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histoire

Bonnie & Clyde au Moyen Âge

Par Lisa Demets, traduit par Guillaume Deneufbourg
5 octobre 2026 7 min. temps de lecture

Au XVe et XVIe siècle, voler un bijou ou un manteau pouvait vous coûter la vie. Pourquoi, dès lors, vouloir s’approprier à tout prix les possessions d’autrui ? Pour le comprendre, Janna Coomans s’est plongée dans des registres judiciaires et des témoignages vieux de plusieurs siècles. Dans Dienvenland (Le Pays des voleurs), l’historienne propose une plongée saisissante dans le Moyen Âge tardif. 

Des bourses et des sacs d’argent provenant de l’auberge de la tenancière Hille. Mais aussi quelques manteaux et sacs. Du lait et des légumes du jardin des bonnes sœurs. Une cuillère en argent et six galettes chez Jan Smit. Autant d’objets dérobés il y a longtemps, qui refont surface dans Dievenland. Overleven in de middeleeuwen (Le Pays des voleurs. Survivre au Moyen Âge). À travers cet ouvrage – non sans raison sélectionné pour le prix Libris des essais historiques et le Boekenbon Literatuurprijs – Janna Coomans, enseignante et historienne établie à Utrecht, offre un aperçu singulier des milieux les plus modestes de la société néerlandaise (qui ne correspondait pas encore aux Pays-Bas actuels) aux XVe et XVIe siècles.

Au cœur du livre, des gens « ordinaires » luttent pour survivre et, pour cette raison, volent : parce qu’ils n’ont pas d’autre choix, parce qu’ils ont connu des revers de fortune, ou parce qu’ils font fi de tout, des règles comme de la société elle-même, qu’ils rejettent. Janna Coomans a ainsi pu dénicher toute une série de voleurs : cent cinquante-huit pour Kampen et Deventer, dans des villes qui ne comptaient respectivement que huit mille et cinq mille habitants. Elle se concentre sur la période 1450-1550, moment charnière entre le Moyen Âge et l’époque moderne. Comme la plupart des chercheurs aux Pays-Bas, Janna Coomans situe la césure au début de la révolte des Pays-Bas (1568), alors qu’en Belgique, les historiens prendraient plutôt comme repère le début du règne de l’empereur Charles Quint (1506). Preuve, s’il en fallait, du caractère toujours relatif de ces dates charnières.

Janna Coomans s’est ainsi plongée dans une série de registres judiciaires et de sources juridiques diverses, conservées dans des archives aux Pays-Bas et en Belgique, même si dans ce Dievenland, elle se concentre principalement sur l’espace « néerlandais ». Les villes de Deventer, Kampen et Bois-le-Duc (’s-Hertogenbosch / Den Bosch) y occupent ainsi une place centrale, tandis que des cas issus de Bruxelles, d’Anvers et d’autres villes apparaissent en filigrane. Elle montre ainsi combien le choix des terrains d’étude dépend des sources disponibles. À Kampen, par exemple, des aveux de voleurs ont été conservés dans des dépositions particulièrement détaillées, avec de longues listes d’objets volés, de victimes et de lieux… Une véritable mine d’or pour les historiens.

Janna Coomans nous montre, par là, à quel point les sources médiévales sont à la fois précieuses et limitées. Les « protagonistes » ne sont en effet connus qu’à travers leurs condamnations. On ignore presque tout de leur milieu familial ou de leur activité professionnelle. Le bagage universitaire de Janna Coomans se manifeste dans la transparence avec laquelle elle expose les possibilités mais aussi les limites de son matériau.

À plusieurs reprises, l’historienne tente de mettre en regard la société médiévale et la nôtre afin de faire comprendre à ses lecteurs combien la vie vers 1500 devait être différente. Elle souligne néanmoins de nombreuses similitudes dans les activités humaines d’il y a cinq siècles. « Les êtres humains étaient déjà la même espèce animale qu’aujourd’hui, qui devait chaque jour dormir, travailler, cuisiner, manger, chauffer son logement, se laver, faire ses besoins et entretenir des contacts sociaux. » Certaines infrastructures – comme la collecte des déchets ou les hôpitaux – étaient déjà en place, tout comme les formes de solidarité envers les orphelins, les pauvres et les veuves au sein des corporations et des confréries.

Coomans tente de mettre en regard la société médiévale et la nôtre afin de faire comprendre à ses lecteurs combien la vie vers 1500 devait être différente, tout en soulignant de nombreuses similitudes dans les activités humaines d’il y a cinq siècles

Il existe aussi, bien entendu, des différences cruciales. Janna Coomans illustre ainsi à quel point nos rapports à nos biens étaient autres au Moyen Âge. Dans notre société actuelle reposant sur la culture du « prêt-à-jeter », il est difficile d’imaginer que l’on puisse être condamné à mort pour avoir, après une fête, emporté un manteau qui n’était pas le sien. Si des formes de crédit existaient, personne ne possédait à l’époque de compte bancaire. Les objets et les animaux constituaient donc les principales richesses, ce qui explique la sévérité des sanctions prises contre le vol.

La plupart des historiens académiques hésiteraient à convertir des prix et des salaires en euros actuels. Janna Coomans, elle, n’hésite pas à le faire, tout en apportant suffisamment de nuances pour ne pas heurter son public universitaire. Les objets qu’elles citent en exemple font encore partie, dans une certaine mesure, de notre propre quotidien ou peuvent facilement être situés. En particulier les vêtements. Au Moyen Âge, il fallait travailler plus de deux semaines pour s’offrir un tabard (un manteau). Une telle pièce coûtait, en valeur actuelle, plus de mille euros. Et si vous avez en tête cette pièce de créateur hors de prix que vous conservez précieusement dans votre garde-robe, détrompez-vous : vers 1500, ce manteau était souvent le seul que possédait une personne, et elle le portait tous les jours. On comprend dès lors que se le faire dérober dans une auberge pouvait constituer un choc. Les vêtements coûtaient une fortune, ce qui explique pourquoi ils étaient fréquemment volés.

L’historienne établit par ailleurs un lien intéressant avec le processus de fabrication. Aujourd’hui, nous voyons très peu du processus de production des objets qui nous entourent, qu’il s’agisse de notre mug de café sur la table ou du canapé en daim sur lequel nous nous prélassons dans notre salon. Nos manteaux, nos sacs, nos vêtements et nos meubles sont fabriqués en Chine. Certes, au Moyen Âge aussi, de nombreux produits étaient importés, mais en se promenant dans une ville médiévale, on voyait, entendait et sentait tous les ateliers des métiers et des corporations : le boucher abattait une vache pour la viande, le tanneur ou le parcheminier récupérait la peau et les os servaient à fabriquer des boutons et des dés. Cette proximité suscitait, selon Janna Coomans, un important sentiment d’appropriation des matériaux et des objets. Elle en tire une conclusion : si nous étions davantage conscients du travail nécessaire pour confectionner une table ou un manteau, nous ferions des choix de consommation mieux éclairés et donc plus réfléchis. Savoir que les choses ont été différentes pendant des siècles constitue déjà un premier pas.

Janna Coomans rapproche ainsi le Moyen Âge du lecteur contemporain. Elle met en lumière, dans le même mouvement, un angle mort qui existe encore aujourd’hui. Parmi les cent cinquante-huit voleurs recensés à Kampen et Deventer, seules six sont des femmes. Les femmes du Moyen Âge étaient-elles réellement si peu impliquées dans les vols ? Ou les registres judiciaires offrent-ils une image biaisée, par exemple parce que les femmes étaient moins poursuivies ? En tout état de cause, le lien que l’on établit aujourd’hui entre genre et criminalité remonte donc à plus de cinq siècles.

La vie de ces femmes ne manque de titiller notre imaginaire. Comme celle de cette laitière, qui, associée au bourreau Hendrick Kock, empoisonnait la vie des travailleuses du sexe de Kampen en leur dérobant leurs effets personnels alors qu’elles étaient en plein « ouvrage ». Ou encore celle de la grande Mette, épouse d’un meunier, mais aussi amante de l’orfèvre Henrik Tekelenburg, voleur et manipulateur hors pair. Ce séducteur charismatique couvrait Mette de bijoux volés à ses clientes. À la manière de Bonnie et Clyde, ils s’invitaient ensemble à des fêtes de mariage pour y subtiliser plats et manteaux.

Coomans tend un miroir sombre à notre société contemporaine – avec sa culture du prêt-à-jeter et sa méfiance envers l’étranger

Avant d’être arrêté à Deventer, Henrik avait parcouru les régions de Frise, de Basse-Saxe et de Rhénanie-du-Nord-Westphalie. L’un des thèmes centraux de Dievenland est la mobilité des populations (pauvres) au Moyen Âge, qui allaient de village en village, de ville en ville, à la recherche d’une vie meilleure. Il était alors tout à fait courant d’accueillir chez soi un parfait inconnu frappant à la porte tard le soir. Les gens ouvraient volontiers leur maison aux voyageurs. Dans les auberges aussi, on dormait avec des inconnus, dans la même chambre, parfois même dans le même lit.

Coomans explique qu’autour de 1500, la figure du « vagabond » commence à acquérir une connotation négative, et que la méfiance croissante à l’égard de l’autre – du bon à rien, du rôdeur – se traduit par une intensification des persécutions à partir de cette époque. Les autorités considéraient la pauvreté et la mobilité de ces populations comme un problème moral : ces individus n’étaient pas disposés à contribuer à « leur » société. Les ordonnances et les lois visant les pauvres itinérants se multiplient. Deux critères dominent : l’origine (était-on résident de la ville ?) et la santé (était-on capable de travailler ?). Les règles se multiplient, les sanctions se durcissent.

Ainsi, dans Dievenland, Coomans tend un miroir sombre à notre société contemporaine – avec sa culture du prêt-à-jeter et sa méfiance envers l’étranger. Comme si une société ne pouvait être véritablement comprise qu’à l’aune de la manière dont elle traite ses membres les plus vulnérables.

Janna Coomans, Dievenland, De Bezige Bij, Amsterdam, 2025.

Lisa Demets

historienne à l’UGent

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