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société

Les Pays-Bas et la Belgique face à la guerre hybride

Par Lieven Desmet, traduit par Pierre Lambert
2 septembre 2026 10 min. temps de lecture

L’imbrication des infrastructures belges et néerlandaises est un formidable atout économique. Mais elle rend aussi les deux pays stratégiquement vulnérables, à l’heure de la guerre hybride et des cybermenaces. La riposte ? Approfondir encore la coopération en matière de défense et de renseignement.

Ports, câbles, pipelines, voies ferrées, espaces aériens, infrastructures numériques, réseaux énergétiques : entre la Belgique et les Pays-Bas, tout est étroitement interconnecté. Cette ouverture et cette efficacité placent aujourd’hui les deux pays à l’avant-garde d’un nouveau type de conflit où sabotages, cyberattaques et campagnes de désinformation se multiplient, partout en Europe. Dans ce contexte, la Belgique et les Pays-Bas ne sont plus une périphérie paisible : ils forment un carrefour stratégique, géographique autant que fonctionnel. Ce qui s’y joue dépasse la sécurité nationale ; c’est aussi l’économie européenne et la mobilité militaire de l’OTAN et de l’UE qui sont en cause. Les Pays-Bas et la Belgique ne sont plus un simple arrière-pays ; ils constituent un front dans une guerre rarement désignée comme telle, précisément parce qu’elle opère sous les radars.

La menace hybride pénalise d’abord les pays qui persistent à organiser leur sécurité dans un cadre exclusivement national

Dans ce contexte, la coopération belgo-néerlandaise a cessé d’être un simple réflexe pragmatique pour devenir une nécessité stratégique. Les deux marines sont étroitement intégrées, les ports harmonisent leur cybersécurité, les services de renseignement échangent en continu leurs analyses sur les menaces qui pèsent au-dessus, à la surface et sous les eaux de la mer du Nord.

Cette coopération n’est pas le fruit d’un idéalisme ni d’un affichage politique. Elle procède d’une vulnérabilité commune. La menace hybride ignore les frontières, les champs de compétence et les traités. Elle pénalise d’abord les pays qui persistent à organiser leur sécurité dans un cadre exclusivement national.

Zone grise

À première vue, ce qui se joue aujourd’hui en Europe paraît dispersé : un drone au-dessus de Zaventem, une cyberattaque contre des services publics néerlandais. Pris isolément, chaque incident semble maîtrisable. Aucun ne justifie à lui seul la panique. Mais qui les rapproche voit se dessiner un schéma. Ce ne sont pas des faits isolés : c’est une pression coordonnée qui mise précisément sur l’ambiguïté. La guerre hybride n’est plus un scénario d’avenir, mais une réalité quotidienne – souvent invisible, parfois brutalement tangible. Ces incidents épars composent une stratégie qui évite l’affrontement ouvert tout en entretenant une tension permanente.

Pour Peter Pijpers, général de brigade et professeur à l’Académie de Défense des Pays-Bas, nous évoluons dans un entre-deux inconfortable. « Nous ne sommes pas en guerre, mais pas non plus en paix. Nous sommes véritablement dans une zone grise. » Et cet état n’a rien de transitoire : il est recherché comme une finalité stratégique. « Plus on se rapproche du flanc oriental de l’Europe, plus cela devient palpable. En Pologne et dans les pays baltes, cette pression hybride est le lot quotidien des habitants. En Belgique et aux Pays-Bas, elle se manifeste de manière plus feutrée, sans être moins réelle ni moins structurelle. »

Une guerre sans chars

« Aucun char ne parcourt nos rues, mais il ne faudrait pas en déduire que nous ne sommes pas en guerre », prévient Marc Thys, ancien lieutenant-général de l’armée belge et ex-vice-chef de la Défense. Avec le journaliste de la VRT Jens Franssen, il a cosigné Vrede in tijden van oorlog (La paix en temps de guerre, Ertsberg, 2025). Selon lui, nous vivons une nouvelle forme de guerre froide, où les États ne combattent plus seulement par les armes mais mobilisent tout l’arsenal disponible : militaire, diplomatique, économique, technologique, informationnel. L’objectif n’est pas forcément l’escalade, mais l’influence et l’épuisement.

Erik Stijnman, lieutenant-colonel de l’armée néerlandaise et chercheur principal à l’institut Clingendael, réfute quant à lui le mot « guerre ». « L’objectif est de produire des effets dans un état de conflit permanent, en restant juste sous le seuil de la guerre ouverte. Ce n’est donc pas une guerre, sans être pour autant la paix. Le théâtre d’opérations est fragmenté, les acteurs sont souvent flous, et les moyens sont bon marché et faciles à déployer. » C’est ce qui rend la conflictualité hybride si attrayante pour les États qui veulent éviter l’affrontement direct sans renoncer à des gains stratégiques. Le passage à l’acte est aisé, et l’effet cumulé peut être considérable.

Plus près de nous

Le député fédéral belge Axel Weydts (Vooruit, sociaux-démocrates flamands) partage ce constat. Membre des commissions de la Défense nationale et des Achats et ventes militaires, il est aussi officier de réserve au commandement militaire de la province de Flandre-Occidentale. Cette double casquette lui donne une vue précise du politique comme de l’opérationnel – et des frictions entre les deux.

Pour Weydts, la menace n’est pas moins forte qu’à l’époque de la guerre froide. Mais elle est plus concrète, plus proche. « Autrefois, la menace était permanente, mais abstraite. Aujourd’hui, elle nous met constamment à l’épreuve. » Cyberattaques, activités suspectes de drones, actes de sabotage : ces agressions touchent directement au fonctionnement quotidien de la société. Et c’est cette mise à l’épreuve permanente qui complique singulièrement l’action publique. Les autorités doivent réagir sans jamais savoir avec certitude s’il s’agit d’un hasard, d’une action criminelle ou d’une ingérence étrangère. Or cette ambiguïté est précisément l’effet recherché : elle paralyse la décision et accroît le risque de surréaction comme de sous-réaction.

Ces dernières années, la Belgique et les Pays-Bas ont sensiblement accru leurs budgets de défense. Weydts insiste : les investissements dans les capacités militaires classiques, comme les F-35, doivent s’accompagner d’investissements équivalents dans la cybersécurité, la guerre informationnelle et la protection des infrastructures critiques. « Sans hard power crédible, la diplomatie elle-même perd de son poids. La sécurité repose sur trois piliers : le développement, la diplomatie et la défense. Or, en Europe, ce dernier pilier a été structurellement négligé pendant des années. »

L’érosion mentale comme objectif

La guerre hybride est délibérément conçue pour échapper aux radars. La Russie, principale suspecte, se garde de toute agression militaire ouverte, mais cherche à imposer sa volonté par le sabotage, les cyberattaques et la désinformation. Pour Marc Thys, le but ultime n’est pas de grignoter des territoires, mais de provoquer une érosion mentale : saper lentement la cohésion et la confiance. Erik Stijnman complète : « Il s’agit d’influencer la prise de décision politique, ou d’épuiser nos ressources. »

Délibérément conçue pour échapper aux radars, la guerre hybride a pour objectif de miner la confiance des citoyens 

L’objectif est de miner la confiance des citoyens : confiance dans les pouvoirs publics, dans les institutions, dans les médias et, in fine, dans l’État de droit démocratique lui-même. Weydts adhère pleinement à cette analyse. Selon lui, le cœur de la stratégie consiste à instiller un malaise diffus. « Les citoyens se mettent à douter de la capacité d’action de l’État. Certains minimisent la menace, d’autres se radicalisent ou voient des complots partout. Ce climat nourrit la polarisation et renforce les partis extrêmes, souvent antieuropéens. Et cela profite à la Russie. Une Europe divisée et affaiblie n’est pas en état de se défendre. »

Économie ouverte, vulnérabilité accrue

La Belgique et les Pays-Bas figurent parmi les nations les plus ouvertes, les plus interconnectées numériquement et les plus cruciales sur le plan logistique en Europe. Les ports d’Anvers et de Rotterdam sont des moteurs économiques, mais aussi des nœuds stratégiques pour la mobilité militaire. Centres de données, infrastructures énergétiques et réseaux de transport sont étroitement imbriqués, souvent par-delà les frontières. Économiquement, c’est un atout de premier ordre. Stratégiquement, c’est une faille. Les réseaux qui portent la prospérité démultiplient aussi les conséquences de toute perturbation.

Or les perturbations ne s’arrêtent pas aux frontières, souligne Stijnman : « Ce qui ressemble aujourd’hui à un incident isolé aux Pays-Bas peut avoir demain des répercussions directes en Belgique, et inversement. Cette interdépendance se heurte toujours plus aux compétences nationales. » L’essor des drones l’illustre parfaitement. Les communes garantissent l’ordre public, mais ne disposent d’aucune compétence sur l’espace aérien. La police peut sévir si une infraction est constatée, mais elle n’a pas les moyens juridiques d’exercer une surveillance préventive, permanente et tous azimuts sur les opérateurs de drones. Les Affaires étrangères protègent les missions diplomatiques sans jouer de rôle opérationnel dans le ciel. La Défense, elle, possède cette compétence, mais ne peut l’activer que si une situation est formellement qualifiée de menace nationale ou de nature militaire.

« Le problème n’est pas seulement technologique, mais d’abord organisationnel et juridique, explique Stijnman. Nous n’avons pas une vision claire de ce qui relève d’un usage normal des drones, et il reste difficile de déterminer qui est responsable du contrôle et de la surveillance. Ce flou crée des zones grises dans lesquelles des acteurs hostiles peuvent manœuvrer. En examinant ces questions main dans la main, la Belgique et les Pays-Bas peuvent aboutir plus vite à des solutions proportionnées et opérationnelles. »

Derrière cela se cache un problème plus large de mandats et de coordination. Le monde est un système cohérent, mais les gouvernements restent organisés en silos : Défense, Intérieur, Affaires étrangères. Or, la menace hybride ne se découpe pas. Elle se manifeste dans l’addition d’incidents. De plus en plus, elle prend la forme d’une sous-traitance du sabotage. Plus d’espions classiques, mais des criminels ou des individus mus par une idéologie, recrutés en ligne. Les instructions circulent via des messageries chiffrées, les paiements se font en cryptomonnaies. Le déni est intégré dès le départ.

« C’est précisément cette porosité avec le milieu criminel qui permet, avec des moyens limités, de causer des dommages considérables à la société, observe Weydts. Pour les autorités, il devient alors très difficile de répondre à temps, de façon proportionnée et juridiquement solide. L’Europe devra trouver un équilibre subtil entre sécurité, liberté et respect de la vie privée. »

La menace hybride prend de plus en plus la forme d’une sous-traitance du sabotage

Parallèlement au sabotage physique, un combat numérique permanent fait rage. La Belgique et ses alliés sont constamment la cible d’attaques dans le cyberespace. « La composante cyber de la défense est active jour et nuit », dit Weydts. « La majorité des attaques proviennent de Russie, mais la Chine et l’Iran jouent aussi un rôle », précise Stijnman.

Ces cyberattaques, rarement spectaculaires, testent néanmoins en permanence l’état de préparation et la résilience. Jusqu’ici, leur impact est resté limité, mais la vulnérabilité est bien réelle. Une offensive de grande envergure contre le réseau électrique pourrait paralyser un pays pendant des heures, voire des jours. Et partout, la désinformation sert de liant. Les campagnes s’intensifient à l’approche des élections. Le but n’est pas de convaincre, mais de semer le trouble et d’épuiser les esprits.

La coopération comme impératif

Dans un scénario de guerre classique, l’OTAN fonctionne comme une machine bien rodée. Mais la menace hybride échappe en grande partie à ce cadre. L’article 5 du traité – une attaque contre un membre est une attaque contre tous – suppose une agression clairement identifiée. C’est exactement ce que les stratégies hybrides cherchent à éviter. Dès lors, la première ligne de défense se déplace vers la coopération nationale et régionale, bien en amont de la dissuasion collective.

Belges et Néerlandais font figure de pionniers dans ce domaine. Leurs marines opèrent de façon intégrée, leurs formations et leurs doctrines sont harmonisées, et la confiance s’est construite dans la durée. Cette coopération prend une forme très concrète en mer du Nord, où les deux pays assurent ensemble la protection des infrastructures énergétiques, des câbles sous-marins, des parcs éoliens et du trafic maritime. Une plateforme commune d’information maritime assure une surveillance en temps réel de tout ce qui se passe au-dessus, à la surface et au fond de l’eau, permettant une détection rapide et une analyse partagée.

Depuis janvier 2025, cette coopération est officiellement ancrée dans un nouveau traité sur la mer du Nord. Pour Weydts, ce n’est pas un accord à valeur symbolique, mais bien un outil opérationnel. « Les ports d’Anvers, de Zeebrugge et de Rotterdam collaborent étroitement en matière de cybersécurité et de détection des drones. Les exercices conjoints, le partage de données et l’harmonisation des procédures renforcent notre résilience et réduisent nos délais de réaction. »

Résilience sociétale

La Défense seule ne peut suffire. La menace hybride touche à l’enseignement, à l’éducation aux médias, à la protection civile et à la communication de crise. Weydts plaide pour une approche pangouvernementale, voire pour une mobilisation de l’ensemble de la société. Cela ne passe pas seulement par des financements, mais aussi par une préparation des esprits.

Aucun des interlocuteurs ne table sur une attaque militaire conventionnelle contre la Belgique ou les Pays-Bas. Mais tous partagent une conviction : la pression hybride ne fera que croître. Il ne s’agit pas de céder à la panique, mais de se préparer. Cela signifie intégrer l’hypothèse de coupures d’électricité, de pannes d’internet, ou encore prévoir des stocks de médicaments et des réserves stratégiques, sans oublier une communication transparente dans les moments de crise.

Pour des États de taille modeste comme la Belgique et les Pays-Bas, la conclusion est limpide : l’autonomie stratégique ne consiste pas à tout faire seul, mais à choisir avec qui tout faire ensemble – en reconnaissant qu’au XXIe siècle, la sécurité est autant une affaire de société qu’une mission militaire. Erik Stijnman conclut : « J’irais même jusqu’à dire que c’est d’abord un enjeu sociétal. Car c’est la société qui confie à la Défense une partie de ses tâches. »

Lieven Desmet

Lieven Desmet

journaliste

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