«Les Fils d’Otmar» de Peter Buwalda: sexe et scoops en Sibérie
Après son remarqué Bonita Avenue, Peter Buwald revient avec un deuxième roman, d’emblée annoncé comme le premier volet d’une trilogie. S’il ne se passe pas grand-chose dans Les Fils d’Otmar, l’écrivain y fait montre d’un talent de conteur stupéfiant.
En 2010, Peter Buwalda a fait trembler la littérature néerlandaise sur ses fondations. Son premier roman, Bonita Avenue (paru en français en 2013), associait le brio stylistique d’un grand maître à la conduite narrative d’un thriller. L’histoire du déclin d’une famille néerlandaise jetait, de toute évidence, un pavé dans la mare. Buwalda a ensuite un peu moins alimenté les discussions. Ce n’est qu’en 2019 qu’il fait paraître un deuxième roman: Otmars zonen tout de suite présenté comme premier volet d’un triptyque. Tandis que le deuxième volet a paru en néerlandais fin 2025, Les Fils d’Otmar vient d’être traduit en français. Buwalda apporte-t-il la preuve de sa maîtrise? Et parvient-il à franchir de manière convaincante le cap difficile du deuxième livre?
Tout comme Bonita Avenue, Les Fils d’Otmar est un récit sur les pères et les fils. Buwalda transpose l’action sur l’île sibérienne de Sakhaline, où Shell effectue des forages pétroliers. Johan Tromp, CEO de Sakhalin Energy et grand patron de Shell, y règne en maître absolu. Mais les ennuis commencent lorsqu’il reçoit la visite de Ludwig Smit, un simple subalterne qui prétend reconnaître en Tromp son père biologique.
Isabelle Orthel, journaliste au Financial Times, a elle aussi rendez-vous avec Tromp. Elle est à la recherche d’un scoop et a des comptes à régler avec Tromp. Retenus par une tempête de neige sur Sakhaline et contraints de partager une chambre d’hôtel, Isabelle et Ludwig se trouvent à leur tour un passé commun. C’est ainsi que naît une relation triangulaire peu ordinaire, où les liens réciproques recèlent un sens caché.
La tempête de neige force à l’arrêt et à la réflexion. Buwalda nous donne à voir ce qui se passe dans la tête de Ludwig et Isabelle au détour de flashbacks capricieux. Tandis qu’ils essaient de trouver le sommeil, leurs tracas, frustrations et traumas défilent à toute vitesse. Ludwig repense à sa jeunesse sans père, où il s’appelait encore Dolf. Il n’a jamais rencontré son géniteur. Ce n’est que lorsque sa mère épouse l’affable Otmar que Ludwig comprend ce qui lui a manqué. «Dolf ressent probablement pour la première fois ce qu’est une présence paternelle, bien que ce terme ne fasse pas partie de son vocabulaire. […] La belle jovialité d’Otmar, son optimisme vigoureux, tout ça dégage une force qu’il n’a pas vue venir».
Dolf apprend par la même occasion qu’il a une demi-sœur et un demi-frère, Tosca et Petit Dolf, aux talents musicaux prometteurs. Pour éviter d’être confondu avec ce dernier, Dolf prend une nouvelle identité et se fait appeler Ludwig Smit, «fils» d’Otmar Smit. La question de l’inné et de l’acquis semble ici se résoudre à l’avantage du beau-père Otmar. Est-elle vraiment résolue? Lors de sa première rencontre avec Tromp, Ludwig expérimente la puissance du sentiment de filiation: «[…] sans doute en lien avec cette impression ambiguë, illusoire, que le courant était passé entre eux. Il ne voulait pas que le courant passe.» La nature semble ici s’être trompée: le fils du dynamique et ambitieux Tromp est trop inhibé pour révéler sa propre identité. Même dans le domaine sexuel, Ludwig ne peut rivaliser avec son père. Alors qu’il se débat avec ses éjaculations précoces, Tromp peut encore se fier à son érection.
Dans ses différentes facettes, Les Fils d’Otmar annonce les deux tomes suivants
Tout cela se manifeste avec évidence dans les flashbacks de la journaliste thaïlando-néerlandaise Isabelle Orthel. Buwalda montre comment elle a autrefois noué un lien avec Tromp dans l’espoir de lui soutirer des informations. Elle parvient à ses fins, mais se laisse entraîner dans les petits jeux sadomasochistes de Tromp. Buwalda décrit les humiliations extrêmes endurées par Isabelle et en explore les limites: à partir de quel moment porte-t-on atteinte à l’intégrité d’autrui? À partir de quel moment va-t-on trop loin?
Isabelle est décidée à se venger; elle voit en Tromp un prédateur sexuel à mettre en cage. Ce n’est pas un hasard si, parmi les mots d’ordre de la féministe Andrea Dworkin, on peut lire les propos suivants: «Les symboles de la terreur sont usuels et tout à fait triviaux: l’arme à feu, le couteau, la bombe, le poing et ainsi de suite. S’y ajoute le symbole caché de la terreur, encore plus significatif: le pénis» (1).
Le personnage d'Isabelle Orthel apparaissait déjà dans le premier roman de Buwalda.Isabelle n’en est pas à son coup d’essai de femme fatale. Dans Bonita Avenue, elle précipitait la chute du protagoniste Siem Siegérius. Elle détruisait aussi un homme de sa famille adoptive, son grand-père Andries Star Busman. Les agissements d’Isabelle révèlent que cet homme, autrefois un politicien respecté et auteur de livres pour enfants, fraude le fisc. Un détail piquant: c’est précisément dans sa bibliothèque qu’Isabelle découvre l’œuvre du Marquis de Sade. Ainsi que dans Bonita Avenue, Buwalda pose une bombe sous l’hypocrisie de la morale bourgeoise. Le bourgeois en apparence irréprochable –le grand-père– est mis à nu, la couche fragile de civilisation se craquèle. Restent l’ambition aveugle, la luxure, le pouvoir et l’esprit de vengeance.
Bien qu’elle se fasse grandement attendre, la chute de Tromp n’aura pas lieu dans cette partie de la trilogie. Le livre se termine de manière assez abrupte par une étonnante répétition de la rencontre entre Isabelle et Tromp. Dans ses différentes facettes, Les Fils d’Otmar annonce les deux tomes suivants, De jaknikker (Le Lèche-botte, 2025) et Hysteria siberiana.
Du point de vue de la trame narrative, il ne se passe pas grand-chose dans Les Fils d’Otmar: la caractérisation des personnages au gré des flashbacks a la priorité. L’arc de tension qui relie les trois volumes est mis en évidence dans la numérotation des chapitres. Buwalda commence par le chapitre 111 et compte à rebours, à raison de 37 chapitres par livre. Dans le premier tome, il esquisse aussi des trames narratives dont il reporte l’aboutissement. Ainsi, il suggère la recherche d’un mouvement manquant d’une sonate pour piano de Beethoven (il s’agit non par hasard de l’opus 111). Cette trame laisse entendre que Petit Dolf, cet autre fils d’Otmar, sera amené à jouer un rôle crucial.
Le talent d’écrivain de Buwalda est stupéfiant: l’auteur apprécie peu les lignes droites et alterne avec souplesse entre présent et passé.© Linda Stulic
Il se passe donc assez peu de choses dans Les Fils d’Otmar, mais la manière dont l’histoire est racontée compense largement ce manque. Le talent d’écrivain de Buwalda est stupéfiant. Bonita Avenue l’avait démontré. Il apprécie peu les lignes droites: il alterne avec souplesse entre présent et passé, entre Ludwig et Isabelle. Ses mots sont exubérants, espiègles et touchants, par exemple quand Isabelle décrit son grand-père: «Il se trouvait en face d’elle, à la place habituelle de Marij, sa grosse tête recevant presque à la verticale la lumière du plafonnier, ce qui obligeait Isabelle à contempler chacun de ses poils de nez, chacune de ses rides et de ses taches de vieillesse. Il ne s’agissait plus du cochon grassouillet d’Elsevier, mais plutôt d’un vieux porc échappé de l’abattoir. Lorsqu’il disait quelque chose, une odeur de cigare et de langue desséchée parvenait jusqu’à elle, et cette émanation acide lui donnait parfois envie de vomir».
Les métaphores se bousculent page après page: «Un énorme cheval de Troie, sans doute la puberté, avait infiltré son organisme: les hormones s’en échappaient pendant son sommeil, sans faire de bruit». La prose de Buwalda est truffée de références à la littérature, à la musique et à l’actualité. Ainsi, Abélard, une connaissance bruxelloise, devient Héloïse par transition de genre, et Maarten ’t Hart apparaît en spécialiste de Beethoven.
Aussi Buwalda exige-t-il du lecteur une certaine attention, en raison de changements de perspective abrupts, parfois au cours d’un même paragraphe, et d’allers-retours permanents entre présent et passé, qui ajoutent, ici et là, à la désorientation. Difficile de se rendre compte à la lecture du seul Les Fils d’Otmar de la tension narrative reliant d’un bout à l’autre l’ensemble formé par les trois romans. L’image que nous avons de Tromp est déformée par le fait que nous le découvrons principalement à travers le regard rancunier d’Isabelle. Ce n’est que dans les cent dernières pages que Tromp se voit attribuer une voix propre; dès lors, son personnage gagne en relief, mais l’impression qui s’en dégage est celle d’une rupture de caractère. On ne peut pas dire que dans le reste du roman la caractérisation soit toujours très cohérente. Ainsi, il est peu plausible qu’un grand patron comme Tromp livre une information compromettante à une nouvelle maîtresse au passé douteux.
Buwalda exige du lecteur une certaine attention, en raison de changements de perspective abrupts et d’allers-retours permanents entre présent et passé
La véracité n’est pas non plus ce que souhaite Buwalda. Le cadre de l’histoire, par exemple, est tout sauf réaliste: la lointaine Sakhaline est un symbole, un lieu d’introspection. La tempête de neige fait se retrouver les protagonistes tel un deus ex machina. Quel est précisément l’intention de Buwalda? La réponse se fait attendre. Les Fils d’Otmar posent au moins des questions intéressantes sur l’identité, la valeur des liens du sang et le dépassement des limites. Pour l’instant, les efforts de l’écrivain n’aident pas tout à fait à une compréhension synthétique et approfondie: il faudra, semble-t-il, patienter jusqu’aux deuxième et troisième tomes de son roman-fleuve. Les Fils d’Otmar est un bel échantillon de l’art de conteur d’un grand maître du style, mais son contenu s’en tient encore un peu trop à la surface.
Peter Buwalda, Les Fils d’Otmar (titre original: Otmars zonen), traduit en français par Emmanuel Tardif, Arles, Actes Sud, 2026.







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