Partagez l'article

Lisez toute la série
histoire

Avant Mai 68, il y a eu Provo

26 mai 2026 7 min. temps de lecture Chemins de traverse

Avant les zadistes, les activistes climatiques ou les occupations festives de l’espace public, un mouvement libertaire né dans l’Amsterdam des années 1960 inventait une nouvelle manière de contester: ludique, créative, anti-autoritaire et profondément politique. L’esprit des Provos essaime encore aujourd’hui.

Il y a soixante ans et des poussières, en mars-avril 1965 à Amsterdam, naissait le mouvement libertaire Provo. Fer de lance de la contestation globale du système, pacifiste, pionnier de l’écologie, anti-impérialiste, Provo compte au nombre de ses membres fondateurs le militant antifasciste Roel van Duyn, l’artiste Robert Jasper Grootveld, l’activiste Rob Stolk, Rudolf de Jong, Marteen Lindt, le beatnik Hans Tuynman, Garmt Kroeze. Ceux-ci seront rejoints par la suite par le dessinateur et journaliste Willem (Bernard Willem Holtrop), le photographe Cor Jaring, le peintre Constant, l’écrivain Jan Wolkers, la militante féministe Irène van de Weetering et d’autres.

Mouvement politique et culturel, Provo se veut aussi un esprit ou un style de vie prônant les valeurs de la contre-culture: liberté sexuelle, éducation non autoritaire, écologie, féminisme et démocratie participative. Le mouvement se rebelle contre la société de consommation, la guerre du Vietnam, les normes conservatrices. Ses membres, qui se réclament de l’anarchisme et du mouvement CoBrA, sont grandement influencés par la pensée libertaire de Ferdinand Domela Nieuwenhuis, figure historique de l’anarchisme néerlandais.

Provotariat

Provo fait du ludisme à la fois son arme principale et son objectif. La révolution permanente que le mouvement veut instaurer a pour dessein la mise en œuvre d’une société ludique et libre, dans laquelle le jeu se substitue à l’aliénation du travail, l’homo ludens, au travailleur. Aussi le mouvement est-il davantage porté sur les actions que sur la théorisation d’un manifeste Provo.

Les Provos pratiquent ce qu’ils nomment le pol art: l’intrication du politique et de l’artistique. Réveiller les consciences se fait au travers de happenings, de brochures, de manifestations, d’initiatives citoyennes. Changer le monde et les mentalités passe par l’invention de nouvelles formes de luttes au centre desquelles figurent l’agit prop, les tracts, les graffitis, les revues.

Ce goût pour l’action plutôt que pour la formalisation des idées n’a toutefois pas empêché Roel van Duyn de développer une théorie du provo-isme. Au schéma marxiste opposant le prolétariat à la bourgeoisie, Van Duyn substitue le clivage entre consommateur (soumis) et provotariat (averti). «Le provotariat était le dernier facteur de révolte dans la société moderne, un amalgame d’étudiants, d’artistes, de beatniks, de déclassés», écrit Nicolas Pas dans son étude du mouvement (1).  Avec le provo-isme, les modes d’action typiques du prolétariat, telles que les grèves et luttes politiques, sont repris et transformés: le mouvement recourt à la provocation, aux actions dans la rue et crée des communautés autogérées.

Tache d’huile

En 1966, la campagne antimonarchiste et antinazie menée par les Provos et d’autres associations lors du mariage de la princesse Béatrix avec Claus von Amsberg, qui avait appartenu au parti nazi dans sa jeunesse, marque un tournant pour le mouvement. Elle contribue à la diffusion des textes programmatiques de Roel van Duyn dans la revue Provo, publiée depuis 1965.

Dans ces textes qui composent ensemble une sorte de manifeste, Provo élabore des programmes alternatifs, d’inspiration écologique, des formes de contestation novatrices. Parmi les projets du mouvement se trouvent les «plans blancs»: vélos blancs, cheminées blanches, maisons blanches. Cette couleur, associée au pacifisme, avait été choisie à escient pour incarner toutes les actions des Provos.

À la fois écologique et citoyen, collectiviste et utopiste, le projet de vélos blancs mis à la disposition de tous entendait lutter contre la pollution, désengorger le centre-ville, remplacer au maximum l’automobile. Les cheminées ou les maisons repeintes en blanc signifiaient une résistance à la spéculation et à la crise du logement qui sévissait déjà dans les années 1960. Loin d’avoir disparu, ces problèmes sont plus que jamais actuels en raison de la gentrification et de l’explosion du sans-abrisme. Nombre de ces projets ont non seulement eu une influence durable sur la société néerlandaise et au-delà, mais les effets de certains d’entre eux sont encore palpables de nos jours.

Bientôt, l’esprit libertaire ludique des Provos rayonne bien au-delà d’Amsterdam. Le mouvement se diffuse d’abord dans de nombreuses villes des Pays-Bas et Provo fait tache d’huile à l’international: des groupes Provo naissent en Belgique, en France, en Italie, en Allemagne, en Angleterre, en Suisse, en Suède, en Tchécoslovaquie, et aux États-Unis. En 1966, le mouvement connaît même une relative institutionnalisation lorsque les Provos obtiennent un siège aux élections municipales d’Amsterdam.

Cette popularité croissante ne plaît pas à tous et certains de ses fondateurs la perçoivent comme une folklorisation du mouvement, une récupération par la société de consommation qu’il combat. Des fractures entre pacifistes et radicaux, entre manières de lutter, se creusent. Après deux ans d’existence, l’anti-structure Provo s’auto-dissout en mai 1967 au cours d’un happening dans le Vondelpark d’Amsterdam.

Précurseur

Loin de marquer l’obsolescence de l’esprit Provo, l’auto-sabordage coïncide avec la propagation des formes de lutte qu’il a mises en œuvre. Aux Pays-Bas et dans le reste de l’Europe, les cercles anarchistes, les militants de la contre-culture, les beatniks prolongent l’héritage Provo. Provo nourrit la jeunesse révoltée, les luttes contre la guerre du Vietnam, le nucléaire, les structures de domination. Comme l’écrit Yves Frémon, «Provo a profondément marqué la pensée contestataire actuelle, même si beaucoup ignorent ce qu’ils lui doivent […] Provo fut le premier mouvement politique écologique de l’Histoire, juste avant que ne naissent les partis Verts un peu partout en Europe» (2).

Sous bien des guises, il est le précurseur du soulèvement de Mai 68, il a inspiré l’effervescence de la contre-culture européenne mais aussi américaine. On a souvent souligné les proximités entre l’insurrection estudiantine et ouvrière à Paris en mai 1968 et la logique ludique des Provos. Daniel Cohn-Bendit, qui avait fréquenté des militants Provos, leur rend hommage dans son livre Nous l’avons tant aimée, la révolution: «je suis convaincu que, sans les Provos et l’exemple qu’ils ont donné aux jeunes des autres pays, l’Europe d’aujourd’hui ne serait pas ce qu’elle est devenue» (3). Membre du mouvement Provo, le dessinateur Willem s’installe en France en 1968 et collabore à Charlie Hebdo, L’Enragé, Hara-Kiri, des revues satiriques dans les pages desquelles il fait souffler l’esprit Provo.

Filiation

Dans son étude précédemment citée, Nicolas Pas repère trois domaines dans lesquels l’influence Provo est encore notable de nos jours: la militance anarchiste, les journaux satiriques et le mouvement écologiste. Des liens directs ou plus complexes se nouent entre les Provos et les zadistes, les squatteurs qui prolongent la philosophie de vie Provo. Afin de se forger une identité, un passé, des repères, nombre de collectifs militants, underground ou écologiques, revendiquent une filiation avec les pionniers Provos.

Après un rapprochement entre Provo et l’Internationale situationnisme, et un adoubement par Guy Debord qui reconnaissait une proximité de l’IS avec les Provos d’Amsterdam, des dissensions se creusent dès l’année 1967. L’IS reprochera le manque de théorisation des Provos, leur refus de voir dans le prolétariat le «moteur de la société», leur récupération par la société du spectacle. Le texte de l’IS «De la misère en milieu étudiant» dresse une critique acerbe des Provos.

Dans les années qui suivent l’autosuppression du mouvement, ses acteurs demeurent actifs dans le champ de l’art, du happening, de la militance. Certains d’entre eux, dont Roel van Duyn, Robert Jasper Grootveld … , fondent le mouvement Kabouter («lutin»), un parti anarchiste néerlandais qui, de 1969 à 1974, met en place des projets irrigués par la vision du monde Provo: la reconnaissance des arbres comme patrimoine historique, la légalisation des squats, les magasins bis, la diminution des voitures au profit des vélos, l’autogestion des lieux, les comités de quartiers…

Rejet de l’État, anti-autoritarisme, volonté de penser la vie et la ville autrement, luttes écologiques, féministes, en faveur des homosexuels, des migrants, des internés, des prisonniers, combinaison de la contestation politique et de l’insurrection artistique, création de communautés… tel est le legs Provo que notre présent devrait relancer avec davantage de fougue.

Notes :
1. Nicolas Pas, Images d’une révolte ludique. Le mouvement néerlandais Provo en France dans les années soixanteRevue historique, 2/2005, n°634, pp. 343-373

2. Yves Frémon, Provo. Amsterdam 1965-1967, éditions Nautilus, Hambourg, 2009, 4ème de couverture et p. 9.

3. Daniel Cohn-Bendit, Nous l’avons tant aimée, la révolution, Aubier Flammarion, Paris, 1986, p. 49.

Véronique Bergen

écrivaine

Laisser un commentaire

Lisez aussi

		WP_Hook Object
(
    [callbacks] => Array
        (
            [10] => Array
                (
                    [0000000000002e1a0000000000000000ywgc_custom_cart_product_image] => Array
                        (
                            [function] => Array
                                (
                                    [0] => YITH_YWGC_Cart_Checkout_Premium Object
                                        (
                                        )

                                    [1] => ywgc_custom_cart_product_image
                                )

                            [accepted_args] => 2
                        )

                    [spq_custom_data_cart_thumbnail] => Array
                        (
                            [function] => spq_custom_data_cart_thumbnail
                            [accepted_args] => 4
                        )

                )

        )

    [priorities:protected] => Array
        (
            [0] => 10
        )

    [iterations:WP_Hook:private] => Array
        (
        )

    [current_priority:WP_Hook:private] => Array
        (
        )

    [nesting_level:WP_Hook:private] => 0
    [doing_action:WP_Hook:private] => 
)