Partagez l'article

Lisez toute la série
langue

Fawaka? Bun! Du sranantongo dans langue des jeunes néerlandophones

Par Vivien Waszink, traduit par Amélie Lefèbvre
22 janvier 2026 11 min. temps de lecture Suriname, 50 ans d’indépendance

Les jeunes Néerlandais et Flamands utilisent de plus en plus de mots venus du sranantongo, la deuxième langue du Suriname. Et selon la lexicologue Vivien Waszink, cela mérite plutôt une fissa -une fête- qu’une fittie -une querelle. Vous n’avez rien compris à la phrase précédente? Alors poursuivez votre lecture.

L’humoriste néerlandais Jan Jaap van der Wal s’élance sur scène avec un tonitruant Fawaka? Il clôture la journée Nederlands Centraal, organisée fin mai 2025 par la Nederlandse Taalunie, l’Union de la langue néerlandaise, sur l’avenir du néerlandais. Dans la salle, une poignée de spectateurs un peu hésitants lui répond Bun! En sranantongo, l’une des principales langues du Suriname, Fawaka? est une salutation courante qui signifie Comment ça va? (littéralement Comment ça marche ?). Et si tout va bien, on répond simplement Bun.

De nos jours, les mots issus du sranantongo parsèment généreusement le néerlandais des jeunes, aux Pays-Bas surtout. Mais le peu de réaction à la question de l’humoriste –Fawaka?- laisse penser que les moins de vingt ans étaient peu nombreux dans la salle lors de cette journée de la Taalunie.

Le sranantongo -écrit aussi sranan tongo ou abrégé sranan- signifie littéralement langue du Suriname. Aussi appelée créole surinamais, il y est parlé depuis 1650 environ. Ses origines remontent à la période de l’esclavage: les personnes asservies parlant des langues différentes ont façonné une langue commune pour se comprendre. D’où la présence, encore aujourd’hui, de nombreux mots africains. Avec la colonisation sont venus s’ajouter des emprunts à l’anglais, au portugais et au néerlandais. Tamara (demain) rappelle tomorrow; neti (nuit) fait penser à night. Quant au mot tongo (langue), il ressemble beaucoup à l’anglais tongue.

De nombreux mots africains sont présent dans le sranantongo, mais aussi des emprunts à l’anglais, au portugais et au néerlandais

À l’occasion de cette même rencontre de la Taalunie, Wesley dos Santos, entrepreneur et auteur (d’origine capverdienne), participait à un débat. Sur son site, il explique que son livre est «vol inspirerende ondernemersverhalen over hoe je met tinkeren, hosselen en circulair denken jouw dromen waarmaakt» (truffé de parcours entrepreneuriaux inspirants où les rêves se réalisent par le bricolage, la débrouille et la pensée circulaire). «Mais que veut dire au juste hosselen?» l’interroge la modératrice du jour, Hasna El Maroudi. Encore un mot venu du sranan, vaguement inspiré de l’anglais to hustle. Le dictionnaire Van Dale, en donne cette définition: «gagner de l’argent par des petits boulots, un travail occasionnel ou une affaire aléatoire». Le terme peut également désigner des «combines» illégales, mais chez Dos Santos il renvoie surtout aux multiples façons d’être créatif.

Le sranantongo emprunte donc beaucoup à l’anglais, mais aussi au portugais –fissa (fête) dérive probablement de cet idiome- et au néerlandais, comme dans wortubuku (woordenboek– dictionnaire). Dans le mot skowtu (police), souvent employé les jeunes, que l’on orthographie également skotoe ou scotoe, on reconnait le mot néerlandais schout qui désignait autrefois un haut fonctionnaire de police.

Sranan et néerlandais surinamais

Le sranan est la deuxième langue du Suriname après le néerlandais qui est la langue officielle, enseignée à l’école. On l’appelle souvent «surinamais», ce qui est toutefois imprécis. Il ne faut pas non plus le confondre avec le néerlandais surinamais, variante locale du néerlandais -comme il existe le néerlandais de Belgique et celui des Pays-Bas. Autant de variantes qui possèdent leurs spécificités, comme la prononciation ou l’emploi différent de certains verbes. En néerlandais surinamais, gaan (aller) s’emploie souvent comme auxiliaire, par exemple dans Het gaat leuk zijn (Ça va être chouette), formulation possible mais moins courante aux Pays-Bas. On trouve aussi des constructions –Laat me eten voor je zetten (Laisse-moi te servir à manger)– et un vocabulaire typiques comme kousenband (jarretière) pour désigner le type de haricot souvent servi dans le roti (plat/pain typique de la cuisine surinamaise), et buitenvrouw (femme extérieure) pour maîtresse.

Depuis au moins une dizaine d’années, une kyrielle de mots en sranan se glisse dans le vocabulaire de la jeunesse néerlandaise, même chez celles et ceux qui ne sont pas d’origine surinamaise

Aux Pays-Bas, une importante communauté surinamaise parle le sranan à la maison et entre amis. Si elle est plus réduite en Belgique, la langue y est vivante aussi. Depuis au moins une dizaine voire une quinzaine d’années, même si le phénomène existait déjà auparavant, une kyrielle de mots en sranan se glisse dans le vocabulaire de la jeunesse néerlandaise surtout. Même chez celles et ceux qui ne sont pas d’origine surinamaise.

Du sranan dans le nederhop

Dans le hip-hop néerlandais -le nederhop-, les mots venus du sranan foisonnent. Il y a dix ans le groupe rotterdamois Broederliefde signait un grand succès avec le titre «Mi no lob». Les frères lançaient dans le refrain: «Je moet me niet schreeuwen/Mi no lob deng bari» («Ne crie pas sur moi/Je n’aime pas que l’on crie»). Lob vient de lobi –amour, signifiant à la fois aimer et amour. Même s’ils n’ont pas d’origine surinamaise, les frères du groupe Broederliefde manient ces mots avec aisance, tout en convoquant une panoplie d’autres langues: anglais, portugais, crioulo (créole capverdien), arabe… et le néerlandais, bien sûr.

Le sranan résonne dans le hip-hop néerlandais depuis longtemps. En 1999 déjà, (feu) Def Rhymz trônait à la première place du Top 40 avec son hit «Doekoe» (argent), car «tout le monde aime le doekoe». Plutôt écrit duku en sranan moderne où les doubles voyelles sont rares, le mot est si connu qu’il figure dans le dictionnaire Van Dale depuis des années. Sur la scène hip-hop comme dans la bouche des jeunes, l’argent se décline sous de nombreux synonymes. Les rappeurs jonglent avec une centaine de mots pour le désigner. On peut aussi en être dépourvu, surtout si l’on n’est pas rappeur, on est alors skir ou skeer, c’est-à-dire fauché. Skeer signifie également miteux, comme dans la phrase: wat heb jij skere patta’s aan, que l’on pourrait traduire par «dis donc, tes baskets sont pourries».

Mais revenons à notre duku, nombre de termes financiers viennent du sranantongo: un donnie désigne un billet de dix euros (ou 10 dollars surinamais), barki un billet ou un montant de 100 euros (gulden autrefois) et doezoe (dusun en sranan officiel) mille. Mais barki s’emploie aussi au sens figuré, pour désigner quelqu’un qui n’a pas toute sa tête, qui n’est pas à cent pour cent.

Kaolo veel sranan: du sranan partout

Comme nous l’avons vu, le sranan parsème le hip-hop néerlandais mais il se répand aussi largement dans le langage de la jeunesse des Plats Pays. Parfois présent dans le registre de l’alcool et des drogues, comme bierie (bière), wierie (herbe), jonko (joint) et batra (bouteille d’alcool fort), il peut aussi apparaitre dans d’autres domaines, comme le populaire fissa (fête) ou fittie (querelle, bagarre, remous) ou encore dans des termes plus généraux: osso (maison), skoro (école), wroko (travail) et libi (vie).

Autre mot dont raffolent les jeunes: kaolo que l’on rencontre aussi sous les formes kaulo ou koulo, pour marquer l’intensité, comme «très» ou, dans un registre plus cru, «fucking». On l’entend notamment dans des phrases comme Jij bent kaolo dom (T’es vraiment con) ou Het regent kaolo hard (Il pleut très fort). En fait, kaolo (ou kaoro) signifie tout autre chose: anus, trou du cul. Rien de très raffiné, donc. Mais que ce mot soit devenu un superlatif n’a rien de surprenant: ce glissement est fréquent. C’est par exemple le cas du mot néerlandais reet, qui désigne à la fois les fesses, le derrière et, dans un langage familier, sert lui aussi d’adverbe d’intensité. Ce qui donne des expressions comme kaolo hard et rete hard (ou retehard), pour dire «vachement fort», ou een rete domme opmerking maken, «sortir une remarque carrément stupide».

Les noms propres sont eux aussi fréquemment remodelés par la jeunesse, notamment ceux des villes et des quartiers. À côté de diminutifs sympathiques comme Eindje (Eindhoven), IJtje (IJburg) ou Antje (Anvers), nombre d’appellations dérivent du sranan. Les plus connues désignent les grandes villes néerlandaises: Roffa (Rotterdam), Damsko (Amsterdam), Utka (Utrecht) et Agga (La Haye), ou encore Alli (Almere) et Grontjie (Groningue).

En Belgique aussi, où la communauté surinamaise est nettement plus réduite, le sranantongo circule chez les jeunes, par le biais sans doute de vidéos YouTube néerlandaises ou de morceaux de hip-hop

Ces surnoms sont parfois utilisés à dessein dans des contextes qui ne sont pas nécessairement liés à la jeunesse. À Rotterdam, par exemple, le festival de cinéma en plein air Roffa Mon Amour s’adresse davantage aux amateurs de cinéma d’auteur indépendant qu’aux ados. On croise aussi le sranan dans les publicités ou les offres d’emploi. L’agence d’intérim Manpower, cherchant un jour des manutentionnaires de bagages, avait ainsi glissé dans sa description qu’il y avait du doekoe à gagner. Si la formule a provoqué l’hilarité générale, tant elle faisait penser au vieil oncle éméché qui tente de parler comme les jeunes lors d’un repas de famille, elle a fait parler d’elle. Objectif atteint donc lorsque l’on cherche de la main d’œuvre.

Même la presse s’y met parfois. En 2023, lors d’un débat électoral aux Pays-Bas, les échanges entre présidents de parti avaient à nouveau tourné à la foire d’empoigne. Las, le quotidien néerlandais NRC, titrait: Weer die vaste fittiei (Encore cette même querelle), adoptant un mot du sranan pour désigner les sempiternelles querelles politiques.

En Belgique aussi, où la communauté surinamaise est nettement plus réduite, le sranantongo circule chez les jeunes, par le biais sans doute de vidéos YouTube néerlandaises ou de morceaux de hip-hop venus des Plats Pays. En 2019, la radio néerlandaise FunX a d’ailleurs réalisé un micro-trottoir à Anvers sur le langage des jeunes pour tester la connaissance de certains mots très répandus aux Pays-Bas. Le journaliste Nixon s’est en tout cas bien amusé, raconte le site FunX.nl. Si certains termes semblent effectivement plus ancrés au nord de la frontière, les adolescents anversois interrogés ont presque tous reconnu skotoe («les flics, non?») et barki. Le reportage a parfois viré au comique, comme lorsqu’une jeune fille pensait que poku ou pokoe (qui signifie chanson) avait quelque chose à voir avec Pokémon. Et fatoe, contrairement à ce que suggérait un autre passant, ne veut pas dire grassouillet, mais il désigne plutôt une blague ou quelque chose de marrant.

Codeswitching

De plus en plus de mots venus du sranan s’invitent dans le néerlandais courant. Chez les Surinamais, toutes les générations les utilisent; chez les autres locuteurs, c’est surtout l’apanage des jeunes. Mais la langue des jeunes ne convient pas à toutes les situations: elle se parle entre amis, elle s’entend dans les chansons. Le contexte est presque toujours informel. Cette langue propre à un groupe a une fonction claire: elle permet d’affirmer son appartenance, de marquer son identité. Et puis, avouons-le, il y a un certain plaisir à manier un langage que les profs, les patrons ou «les vieux» ne comprennent pas tout à fait.

En 1999, le linguiste René Appel interrogeait déjà des adolescents sur leur langue: pourquoi l’utilisaient-ils? «Parce que c’est cool et pas ennuyeux», répondaient-ils. L’un d’eux ajoutait qu’il changeait parfois de langage lorsque les adultes commençaient à s’en emparer: «Si tout le monde le parle, ce n’est plus drôle.» Et tel est toujours le cas aujourd’hui.

Parler la langue des jeunes, l’employer dans des messages ou des paroles de rap, ne signifie nullement mal maîtriser le néerlandais standard, ni contribuer à sa dégradation. Les jeunes savent généralement très bien quelle langue convient à quelle situation. Face aux enseignants, aux patrons ou à d’autres adultes, surtout s’ils ne les connaissent pas bien, ils ne vont pas utiliser leur jargon. Les jeunes excellent dans ce qu’on appelle le codeswitching, le passage d’une langue à l’autre selon le contexte.

Ces différentes formes de néerlandais coexistent, et c’est ainsi qu’il faut les envisager: non pas selon une échelle de valeur, du «moins bien» au «mieux», mais plutôt comme un éventail de possibilités.

Revenons à la Journée de la Taalunie, où Jan Jaap van der Wal lançait un joyeux Fawaka? à son public. Lors d’un précédent débat, la poétesse nationale des Pays-Bas Babs Gons se demandait combien de temps encore nous allions qualifier ces mots de «langue de la rue». La connotation négative qui colle à cette expression surprend pour évoquer un langage plébiscité par les jeunes, qui intègre simplement des mots venus d’ailleurs. Pourquoi ne pas parler de langue des jeunes ou de langue mixte, si l’on veut insister sur le mélange des idiomes?

Quoi qu’il en soit, pour Babs Gons, il faut embrasser toutes ces variantes du néerlandais. Et c’est vrai: no spang, chérissons la diversité linguistique.

Lexique sranantongo - néerlandais - français

Agga – Den Haag (La Haye)

Barki – honderd (cent euros ou pour cent)

Batra – (fles) sterke drank (bouteille de) boisson forte)

Bierie – bier (bière)

Bun – goed (bien) (en réponse à la question Fawaka ?)

Damsko – Amsterdam

Doekoe – geld (argent)

Doezoe – duizend (euro) (mille (euros)

Donnie – tien euro (dix euros)

Fatoe – grap(pig) (blague, drôle)

Fawaka – hoe gaat het? (comment ça va ?)

Fissa – feest (fête)

Fittie – ruzie (dispute)

Jonko – joint (joint)

Kaolo – heel erg, fucking (très, fucking)

Libi – leven (vie)

No spang – maak je niet druk (pas de stress)

Osso – huis (maison)

Poku – muziek (musique)

Roffa – Rotterdam

Skeer – blut, armoedig (fauché, miteux)

Skoro – school (école)

Skotoe – politie (police)

Utka – Utrecht

Wierie – wiet (herbe, cannabis)

Vivien Waszink

chercheuse et linguiste affiliée à l’Instituut voor de Nederlandse Taal (IVN, Institut de la langue néerlandaise) à Leyde, autrice de plusieurs ouvrages sur la langue et le vocabulaire
photo © Daniëlle van der Spek

Laisser un commentaire

Lisez aussi

		WP_Hook Object
(
    [callbacks] => Array
        (
            [10] => Array
                (
                    [0000000000002c860000000000000000ywgc_custom_cart_product_image] => Array
                        (
                            [function] => Array
                                (
                                    [0] => YITH_YWGC_Cart_Checkout_Premium Object
                                        (
                                        )

                                    [1] => ywgc_custom_cart_product_image
                                )

                            [accepted_args] => 2
                        )

                    [spq_custom_data_cart_thumbnail] => Array
                        (
                            [function] => spq_custom_data_cart_thumbnail
                            [accepted_args] => 4
                        )

                )

        )

    [priorities:protected] => Array
        (
            [0] => 10
        )

    [iterations:WP_Hook:private] => Array
        (
        )

    [current_priority:WP_Hook:private] => Array
        (
        )

    [nesting_level:WP_Hook:private] => 0
    [doing_action:WP_Hook:private] => 
)