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Comment l’extrême droite de Flandre et des Pays-Bas prépare un mariage noir
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Comment l’extrême droite de Flandre et des Pays-Bas prépare un mariage noir

Hind Fraihi a rédigé quatre billets dans lesquels elle met l’accent sur les polarisations sociales et la défiance à l’égard de l’ordre établi. Dans ce deuxième article sur notre site, elle s’intéresse plus particulièrement à l’extrême droite. Actuellement encore, les extrémistes de Flandre et des Pays-Bas continuent de s’échanger en ligne des messages sur la théorie du complot, la dystopie, la souillure et la menace existentielle. Mais le front radical néerlando-flamand ambitionne vraiment d’aller plus loin qu’un combat de clavier sur Facebook.

Cela a des allures de cortège de noce. Quoique les participants n’aient pas grand-chose à fêter. Au contraire, ils freineraient plutôt des quatre fers. Ils s’opposent au gouvernement belge, à cette coalition dite «Vivaldi» qui réunit libéraux, socialistes, écolos et l’aile flamande des démocrates chrétiens. Ponctué de coups de klaxon sous le hashtag #nietmijnregering (pas mon gouvernement), le trafic virtuel est déjà dense.

En tête de colonne, le Vlaams Belang. Le parti d’extrême droite a planifié une action de protestation qui fera route vers la capitale pour déboucher sur une concentration de voitures. «Il s’agit d’une action rassemblant tous les Flamands qui, toutes tendances politiques confondues, n’acceptent pas ce gouvernement. Nous devons nous serrer les coudes pour former un front flamand uni», a martelé le président du parti Tom Van Grieken dans un message vidéo où sa personne émergeait de l’obscurité ambiante.

Ce n’est pas tant coude à coude que pare-choc contre pare-choc que ce Front flamand a manifesté. Le dimanche 27 septembre, arborant drapeaux et oriflammes aux couleurs de la Flandre, des colonnes de voitures venues de toutes les provinces flamandes se sont regroupées aux portes de Bruxelles.

Cette manifestation que certains comparent dédaigneusement à une noce n’est pas vraiment de la rigolade. Le cortège a son couple de mariés: Facebook et Vlaams Belang. En juillet 2020, le parti a dépensé la bagatelle de 85 700 euros en publicité sur Facebook et services apparentés comme Messenger et Instagram. Un record en Belgique. C’est même plus, par Belge, que n’a dépensé par citoyen américain le candidat démocrate Joe Biden au plus fort de sa campagne pour l’élection présidentielle aux États-Unis.

Le Vlaams Belang fait donc de Facebook un vrai fer de lance. Où mieux que sur le réseau social dominant atteindrait-il sa cible, homme ou femme, électrice ou électeur moyen? On ne peut convoiter le pouvoir politique qu’en ayant dans le collimateur les citoyens qui constituent le centre. Les partis les plus éloignés dans le spectre politique lorgnent avidement ce centre. Le Vlaams Belang mise avec succès sur la banalité, le quotidien. Pas tellement sur Twitter, où convergent des intellectuels hâbleurs, ni sur Instagram, où des influenceurs parfaitement stylés assurent leur propre promotion.

Le Belang vise les endroits où se partagent les photos d’une réunion d’amis autour d’un barbecue. Où les sentiments sont une option pour afficher son «statut». «Je me sens…» Complétez vous-même. Avec un emoji. Et où on se passe les photos de famille d’une première communion. Aucun risque de corona, bonne-maman et bon-papa sont de la fête.

Facebook est l’instrument de pouvoir par excellence dont usent Van Grieken et Cie pour conquérir un échantillon diversifié d’un nouvel électorat. Un électorat qui n’a pas ou n’a plus beaucoup d’affinités avec la tradition nationaliste flamande d’extrême droite de la Seconde Guerre mondiale, qu’incarnait par exemple le Vlaams Nationaal Verbond (VNV – Alliance nationale flamande). Cette génération de la guerre 1940-45 est, au propre comme au figuré, en voie d’extinction. Du reste, les néonazis sévissent sur d’autres réseaux sociaux.

Une Guerre mondiale a fait place à une série de petites guerres. Celles-ci ne sont pas menées avec des drones ou des troupes en armes, mais à coup de récits de crise bâtis sur quatre piliers: la théorie du complot, la dystopie, la souillure et la menace existentielle. Une rhétorique de combat qui présuppose une grande méfiance à l’égard de l’ordre établi. Cette méfiance alimente des théories du complot et la crainte du déclin de l’Europe pure, de race blanche, souillée par les immigrés, les réfugiés et les musulmans. Par le postmodernisme, les guerres n’ayant que faire de vérités hiérarchisées. Une Europe souillée est menacée au plus profond de son être. La menace auparavant géographique est devenue interne. C’est la logique du parasitisme: le ver, l’hôte indésirable, est désormais dans le fruit.

Et il le ronge, ce fruit. Sans pitié. C’est pourquoi un front est indispensable. Un front flamand, en rangs serrés ou non, mais prêt à franchir la frontière. La fraternité des Plats Pays. Le temps où Pim Fortuyn ne «serait pas trouvé mort à côté de Filip Dewinter» est depuis longtemps révolu. L’alliance entre le parti néerlandais Partij voor de Vrijheid (PVV – Parti pour la Liberté), le Forum voor Democratie (FvD – Forum pour la Démocratie) et le Vlaams Belang s’est encore exprimée il y a quelques semaines dans l’hémicycle européen. Elle a déposé une motion en faveur de Zwarte Piet, le valet de saint Nicolas, qu’elle considère comme «tradition folklorique inclusive» faisant partie de l’inventaire officiel du patrimoine culturel immatériel des Pays-Bas et de la Flandre. Digne de classement, par conséquent.

La résolution s’oppose à la «censure» de Zwarte Piet par Facebook, où dialoguent les tenants flamands et néerlandais de l’extrême droite. Ils sont également unis sur divers autres thèmes. Les agriculteurs néerlandais en révolte, par exemple, ont reçu le soutien de groupes Facebook publics et fermés. Et une publicité pour le Pegida Ramadan Tour. «Pegida a obtenu de la commune d’Eindhoven l’autorisation de manifester le soir du 6 mai devant la mosquée Al Fourqaan. D’autres informations suivront.» Les manifestations de rue aux Pays-Bas ont l’appui de l’extrême droite flamande virtuelle, assorti de likes, shares et commentaires.

L’idée de la Grande-Néerlande ne semble pas totalement abandonnée dans les cercles d’extrême droite

Mais le front néerlando-flamand a des ambitions; il n’entend pas se limiter à un combat de clavier sur Facebook. Voyez cet appel à descendre dans la rue: «Qui veut venir prendre la parole sur l’interdiction de la burqa aux Pays-Bas?» Le tapage, les émeutes et protestations aux Pays-Bas offrent l’occasion de nouer des liens de fraternité virtuels avec les voisins du sud. Mais s’agit-il de liens fraternels ou de liens conjugaux? Accompagnés d’un rappel de 1815-1830, de l’union éphémère des Pays-Bas, de la Belgique et du Luxembourg. La Grande-Néerlande ou le Dietsland, Pays thiois comme moyen potentiel de sortir de la quadruple crise. Théorie du complot, dystopie, souillure et menace existentielle livrent combat sur certains profils Facebook sous une bannière tricolore orange-blanc-bleu, référence courante à l’union thioise entre Flandre et Pays-Bas. Rêve ou objectif politique? Un Dietsland qui réunirait tous les néerlandophones, Flandre et Pays-Bas ne faisant qu’un. Geert Wilders (fondateur du Partij voor de Vrijheid) a déjà lancé l’idée en 2008. Mais ce n’est pas allé plus loin qu’une provocation

L’idée de la Grande-Néerlande ne semble toutefois pas totalement abandonnée dans les cercles d’extrême droite. «Je suis un fervent partisan d’une coopération plus étroite entre la Flandre et les Pays-Bas. Nous avons des racines communes, nous sommes faits pour nous entendre», clame Dries Van Langenhove, leader du mouvement de jeunes d’extrême droite Schild & Vrienden (Bouclier et Amis) et membre indépendant de la fraction Vlaams Belang à la Chambre belge des représentants. Il s’exprimait ainsi dans une interview accordée à la chaîne YouTube UP! Network.NL, «plateforme média orientée à droite et dédiée à l’information politique et à l’actualité».

«Cette réunification thioise doit-elle se faire du jour au lendemain?» C’est la question réthorique que pose Van Langenhove. Et il répond lui-même: «Logiquement, la première étape est l’indépendance flamande. C’est seulement à partir de là que nous pouvons voir dans quelle mesure il est possible que nous collaborions avec les Pays-Bas. En partenaires égaux et, qui sait, cela peut un jour conduire à un État commun.» Un jour. Cela sonne comme une utopie au milieu de dystopies. Avec un certain pragmatisme: «Commencer par un débat de fond, car la majorité des Flamands ne connaissent pas notre histoire sociale.» Sur la suggestion d’étendre Schild & Vrienden (S&V) aux Pays-Bas, il ne montre pas un enthousiasme débordant. «S&V gravite autour de l’identité flamande et de l’indépendance de la Flandre. Il vaut mieux qu’une initiative néerlandaise prenne corps à partir de racines néerlandaises en étroite collaboration avec S&V. En fin de compte, nous sommes un seul peuple.»

L’union se forge surtout de manière virtuelle. Le flirt thiois est tout au plus une chasse qui se révèle plus attrayante que la prise. La vraie cible est l’électeur moyen, par le biais d’histoires de malheur et de destruction dont on sort en espérant qu’un jour … First we take Facebook, then the carpool. La noce qui a suscité la moquerie pourrait très bien devenir fiançailles. L’engagement pour 2024 est signé aujourd’hui, la voie d’un mariage noir est ouverte.

Hind Fraihi est titulaire de la chaire Willy Calewaert à la Vrije Universiteit Brussel (VUB). Sous la bannière ANTIPODE, la chaire organise une série de quatre causeries sur une polarisation croissante des thèmes de l’extrême droite, de la décolonisation, de l’islamisme et du climat (cette dernière actuellement reportée pour cause de covid-19). Ces thèmes constituent tous des sujets brûlants susceptibles d’engendrer un clivage dans la société, un groupe devant l’antipode de l’autre. Dans ses chroniques, Hind Fraihi examine chaque fois un antipode en le contextualisant: dans l’ordre chronologique, l’islamisme radical, l’extrême droite dans les Plats Pays, le climat et la décolonisation. ANTIPODE est réalisé en collaboration avec l’August Vermeylenfonds, PEN Vlaanderen et le Hannah Arendt Instituut.

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