« Postcolonial ? »: faire entendre les voix des colonisés et des résistants au cœur de l’histoire européenne
L’exposition Postcolonial ? à la Maison de l’histoire européenne à Bruxelles explore le passé colonial des pays européens ainsi que les effets encore visibles de cette histoire aujourd’hui. Des témoignages personnels, des objets historiques et des œuvres d’art contemporaines rendent le récit tangible.
La Maison de l’histoire européenne se donne pour mission « d’explorer l’histoire de l’Europe en toute honnêteté ». Elle a ouvert ses portes en 2017 et, lors de ma première visite en 2024, j’ai constaté le peu de place qu’accordait l’exposition permanente au colonialisme et à ses conséquences. Avec Postcolonial ?, le musée comble aujourd’hui une lacune importante dans son récit de l’histoire européenne.
Les manifestations du mouvement Black Lives Matter en 2020 ont considérablement renforcé l’attention portée au passé colonial des pays européens. En Belgique, cette prise de conscience s’était déjà accentuée avec la réouverture de l’AfricaMuseum en 2018, mais le mouvement Black Lives Matter a donné un nouvel élan au débat public.
Alexis Peskine, Raft Of Medusa, 2016 © Maison de l’histoire européenne, Bruxelles
De manière générale, trois éléments principaux caractérisent les discussions récentes. Tout d’abord, par rapport à il y a vingt ans, la société porte aujourd’hui un regard beaucoup plus critique sur le colonialisme en tant que système injuste. Ensuite, ce ne sont plus les institutions, comme les musées, qui mènent principalement ce débat de nos jours, mais des militants, des artistes et des écrivains noirs, souvent originaires d’anciennes colonies telles que le Congo ou le Suriname. Enfin, une attention croissante est portée aux conséquences contemporaines de la colonisation dans les anciens pays colonisateurs, dont la Belgique et les Pays-Bas.
L’exposition Postcolonial ? reflète ces trois orientations, à un moment où les questions relatives à la (dé)colonisation ont quelque peu disparu de l’actualité sociale et politique. Ce faisant, elle parvient à aborder le colonialisme dans une perspective européenne, plutôt que de se limiter à des récits nationaux. Il est d’ailleurs étonnant qu’une telle exposition n’ait pas vu le jour plus tôt à Bruxelles, capitale de l’Europe, ou encore à l’AfricaMuseum de Tervuren.
Symboles de la résistance
Postcolonial ? s’articule autour de quatre grands moments de l’histoire. La première partie est consacrée aux fondements structurels du capitaliste colonial européen, depuis les années 1400 jusqu’en 1945. L’un des piliers de ce capitalisme était l’exploitation des ressources naturelles et de populations considérées comme « racialement inférieures » dans des territoires conquis et transformés en colonies par la violence.
À cette époque, les Pays-Bas ont construit un vaste empire colonial en Amérique, en Asie et en Afrique. Le jeune État belge a lui aussi cherché à obtenir une colonie après son indépendance en 1830. En 1885, le roi Léopold II est devenu propriétaire d’un immense territoire en Afrique centrale, l’actuelle République démocratique du Congo. En 1908, l’État belge a repris ce territoire pour en faire sa colonie officielle.
Pendant longtemps, le récit dominant de la colonisation a largement occulté la résistance des peuples colonisés. Pourtant, celle-ci a constitué une étape essentielle sur la voie de l’indépendance. L’exposition n’élude pas cette histoire. Dès l’entrée, une ligne du temps présente les moments clés du colonialisme européen ainsi que de la résistance anticoloniale menée par des femmes et des hommes. Parmi les exemples figurent la révolte de la reine angolaise Nzinga contre les Portugais en 1624 et celle de l’héroïne jamaïcaine Nanny (connue en anglais sous le nom de Nanny of the Marrons) contre les Britanniques en 1728. Postcolonial ? met également en avant des figures de l’indépendance telles que le président indonésien Soekarno et le Premier ministre congolais Patrice Lumumba, présentés respectivement comme des symboles de la lutte contre le colonialisme néerlandais et belge.
L'exposition n’élude pas la résistance des peuples colonisés, qui a été une étape essentielle vers l’indépendance
La deuxième partie de l’exposition s’attache à une période durant laquelle les empires coloniaux européens entrent dans une phase de déclin avant de s’effondrer. Entre 1945 et la fin du XXe siècle, plus de quatre-vingts colonies sont parvenues à se libérer officiellement du joug colonial.
Alexandre François Louis de Girardin, Portrait du leader haïtien Toussaint Louverture, 1804© Maison de l’histoire européenne, Bruxelles
Organisé à Manchester en octobre 1945, le cinquième congrès panafricain constitue le moment symbolique de la lutte anticoloniale à cette époque. L’exposition reproduit d’ailleurs un extrait essentiel de son manifeste : « Nous sommes déterminés à être libres. Nous voulons l’éducation, le droit à une vie digne, le droit d’exprimer nos pensées et nos émotions, ainsi que celui d’adopter et de créer des formes de beauté. Sans tout cela, nous mourons pour vivre. »
Postcolonial ? nous rappelle pourquoi l’année 1945 a constitué un véritable tournant. L’Europe venait de vaincre le nazisme et le fascisme, mais la guerre avait également révélé la fragilité des puissances coloniales. Pour les dirigeants anticoloniaux, l’après-guerre représentait le moment décisif pour revendiquer la liberté et le droit à l’autodétermination des peuples.
La troisième partie de l’exposition explore les tensions entre l’indépendance et la véritable liberté dans le contexte de la guerre froide. Au cours des années 1950, les luttes anticoloniales s’accélèrent. L’année 1960 marque ainsi un point culminant : en Afrique seulement, dix-sept pays accèdent à l’indépendance, parmi lesquels le Congo. Dans plusieurs colonies, des résistants prennent les armes et des guerres de libération éclatent. Dans ce contexte, la photographie emblématique en noir et blanc de la jeune Luzia Inglês Van-Dúnem, engagée dans la lutte pour l’indépendance de l’Angola contre le pouvoir colonial portugais, constitue un élément phare de l’exposition.
Luzia Inglês Van-Dúnem en 1968. Elle était engagée dans la lutte pour l’indépendance de l’Angola contre le pouvoir colonial portugais.© Maison de l’histoire européenne, Bruxelles
Face à la montée des mouvements d’indépendance, des pays européens comme les Pays-Bas et la Belgique ont cependant tenté de protéger leurs intérêts géopolitiques et économiques, souvent en répondant par la violence à la résistance. On estime qu’environ cent mille civils ont perdu la vie pendant la guerre d’indépendance indonésienne (1945-1949). Au Congo, le gouvernement nationaliste a été déstabilisé et l’assassinat de Lumumba, Premier ministre démocratiquement élu, a déclenché une rébellion.
« Et maintenant ? » Telle est la question centrale de la quatrième et dernière partie de l’exposition, consacrée aux traces contemporaines du colonialisme. Ces dernières années, l’engagement d’artistes, de militants, d’écrivains et d’autres citoyens a contribué à rendre ces héritages visibles et à relancer le débat sur la manière dont les sociétés européennes les abordent – ou devraient les aborder. Les statues et les noms de rues liés à la période coloniale occupent souvent une place importante dans ces discussions. En parallèle, des voix s’élèvent dans des villes belges et néerlandaises pour demander un hommage public à des figures anticoloniales telles que Lumumba et le surinamais Anton de Kom. À titre d’illustration des réactions face aux traces du colonialisme dans l’espace public, l’exposition présente notamment une statue de Léopold II retirée d’un parc de Gand après avoir été éclaboussée de peinture rouge par des manifestants. Postcolonial ? montre ainsi comment des monuments controversés peuvent garder une fonction pédagogique lorsqu’ils sont placés dans un musée.
La statue de Léopold II, retirée d’un parc de Gand après avoir été éclaboussée de peinture rouge par des manifestants, garde une fonction pédagogique une fois placée dans un musée.© Maison de l’histoire européenne, Bruxelles
La dernière partie de l’exposition met également en avant les héritages du colonialisme. Ceux-ci ne sont pas seulement visibles dans l’espace public ; ils s’expriment aussi sur le marché du travail, dans l’enseignement, le logement, les soins de santé ainsi que dans la culture populaire, notamment dans les traditions festives et la bande dessinée. Aujourd’hui encore, les personnes d’origine africaine sont souvent confrontées au racisme structurel. À cet égard, l’exposition mentionne l’étude Being Black in the EU (2024). Les données comparatives présentées dans cette étude montrent que la Belgique figure parmi les pays où les discriminations fondées sur la couleur de peau et l’origine migratoire sont élevées.
De manière plus surprenante, cette partie de l’exposition n’aborde que de manière superficielle la question des nombreux objets culturels conservés aujourd’hui dans des musées européens tels que l’AfricaMuseum ou le Wereldmuseum aux Pays-Bas, après avoir été pillés ou acquis dans des conditions inéquitables durant la période coloniale. Pourtant, ces dernières années, le débat sur la restitution a connu une nouvelle inflexion. En 2022, la Belgique a adopté une loi historique en la matière, tandis que des pays comme les Pays-Bas, l’Allemagne et la France ont déjà entrepris des démarches concrètes pour restituer ce patrimoine, notamment au Sri Lanka, au Nigeria, au Bénin et au Sénégal.
Objets, œuvres d’art et récits
À travers près de deux cents objets et documents historiques couvrant une période allant du VIIe siècle à nos jours, Postcolonial ? rend tangibles quatre grands moments de l’histoire coloniale. Parmi ces objets figure un emblème raciste du régime d’apartheid sud-africain : une plaque destinée à être apposée sur un banc et portant l’inscription « Whites Only ». En guise de contrepoids, l’exposition présente également des objets issus de mouvements antiracistes. C’est notamment le cas d’une vitre de voiture brisée, qui témoigne des violences subies par les membres du mouvement néerlandais Kick Out Zwarte Piet, engagés pendant des années dans une campagne sous le slogan « Zwarte Piet is racisme » (Le Père fouettard est une manifestation de racisme).
Le parcours comprend en outre vingt-cinq œuvres d’art contemporaines. Parmi elles, Corvée, de l’artiste congolais Steve Bandoma, évoque une question centrale au débat actuel : les objets culturels emportés durant la période coloniale et faisant encore aujourd’hui partie des collections des musées européens.
Steve Bandoma, Corvée. Cette oeuvre évoque une question centrale au débat actuel : que faire des objets culturels emportés durant la période coloniale encore présents dans les collections des musées européens ?© RMCA
L’histoire coloniale gagne en expressivité lorsqu’elle est racontée par celles et ceux qui en ont vécu les conséquences et portent encore les blessures de ce passé. À plusieurs endroits de l’exposition, nous pouvons voir et écouter des femmes et des hommes témoigner de l’impact durable que cette histoire a eu sur leur propre vie et celle de leur famille. Ces récits personnels donnent un visage humain au colonialisme.
L’anthropologue d’origine moluquoise Leah Latumaerissa évoque ainsi l’histoire de son arrière-grand-père, ancien soldat de l’Armée royale des Indes néerlandaises (KNIL), de même que la promesse non tenue du gouvernement néerlandais de permettre à sa famille de rentrer dans son pays d’origine. Jacqui Goegebeur, fille d’un père belge et d’une mère rwandaise, livre un témoignage poignant sur les injustices subies par les enfants métis durant la période coloniale. La récente condamnation de l’État belge pour l’enlèvement de cinq enfants métis, reconnu comme un crime contre l’humanité, montre que la quête de reconnaissance et de justice se poursuit encore aujourd’hui.
Une collaboration ambitieuse
Postcolonial ? est le fruit d’une collaboration ambitieuse entre le commissaire principal Kieran Burns, les commissaires adjointes, dont l’experte culturelle franco-togolaise Ayoko Mensah, d’autres membres de l’équipe du musée, ainsi qu’un réseau international d’historiens, de chercheurs, de militants, de responsables communautaires et d’autres spécialistes.
Le musée s’est appuyé sur un cadre de consultation et d’évaluation à deux niveaux. D’une part, un conseil consultatif scientifique, auquel participait notamment la professeure Olivette Otele, historienne à la School of Oriental and African Studies (SOAS) de Londres. D’autre part, un panel des Amis critiques, composé entre autres de l’anthropologue Mitchell Esajas, du centre culturel et de documentation The Black Archives à Amsterdam, et d’Inès Mwe-Di-Malila, du collectif Mémoire coloniale, l’une des principales organisations de la diaspora engagées sur les questions de (dé)colonisation en Belgique.
Dans son témoignage, Leah Latumaerissa évoque l’histoire de son arrière-grand-père, ancien soldat de l’Armée royale des Indes néerlandaises (KNIL).© Maison de l’histoire européenne, Bruxelles
Cette large collaboration a donné lieu à une exposition qui met l’accent sur la polyphonie et la multiplicité des regards. Tout au long du parcours, nous découvrons les voix et les perspectives des peuples colonisés et de leurs descendants. Postcolonial ? rompt ainsi avec le récit colonial européen dominant pour placer en son centre les expériences humaines de l’oppression, ainsi que de la résistance. Un choix qui donne à l’exposition son caractère avant-gardiste.
« L’histoire de l’Europe ne se limite pas aux frontières de l’Europe… la question de l’Europe est une question mondiale », affirme le penseur camerounais Achille Mbembe dont la citation est mise en exergue dans l’exposition. Cette réflexion résume parfaitement le principal mérite de Postcolonial ? : au cœur même de la démocratie européenne, l’exposition intègre le colonialisme – et même le néocolonialisme, à travers l’évocation du rôle actuel de la Chine – dans le récit de l’histoire de l’Europe.
L’exposition a le potentiel de toucher un large public, en Belgique comme à l’étranger. L’entrée est gratuite, les textes sont disponibles en français, néerlandais, anglais et allemand, et le musée propose un programme d’activités et de visites guidées, y compris pour les écoles. Le principal défi repose désormais sur la Maison de l’histoire européenne elle-même : une fois l’exposition temporaire terminée, ce récit novateur sur le colonialisme trouvera-t-il une place permanente dans l’histoire européenne que le musée entend raconter ?
L’exposition Postcolonial ? est présentée à la Maison de l’histoire européenne, à Bruxelles, jusqu’au 14 mars 2027.
















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