Partagez l'article

histoire, pays-bas français

Les énigmatiques chaussées Brunehaut : un réseau ancien tissé de légendes

3 juillet 2026 6 min. temps de lecture

Reliant notamment Bavay à Tongres, et bien d’autres axes à travers la Flandre et l’Artois, les chaussées Brunehaut structurent encore aujourd’hui le paysage. Souvent héritées de l’époque romaine, elles sont empreintes de légendes et de récits populaires. Mais une question demeure : pourquoi portent-elles le nom d’une reine mérovingienne ?

Rarement reine franque aura eu autant de mentions dans la toponymie ! Car si les mémoires ont parfois retenu Berthe au grand pied pour son surnom, voire Clotilde, qui réussit à convertir au christianisme son époux Clovis, difficile de citer d’office une autre reine mérovingienne ou carolingienne…  L’une d’entre elles a pourtant trouvé sa postérité sur nos plans, spécialement du nord de la France et de la Belgique, avec ses chaussées : Brunehaut. En passant par l’antique Bavay, on peut même apercevoir sa statue, dominant une colonne sur la Grand-Place.

Mais qui est donc cette Brunehaut ? Née vers 547, fille du roi Wisigoth Athanagilde Ier, elle épouse Sigebert Ier, le roi de Metz et devient ainsi la reine d’Austrasie, l’un des royaumes mérovingiens issus des partitions de Clovis et ses successeurs. Régente avant l’avènement de son fils, Childebert – qui demeurera sous la coupe de sa mère – puis de ses petits-fils, elle réorganise les institutions de son royaume puis « noue des relations entre tous les peuples barbares, de manière à entretenir une diplomatie occidentale indépendante de Byzance », indique l’historien Gérard Noiriel sur France Culture. En 613, Clotaire II, roi de Neustrie, fils de Frédégonde, ennemie jurée de Brunehaut, la fait exhiber au milieu des soldats sur le dos d’un chameau avant de l’attacher par les cheveux, un bras et une jambe à la queue d’un cheval indompté. Son corps brisé est ensuite brûlé.

Une reine, une route et des légendes

Quel rapport entre le destin de cette reine franque et les chaussées Brunehaut, le plus souvent rectilignes, auxquelles elle est associée ? Les légendes fleurissent depuis des siècles. Brunehaut les auraient tout bonnement construites, voire entretenues ou restaurées. D’autres racontars les associent à son supplice : le cheval l’a trainée sur les chaussées portant maintenant son nom. Hautement improbable d’autant que Brunehaut a trépassé du côté de Renève en actuelle Bourgogne-Franche-Comté.

À moins que ces routes ne désignent pas cette Brunehaut ? L’archi-druide Brunehulde, descendant de la famille de Priam à Troie, à l’origine du royaume de Belgis ou Bavay, un millier d’années avant notre ère, « y fit établir sept grandes routes partant de sa capitale, lesquelles avaient toutes cent pieds de large, et dont quatre étaient recouvertes de briques cuites, ornées de colonnes de marbre et bordées d’allées de chênes », rapporte Pierre Demaret, historien qui donne des conférences au sujet de ces chaussées Brunehaut. Évidemment, les origines « troyennes » de ce Brunehulde (aussi dit Brunéhulde) disqualifient d’office cette version.

La vérité est bien plus terre à terre. Ces chaussées existaient bien avant le règne de la fameuse reine suppliciée. Datent-elles de l’époque des Romains à qui on attribue traditionnellement la paternité de notre réseau routier ? La réalité est plus nuancée. « Les voies romaines en Gaule sont le développement, par les Romains, d’un réseau routier préexistant et très élaboré permettant aux Gaulois de commercer entre eux et avec les pays voisins », explique Demaret, qui est membre de la Société historique de Landrecies.

Certaines routes seraient l’héritage de pistes tracées au Néolithique. « À l’époque gauloise, l’étain britannique parvenait de l’embouchure de la Seine et rejoignait Marseille en trente jours […] ; César fait soixante-quinze kilomètres en vingt-quatre heures en Limagne, quarante-cinq entre Reims et Soissons. Si les Gaulois et les légions romaines purent accomplir de tels déplacements, c’est que la Gaule était munie de routes suffisamment larges et solides, qui traversaient les fleuves à gué ou sur des ponts. »

Toutes les routes mènent à Bavay

Néanmoins, Rome va largement moderniser le réseau et agrandir le réseau, notamment via quatre grands axes partant de Lugdunum (Lyon), la capitale des Gaules : l’un va vers l’actuelle Saintes et l’Aquitaine, l’autre vers le Rhin et Cologne, en passant par Trèves, une troisième voie vers la mer du Nord et Boulogne-sur-Mer, la quatrième vers la Narbonnaise et Marseille. « Ces aménagements vont de la rectification des tracés à la construction de ponts, gués ou stations », continue l’historien. Plusieurs types de voies sont réalisées. Les viae publicae, comme la via Agrippa entre Lyon et Boulogne-sur-Mer, sont parmi les plus importantes avec une largeur de 6 à 12 mètres. Les viae vicinales permettent, elles, de connecter les chefs lieux de cité aux agglomérations secondaires. Ce réseau, qui fait plus de 300 000 kilomètres, est censé faciliter le déplacement des armées et le commerce, mais aussi unifier l’empire.

Dans l’ancienne Gaule Belgique, deux grands axes rejoignaient donc, d’une part, Boulogne et, d’autre part ,Cologne, frontières de l’Empire. Vers 20-15 avant notre ère, les Romains établissent une liaison transversale entre ces deux points, permettant de rallier la mer du Nord et Rhin en passant par Thérouanne, Arras, Cambrai, Bavay, Tongres (l’une des plus anciennes villes de Belgique), Maastricht, etc. Une route majeure à l’époque, encore utilisée aujourd’hui, tantôt sous les vocables de chaussée Brunehaut, rue de Haute Chaussée ou chaussée Romaine, etc. L’Institut national de recherches archéologiques préventives (INRAP) souligne d’ailleurs sa préservation « exceptionnelle dans le paysage actuel avec un tracé remarquablement rectiligne. On peut aisément suivre son trajet entre les deux villes, Bavay et Tongres, soit 145 km bien identifiés sur le terrain ».

Cette chaussée n’est évidemment pas la seule à avoir perduré. Les autres voies partant de Bavay, le véritable épicentre régional, se dirigent vers Tournai, Amiens, Soissons, Reims, Trèves, et Utrecht. D’autres axes, qui n’ont pas forcément le nom de chaussée Brunehaut, rayonnent autour de Cassel vers Thiennes, Boulogne-sur-Mer, Thérouanne, Arras, Wervicq… Comme on s’en rend compte depuis le panorama du sommet du mont Cassel, leurs tracés sont repris peu ou prou par la D933, la D948, la D916 ou encore la D52 (appelée d’ailleurs voie romaine jusque Crochte), nous confirme François Hanscotte, co-auteur avec Éric Vanneufville de Cassel, une histoire flamande.

D’autres routes, qui n’existent plus aujourd’hui, sont parfois exhumées, comme en 2021 entre Anvers et Oudenburg, en Flandre-Occidentale, à l’occasion de fouilles archéologiques avant la construction d’un supermarché. Oudenburg était le seul castellum du littoral belge. Des axes utilisés par les Romains en Flandre belge apparaissent également sur le site Itiner-e : de Cassel à Oudenburg, de Bruges à Aardenburg – autre point important dans la défense côtière de l’Empire –, de Waasmunster à Wervicq en passant par Courtrai, de Kruishoutem à Tournai, etc. Asse et Kerkhove se situent, elles, à des embranchements à plusieurs voies, dont à chaque fois, une direction possible vers Bavay, véritable nœud routier de la région.

Des cailloux ou une couleur ?

Mais où se trouve donc notre rapport… avec Brunehaut, qui donne encore son nom à une partie de ses voies ? Pierre Demaret note que la première mention de la reine dans la toponymie date de 1205 à Douriez, à la limite du Pas-de-Calais et de la Somme. « Jules Vannérus, archiviste, historien et toponymiste belge, a établi que toutes les routes qui portent depuis le Moyen Âge le nom de Brunehaut sont situées en pays de langue romane et les plus anciennes mentions se rencontrent en Artois et en Picardie ».

Des terres où elle n’a jamais régné… ce qui voudrait dire que Brunehaut et ces routes n’ont aucun lien ? Une possibilité évoquée par le moine bénédictin Dom Grenier, au XVIIIe siècle, associant l’étymologie du nom Brunehaut à deux mots celtiques signifiant « hauteur de cailloux ». À moins que ces chemins « Bruneaux » ne fassent référence à la couleur brune des cailloux de l’époque ? Bref, l’origine de l’association entre Brunehaut et les voies romaines reste bien floue… mais une chose est sûre : en empruntant ces voies, lorsque celles-ci sont longues et rectilignes, il y a de fortes chances pour que vous suiviez les pas d’ancêtres d’il y a deux mille ans.

Montard

Nicolas Montard

Journaliste free-lance et cofondateur du magazine en ligne DailyNord.

Laisser un commentaire

Lisez aussi

		WP_Hook Object
(
    [callbacks] => Array
        (
            [10] => Array
                (
                    [0000000000002ed30000000000000000ywgc_custom_cart_product_image] => Array
                        (
                            [function] => Array
                                (
                                    [0] => YITH_YWGC_Cart_Checkout_Premium Object
                                        (
                                        )

                                    [1] => ywgc_custom_cart_product_image
                                )

                            [accepted_args] => 2
                        )

                    [spq_custom_data_cart_thumbnail] => Array
                        (
                            [function] => spq_custom_data_cart_thumbnail
                            [accepted_args] => 4
                        )

                )

        )

    [priorities:protected] => Array
        (
            [0] => 10
        )

    [iterations:WP_Hook:private] => Array
        (
        )

    [current_priority:WP_Hook:private] => Array
        (
        )

    [nesting_level:WP_Hook:private] => 0
    [doing_action:WP_Hook:private] => 
)