Partagez l'article

littérature compte rendu

« Tombe, bombe ! » de Gerrit Kouwenaar ou la guerre vue par un adolescent

24 août 2026 6 min. temps de lecture

Dans Tombe, bombe ! un phantasme d’adolescent se transforme en une cruelle réalité. Ce court roman d’apprentissage par l’influent poète néerlandais Gerrit Kouwenaar (1923-2014) a paru en néerlandais dans les années 1950 ; il est désormais disponible en français.

Karel Ruis, un adolescent de 17 ans, l’âge de Gerrit Kouwenaar lui-même au début de la Seconde Guerre mondiale, désire ardemment que tombe une bombe sur les environs de la maison familiale à Amsterdam ; un tel événement mettrait un terme à son insupportable ennui dans un monde où il ne se passe jamais rien, malgré la menace de la guerre en ce printemps de 1940. Peu de temps après, les Allemands envahissent effectivement les Pays-Bas et un chapelet de bombes s’abat sur le quartier chaud voisin, détruisant de nombreuses maisons ; un projectile échoue même dans un des célèbres canaux du centre historique.

Un bombardement bien réel

Ce drame qui se déroule au tout début de l’invasion allemande – dans le roman, les habitants sont réveillés par le vrombissement d’avions au milieu de la nuit, correspond en réalité au bombardement du Blauwburgwal dans la matinée du 11 mai 1940 : un bimoteur Junkers Ju 88 A-1 dont l’objectif était l’aéroport de Schiphol, dévie de sa trajectoire, gêné par la défense antiaérienne et lâche sa funeste cargaison en plein centre de la Venise du Nord, détruisant 14 maisons proches de l’Herengracht. La tragédie fait 44 morts et 79 blessés. Deux de ses quatre bombes de 250 kilos atterrissent effectivement dans le « Canal des Seigneurs » ; une troisième s’y trouverait encore, profondément enlisée dans la vase. Ce massacre n’a été commémoré que très récemment, suite à la parution d’une étude de l’historien F. Geukes Foppen sur ce sujet. Une plaque à la mémoire des victimes a été inaugurée par le maire d’Amsterdam en 2020, au point d’impact situé à l’angle du Blauwburgwal et de l’Herengracht.

Le jeune Kouwenaar, qui habite à cette époque Amsterdam, sa ville natale, écrit Val, bom en 1950 et publie son texte la même année sous forme de feuilleton dans la revue De Gids. L’ouvrage paraîtra en volume en 1956. Pour le composer, il s’inspire selon ses propres dires non seulement du bombardement dont il a été le témoin, mais également du sort des Juifs contraints à un exil rapide vers l’Angleterre, à un moment où cela était encore envisageable pour ceux qui en avaient les moyens.

L’intrigue romanesque s’amorce lorsque l’oncle de Karel, Robert, le charge discrètement d’apporter une lettre à sa maîtresse, Madame Mexocos, et de lui rapporter sa réponse. Karel fait ainsi la connaissance de Ria, la fille de Madame Mexocos, dont il tombe rapidement amoureux. Mais, parce que les deux femmes sont juives et que les Allemands arrivent déjà, elles doivent fuir. Le jeune homme songe un moment à les accompagner puis se ravise ; il portera la réponse de Madame Mexocos à son oncle qui se trouve en province.

À la suite d’un voyage chaotique en train, Karel apprend que l’oncle Robert a été tué dans un nouveau bombardement et que les Pays-Bas viennent de capituler. Il ne reste plus qu’à tenter de retourner à Amsterdam, non sans rendre d’abord une brève visite à sa tante, gravement blessée dans le bombardement. Le dernier train étant déjà reparti, Karel doit s’astreindre à une marche pénible à travers la campagne inondée d’où il aperçoit une grande ville incendiée – l’auteur s’est probablement inspiré de la destruction de Rotterdam, prélude à la capitulation néerlandaise pour camper cette scène. Ses parents, son frère et sa sœur probablement morts, le jeune homme se retrouve esseulé et son phantasme initial le frappe en retour tel un boomerang dans la conclusion apocalyptique du récit : le souhait que « tombe, bombe ! » s’est transformé en cauchemar ; des soldats allemands retrouvent Karel désorienté, en pleurs, recroquevillé dans un fossé le long de la route.

Un classique de la littérature néerlandaise d’après-guerre

Au même titre que Les pommiers étaient en fleurs (Wierook en tranen, 1958) de Ward Ruyslinck, relation romancée de l’exode de 1940 en Flandre du point de vue d’un jeune garçon ou Les herbes amères (Het bittere kruid, 1957) de Marga Minco, chronique des années d’occupation subies par une jeune fille juive, le court roman de Kouwenaar fait partie de ces classiques de la littérature néerlandaise traitant de la Seconde Guerre mondiale, plébiscités par des générations de lycéens qui les placent en haut de leurs listes de lecture. Outre le style accessible de ces livres et leur intrigue captivante, cette popularité s’explique par l’identification émotionnelle que procure la narration centrée sur l’enfant ou l’adolescent.

Si ces ouvrages sont particulièrement appréciés des jeunes lecteurs, leur portée ne se limite toutefois pas à ce public. Ainsi, le livre de Minco recèle une dimension symbolique élaborée que l’on ne pourra décrypter qu’à l’aide d’une bonne connaissance des traditions juives. Quant à Tombe, bombe !, la narration à la troisième personne autorise une prise de distance ironique qui relativise les infortunes du personnage principal et les cachotteries de son oncle préféré.

Le livre de Kouwenaar est souvent assimilé au courant littéraire existentialiste, en vogue dans le roman néerlandais des années 1950, chez Willem Frederik Hermans, Gerard Reve et bien d’autres. C’est avant tout la thématique de l’ennui, très présente au début du récit, qui suscite cette comparaison. Dans Les soirs (De avonden, 1947) de Reve, l’anti-héros est un jeune adulte désœuvré et désabusé dans l’immédiat après-guerre. Chez Kouwenaar, l’ennui qui domine le début du récit joue toutefois un rôle différent : il installe l’adolescent dans un univers de rêveries que vient brutalement interrompre l’implacable réalité de la guerre. C’est ce choc, et la cassure irrémédiable qu’il représente, qui interpelle le lecteur. Kouwenaar l’a d’ailleurs régulièrement évoqué dans des interviews pour expliquer son propre parcours, marqué par le rejet de la poésie conventionnelle.

C’est en effet en tant que poète expérimental du mouvement des Vijftigers, aux côtés notamment de Lucebert, que Kouwenaar est devenu célèbre. Il défend alors une conception autonomiste de la poésie et une approche langagière qui le conduit jusqu’à l’hermétisme, avant de revenir à une expression plus personnelle à partir des années 1980. Son abandon progressif des formes traditionnelles, de l’anecdote et du sentiment explique peut-être aussi pourquoi il renoncera à écrire de la prose au milieu des années 1950.

La traduction française limpide de Val, bom, que l’on doit au talent de Marie Hooghe, s’accompagne d’une postface par Wiel Kusters, spécialiste de l’œuvre poétique de Kouwenaar, dont il est aussi l’un des disciples en poésie. Pourquoi traduire ce roman aujourd’hui ?  Cette première version française du court roman a entre autres pour origine la réédition de Val, bom à l’occasion du centenaire de la naissance de Kouwenaar en 2023 et la parution, la même année aux éditions Cossee, d’un remarquable ouvrage de Wiel Kusters  consacré aux années de guerre et de formation du poète amstellodamois : Morgen wordt het voor iedereen maandag. De oorlog van Gerrit Kouwenaar (Demain, ce sera lundi pour tout le monde. La guerre de Gerrit Kouwenaar). La parution de Tombe, bombe ! correspond aussi opportunément à un autre anniversaire : les soixante-dix ans de la première édition en volume de Val, bom (en 1956 chez A.A.M. Stols).

Gerrit Kouwenaar, Tombe, bombe ! (titre original : Val, bom), traduit du néerlandais (Pays-Bas) par Marie Hooghe. Postface de Wiel Kusters. Paris, Robert Laffont, collection Pavillons, 2026.

Dorian Cumps

maître de conférences de littérature et culture néerlandaises à la Sorbonne

Laisser un commentaire

Lisez aussi

		WP_Hook Object
(
    [callbacks] => Array
        (
            [10] => Array
                (
                    [12159ywgc_custom_cart_product_image] => Array
                        (
                            [function] => Array
                                (
                                    [0] => YITH_YWGC_Cart_Checkout_Premium Object
                                        (
                                        )

                                    [1] => ywgc_custom_cart_product_image
                                )

                            [accepted_args] => 2
                        )

                    [spq_custom_data_cart_thumbnail] => Array
                        (
                            [function] => spq_custom_data_cart_thumbnail
                            [accepted_args] => 4
                        )

                )

        )

    [priorities:protected] => Array
        (
            [0] => 10
        )

    [iterations:WP_Hook:private] => Array
        (
        )

    [current_priority:WP_Hook:private] => Array
        (
        )

    [nesting_level:WP_Hook:private] => 0
    [doing_action:WP_Hook:private] => 
)