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L’écrivain Koen Peeters salue James Ensor, le peintre du sublime et du vulgaire
© «J.P. Getty Musuem», Los Angeles.
© «J.P. Getty Musuem», Los Angeles. © «J.P. Getty Musuem», Los Angeles.
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L’écrivain Koen Peeters salue James Ensor, le peintre du sublime et du vulgaire

Le 19 novembre 2019, voilà septante ans que James Ensor mourait dans un hôpital d’Ostende. L’écrivain Koen Peeters, dont est paru cette année le roman Kamer in Ostende (Chambre à Ostende), rend hommage à ce « réaliste, pleinairiste, peintre de la lumière et des masques », qui allait saluer sa propre statue devant le casino.

Ces trois dernières années, j’ai passé deux jours par mois à Ostende en compagnie de mon grand ami Koen Broucke. Nous nous sommes adonnés à notre jeu favori: entrer chez les gens pour ensuite regarder par la fenêtre de la pièce la plus élevée. Ostende, vue d’une mansarde...

La ville vue de haut, comme le jeune Ensor aimait aussi la peindre autrefois depuis son atelier sous les combles. Là-haut, on voit davantage le ciel que les maisons, et la proximité de la mer est très tangible. Là-haut, il y a l’éphémère des nuages, des brumes et de la lumière. On voit aussi à quel point les gens sont petits dans leurs défilés et dans leurs promenades quotidiennes sur la digue. Chaque fois, je pense alors à James Ensor.

Et même dans les nombreuses salles de vente et brocantes et d’Ostende, je reconnais les réminiscences des intérieurs bourgeois, l’obscur et l’éphémère, comme les compositions hybrides des natures mortes du peintre.

Quelquefois, nous avons vu Xavier Tricot, l’expert ostendais d’Ensor. Son œuvre maîtresse est le catalogue raisonné de la peinture d’Ensor. Aussi longtemps que des œuvres nouvelles et falsifiées apparaissent, ce catalogue demeure inachevé. Nous parcourions avec Tricot la Langestraat, la Van Iseghemlaan, l’Adolf Buylstraat et la Vlaanderenstraat, et il nous montrait des maisons. Ou plutôt: les lieux où Ensor avait vécu et travaillé, car hormis une, toutes ces maisons ont disparu aujourd’hui. Au coin de la Vlaanderenstraat et de la Van Iseghemlaan, il a pointé le doigt vers le haut. « Là, cet immeuble à appartements aux vitres fumées, c’est là qu’il a peint son Entrée du Christ à Bruxelles.»

À Ostende, rien n’est sûr.

Ostende! Inouï comme ici, tout s’évapore et change. C’est aussi comme cela qu’Ensor a vu Ostende se transformer.

Le petit James a connu le comblement des fossés et la démolition des remparts de la ville. Cette cité de garnison militaire est devenue un petit Bruxelles; les remparts, une promenade mondaine flanquée d’un nombre croissant d’hôtels neufs et plus neufs encore, ainsi que d’un casino. Léopold II y a investi l’argent volé au Congo. Le beau monde y venait en cure. On y faisait du patin, du tir aux clays et à l’arc, du tennis et de l’équitation. Lorsque le jeune Ensor voulait ensuite s’échapper, il prenait ses pinceaux et son couteau à palette, et allait poser son chevalet dans les dunes. Il peignait le ciel, la mer. Il s’intéressait de plus en plus aux couleurs. L’ambiance, la brume à l’horizon, le gris vert et le gris bleu.

À Bruxelles, il fréquentait l’Académie. L’hiver, il passait souvent la soirée chez le libéral de gauche Ernest Rousseau et sa femme Mariette, dont le timide jeune homme était secrètement épris. Il y croisa des intellectuels, des amateurs d’art, des francs-maçons, la noblesse. Mais à l’Académie, des notes étaient médiocres. On l’appelait Pietje de Dood (Pierrot-la-Mort) parce qu’il s’habillait toujours de noir, et parce qu’il était grand et mince.

Ensor se retire à Ostende, et aide sa mère dans son magasin. Il emballe des porcelaines et des faïences chinoises, des coquillages de collection. Sa mère trouve qu’il manque de dynamisme, mais dans son atelier, il travaille d’arrache-pied, tout au long de sa vie: 850 tableaux, 100 gravures, des milliers de dessins. Réaliste, pleinairiste, peintre de la lumière et des masques: voilà toute sa carrière.

Le rejet qu’il subit le rend irritable, mais il semble en même temps aimer les incidents, les refus lors des expositions. Entre-temps, il peint des scènes de masse. Des entassements de gens, des foules, des troubles sociaux. «Il connaissait le sublime, mais il aimait aussi se vautrer dans le primaire, le vulgaire», précise Xavier Tricot.

Ensor s’enferme dans cette pose artistique renfrognée, moqueuse. Il dessine des bonshommes grotesques, des postérieurs nus, des excréments. Son ironie est débordante, généreuse. Il choisit la cause des petites gens, se moque du beau monde et des touristes qui viennent acheter des coquillages dans le magasin de sa mère.

Il fait la connaissance d’Augusta Bogaerts, sa petite amie, que sa famille ne veut pas qu’il épouse. Ils se voient dans des hôtels bruxellois. D’après une autre amie, il est un piètre amant. Impuissant. Les psychanalystes parlent de castration, de travestissement, d’angoisses. Il peint des décapitations, des eunuques, des scènes de défécation. Il se moque surtout de lui-même, comme ses personnages se moquent du Christ. Savait-il qu’il finirait par avoir raison?

Dans ses œuvres, Ensor dénonce l’Église, le roi, l’establishment, et en même temps, il est bourgeois, doté toutefois d’un sens de la justice. Avec les années et le succès qui finit par arriver, abondamment même, il devient satisfait de lui-même et matérialiste. Il aime qu’on flatte son ego. Il réalise des reproductions lorsqu’on le lui demande. Il n’avait même pas le sens social très développé. Il avait de la sympathie pour les petites gens comme les ouvriers, les pêcheurs, les lavandières, mais d’une façon théorique. Il n’était pas le moins du monde politique.

Le roi Albert Ier le fait baron en 1929. Il peint encore plus d’autoportraits, de pièces florales, de natures mortes, des œuvres toujours plus inoffensives et plus roses. Des natures mortes mettant en scène des harengs, des crabes, des bouteilles, des crevettes et une raie. Des choux verts, des pêches et des cerises. Des vins et des fleurs, et un canard ou un coq morts. Il reçoit la visite d’admirateurs à qui il montre à contrecœur son salon bleu où trônent un piano et un harmonium.

Entre-temps, nous parcourons la digue en compagnie de Xavier Tricot. «La grand-mère d’Ensor avait même un singe habillé avec lequel elle partait se promener », raconte Tricot. Ces sorties tape-à-l’œil, Ensor les pratiquait lui-même également: il allait saluer sa statue devant le casino. Dans sa vieillesse, il était devenu un bourgeois ventru à barbe blanche, vêtu d’un costume noir négligé. Il meurt le 19 novembre 1949 dans un hôpital ostendais.

«À Ostende, il ne reste plus de tableaux d’Ensor en des mains privées », précise Tricot. Il ne reste plus que les histoires, et l’âme d’Ensor qui s’autodétruit. Il y a plus de dix ans, les lettres BARON ont été volées de sa pierre tombale, une action anarchiste du Stoete Ostendenoare. Entre-temps, les lettres y ont été recollées.

Bientôt, une grande tour résidentielle luxueuse de 26 étages se dressera à la Oosteroever. Elle portera le nom d’Ensor Tower. Ensor était tout à la fois avant-gardiste et très mercantile, opportuniste, car il fallait vendre. Tout le monde veut de l’argent, c’est normal, non?

Nous - tout le monde, comme les artistes - sommes tous des gens vulnérables en quête de reconnaissance. Mais quel art sublime, délicieux, hilarant parfois, James Ensor ne nous a-t-il pas laissé!

Merci à Xavier Tricot.

En mai 2020, un nouvel espace Ensor ouvrira ses portes à côté de la maison Ensor à la Vlaanderenstraat. La première exposition que Xavier Tricot y organise s’intitulera Ostende et James Ensor.

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