ pour les Pays-Bas). Ces lettres à l’attention de leurs proches restés en Belgique étaient empreintes de désespoir. Le musée les surnomme les last posts.

Deux objets exposés dans une vitrine sont les témoins d’une histoire héroïque. Il s’agit d’une lanterne rouge et d’un pistolet, utilisés par trois jeunes étudiants afin de stopper le vingtième convoi qui emportait 1 600 juifs en direction d’Auschwitz. Plus de 200 personnes ont réussi à s’échapper, parmi lesquelles Simon Gronowski, qui raconte à présent son histoire aux écoliers belges.

Au cours de votre parcours, un second lieu de souvenir se présente à vous. Il s’agit du Mémorial, il occupe plusieurs salles de la caserne où les déportés étaient retenus. Inauguré en 1995 et rénové intégralement en 2019, il s’agit d’un lieu bien plus enclin à la réflexion et au calme que le reste du musée. Le musée se concentre sur l’histoire tandis que le Mémorial met l’accent sur les victimes.

En entrant dans le bâtiment, vous pénétrez tout d’abord dans une pièce sombre dans laquelle on aperçoit, au travers de petits interstices, les yeux des déportés, hantés par ce qu’ils ont vécu. Ensuite, vous mettez les pieds dans un lieu moins lugubre où vous pouvez entendre, en fond, des musiques d’avant-guerre. Les murs sont recouverts de photographies de juifs célébrant des mariages, marchant sous le soleil ou encore mangeant de la crème glacée.

Changement d’ambiance dans la pièce suivante, qui ne comporte que deux bureaux et une machine à écrire. Vous pouvez y entendre les cliquetis de la machine tandis que, lentement, des noms de déportés apparaissent sur le papier. De part et d’autre de la salle, des vitrines regorgent de vieux passeports, de documents et de photographies.

Vous pénétrez ensuite dans une pièce où vous pouvez apercevoir des ébauches de dessins réalisées par les déportés. Nombreux sont les dessins esquissés par Irène Spicker, une artiste juive-allemande qui a trompé son ennui en représentant des scènes de vie à la caserne. Elle a notamment dessiné une vue à travers une fenêtre, un aperçu du ciel, ainsi qu’une série de portraits d’enfants.

Lorsque vous descendez au sous-sol, vous entrez dans une cave aux briques noirâtres pleine de photographies d’enfants qui ont été détenus dans la caserne. En 2020, une toile d’Irène Spicker connue sous le nom de Het meijse in het groene jasje (La fillette au manteau vert) y a été exposée. Ce portrait d’une petite-fille inconnue a été choisi pour représenter l’ensemble des jeunes gens qui ont été enfermés à la Kazerne Dossin.

La dernière salle a été édifiée tel un autel de la mémoire avec, en son centre des caractères formant le mot hébreu Sakhor (Souviens-toi), mis en exergue sur un lit de cailloux blancs. Dans cette salle, des haut-parleurs énoncent lentement et à voix haute les noms de l’ensemble des 25 500 victimes. Plus de 24 heures sont nécessaires pour que tous les noms soient prononcés. J’en ai écouté près d’une douzaine. «Vos, Lisa, âgée d’un an», a été le dernier nom que j’ai entendu alors que je quittais la pièce.

Le Mémorial est loin d’être un lieu qui vous laisse indifférent. En effet, il joue un rôle de premier plan. Il vous raconte l’histoire de quelques-unes des personnes qui ont perdu la vie lors de l’Holocauste. Vous pouvez apercevoir leurs visages. Découvrir leurs histoires. C’est la preuve qu’ils ne sont pas oubliés.

***

Non loin de la caserne, une splendide bibliothèque municipale a été construite par la ville de Malines au cœur d’un monastère baroque désaffecté. Cet espace chaleureux, doté d’un élégant café, reflète la nouvelle image de Malines. Le monastère a été fondé par des moines catholiques qui fuyaient les Pays-Bas. Mais aucun moine n’y a pénétré pendant plus de deux siècles.

Le monastère a été fermé sous l’occupation française à la fin du XVIIIe siècle. Il a d’abord été laissé à l’abandon, puis a été ensuite transformé en base et en hôpital militaire, avant de devenir une caserne militaire. Le bâtiment a été déserté par l’armée belge dans les années 1970, laissé à l’abandon pendant plus de 40 ans, et finalement sauvé en 2019 par l’architecte rotterdamoise Mechthild Stuhlmacher.

Elle a redonné vie à ce bâtiment monumental en y installant des sols en pierre polie, des pupitres et une splendide bibliothèque pour enfants dans les combles. Mechthild Stuhlmacher a un véritable don pour travailler le bois, qui est intégré dans la matière afin de créer une atmosphère chaleureuse. En outre, elle a conservé de fascinantes traces du passé, telles que la vieille tapisserie, les anciennes poutres en bois ainsi que des pierres tombales sculptées.

L’ampleur des transformations effectuées transparaît sur les photographies prises avant la rénovation, qui montrent le bâtiment délabré, à une époque où il était plein de chauve-souris, couvert de lierre et inondé d’eau de pluie. On comprend alors facilement que la rénovation de ce bâtiment à l’abandon ait nécessité un budget de 25 millions d’euros.

Le monastère comporte de magnifiques salles de lecture, des espaces où des groupes locaux peuvent se rencontrer et des endroits calmes où vous pouvez vous asseoir avec votre roman. Les rénovations ont transformé le monastère en un bâtiment chaleureux, aux multiples facettes, au sein duquel les visiteurs peuvent parcourir les étagères, boire un café dans l’ancien cloître, ou s’asseoir à l’extérieur dans le jardin pour écouter un concert.

Lorsque je suis sorti de la bibliothèque municipale, j’ai découvert un tout autre paysage. À mesure que je déambulais dans Malines, j’ai remarqué la présence d’un réseau de ruisseaux dissimulés, appelés vlietjes en néerlandais, qui sillonnent la ville. Jusqu’à maintenant, dix étendues d’eau ont été créées pour permettre aux passants de profiter d’une agréable balade au cœur du centre-ville.

Le Nieuwe Melaan est le premier cours d’eau à avoir été inauguré en 2007, et il encercle l’école d’art. Un autre ruisseau serpente derrière les vieilles maisons qui longent la rue de Munstraat. Ce projet a bénéficié du soutien financier de l’Union européenne en vertu d’un plan baptisé «Plan pour l’eau dans les centres-villes historiques» (Water in Historic City Centres). Ce dispositif, vanté pour son efficacité, aide la ville à mieux gérer les épisodes de fortes pluies causés par le réchauffement climatique.

En passant dans une petite rue tranquille, j’ai découvert un autre lieu tout aussi remarquable. La Halle aux Viandes (Vleeshalle), un marché couvert abandonné du XIXe siècle spécialisé dans la viande bovine, a été aménagé en un immense marché alimentaire (le Smaakmarkt). Ce marché déborde d’étals où il vous est possible de commander des tapas, du pho vietnamien, des croquettes ou encore un café de barista.

La ville a également créé de nouveaux espaces culturels spectaculaires, notamment un cinéma à l’intérieur de l’ancienne salle des fêtes municipale (Stadsfeestzaal). Le centre d’arts nOna est une ancienne imprimerie dissimulée derrière un dédale de ruelles étroites. Vous devrez donc faire preuve de curiosité pour le découvrir.

Ma petite promenade dans les rues de Malines s’est achevée au Grand Béguinage (Groot Begijnhof). Ce dédale tranquille de ruelles pavées était jadis occupé par les béguines, une communauté religieuse de femmes seules (veuves ou célibataires). Ces femmes sont toutes décédées et pourtant, leurs maisons aux façades ordonnées, d’une blancheur authentique, forment l’un des quartiers les plus charmants de Malines.

On ne dispose pas de beaucoup d’informations à propos de cette communauté de femmes. Néanmoins, en voici quelques-unes. Il ne s’agissait pas réellement de religieuses, elles étaient plutôt considérées comme les pionnières du féminisme. Le mouvement a vu le jour à un moment où les femmes non mariées n’avaient pratiquement aucun droit. Quelques femmes seules ont décidé de vivre dans un Béguinage (Begijnhof), dans une maison, en tant que locataire ou propriétaire. Elles gagnaient leur vie en travaillant dans divers domaines. Certaines soignaient les malades, enseignaient ou travaillaient la dentelle, par exemple. Les béguines tenaient par ailleurs une brasserie, située dans l’enceinte du Grand Béguinage.

En 2022, certains Malinois ont décidé de créer le Begga Festival, un événement en l’honneur de ces straffe madammen, ou femmes fortes.

Alors que j’étais sur le point de sortir du Béguinage, quelque chose m’a interpellé. Il s’agissait d’un panneau de couleur marron accroché sur le mur d’une maison située derrière l’église. Sur ce panneau, il était écrit en quatre langues qu’en 1985, le pape Jean-Paul II avait frappé à la porte du Moreelstraat 6 lors de sa visite au Béguinage. Paraît-il qu’à cet endroit, Sa Sainteté aurait demandé si elle pouvait utiliser les toilettes. Le panneau indiquait que ces «toilettes saintes» sont, depuis ce jour, devenues une destination où les personnes se rendent lors d’un pèlerinage annuel, en particulier en raison de leurs pouvoirs de guérison miraculeux. Oh mon Dieu! Vraiment?

Hélas, ce n’est pas vrai. Le propriétaire de la maison, un Néerlandais, avait accroché ce panneau pour plaisanter. Panneau qui, depuis, a été enlevé. Il paraît que certains Malinois seraient tombés dans le piège. Toutefois, ce n’est en aucun cas surprenant quand on connaît la légende de l’incendie de la tour de la cathédrale Saint-Rombaut à Malines qui, en réalité, s’est révélé être le reflet de la Lune.

Site web Visit Mechelen

Cet article a été traduit par les étudiantes et étudiants de la Faculté des langues, cultures et société de l’université de Lille (Master TSM) dans le cadre de leur atelier de traduction annuel.
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