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Traces néerlandaises et empreinte belge au Michigan

Par Trui Moerkerke, traduit par Amélie Lefèbvre
10 août 2026 10 min. temps de lecture Des moulins à Manhattan

Des centaines de milliers de Belges et de Néerlandais ont traversé l’Atlantique pour migrer aux États-Unis, et beaucoup ont choisi comme terre d’accueil le Michigan. Pourtant, si les traces de l’immigration néerlandaise y restent bien visibles, l’héritage belge a pour ainsi dire disparu.

Chaque année, du 1er au 10 mai, la ville de Holland, à l’ouest du Michigan, vit au rythme du festival « Tulip Time ». Près de 600 000 visiteurs affluent pour admirer les millions de tulipes qui fleurissent partout dans cette ville au bord du lac Michigan. Ils viennent aussi découvrir De Zwaan, un moulin toujours en activité, démonté en 1964 aux Pays-Bas puis reconstruit à Holland, assister aux danses traditionnelles en sabots de bois ainsi qu’à une multitude d’animations festives.

Le reste de l’année, l’office du tourisme de Holland – dont le logo arbore un moulin à vent – continue de mettre en avant l’héritage néerlandais de la région. Autour des Windmill Gardens, où se dresse le moulin De Zwaan, les visiteurs peuvent aussi flâner dans Nelis’ Dutch Village, un parc d’attractions d’inspiration hollandaise avec ses canaux et ses maisons typiques, visiter la Klomp Delft Factory ou rencontrer des cultivateurs de tulipes.

En revanche, il n’existe pas d’équivalent belgo-américain à cette célébration de l’identité néerlandaise aux États-Unis. Comment expliquer cette différence ?

Partir

Il y a quelques années, alors qu’il était encore maire de South Bend, dans l’Indiana, le démocrate Pete Buttigieg confiait à la radio NPR (National Public Radio) qu’il n’avait pris conscience de son identité du Midwest qu’au moment où il avait quitté la région pour poursuivre ses études ailleurs. Cette réflexion parlera à bien des gens qui, comme moi, ont quitté leur contrée. Avec ma famille, nous nous sommes installés voici dix ans à Ann Arbor, ville universitaire proche de Détroit.

C’est souvent en quittant son pays que l’on prend conscience de son identité flamande, belge et européenne. On se surprend à évoquer ses origines belges dans presque chaque conversation et à rechercher, dans ce nouvel environnement, des repères familiers. Deux semaines à peine après notre arrivée, un professeur néerlandais de l’université du Michigan nous a invités à un repas organisé par la Netherlands America University League (NAUL). Sans même nous en rendre compte, nous nous sommes passionnés pour l’histoire des néerlandophones de la région et avons noué des liens avec des Américains d’origine belge et néerlandaise.

Les Belges du Michigan

Après le Wisconsin, le Michigan est l’État américain qui compte le plus d’habitants d’ascendance belge : plus de 50 000, selon les chiffres que cite l’historien Bernard A. Cook dans son ouvrage Belgians in Michigan (2007). Entre 1830 et 1975, quelque 200 000 Belges auraient fait la traversée pour rejoindre les États-Unis.

Les vagues migratoires belges correspondent à des périodes de crise économique. Avant 1930, les émigrants étaient majoritairement flamands. Ils rêvaient d’une vie meilleure aux États-Unis dans l’agriculture, l’industrie automobile ou l’artisanat (menuiserie, maçonnerie, etc.). D’autres se sont tournés vers l’Ontario voisin, au Canada, pour travailler dans la culture du tabac. Au XIXe siècle, plusieurs membres du clergé flamands s’étaient établis dans le Michigan. À la fin du siècle, la communauté flamande de Détroit possédait sa propre paroisse autour de l’église Our Lady of Sorrows.

L’ouvrage Belgians in America de Philemon D. Sabbe et Leon Buyse (Lannoo, 1960) regorge d’informations sur la vitalité sociale de l’immigration belge durant la première moitié du XXe siècle. Cette mémoire est également conservée à la Genealogical Society of Flemish Americans, installée dans le sous-sol d’une résidence pour personnes âgées à Roseville, au nord de Détroit. On y trouve une collection de photographies retraçant la vie associative belge du siècle dernier ainsi que les archives de la Gazette van Detroit. Créé en août 1914, au moment même où éclatait la Première Guerre mondiale, ce journal est rapidement devenu la voix de la communauté flamande d’Amérique du Nord. À son apogée, il comptait quelque 12 000 abonnés. Jusqu’aux années 1970, il paraît entièrement en néerlandais avant d’adopter progressivement une formule bilingue intégrant l’anglais. Sa parution s’achève en 2018, après cent quatre années d’existence.

Les fanfares étaient populaires chez les immigrés belges. L’East Detroit Band, fondée en 1893, ou encore Eendracht Maakt Macht (L’Union fait la force – devise de la Belgique), créée en 1910, en sont quelques exemples. Les troupes de théâtre portaient des noms comme Moedertaal (langue maternelle), Volksvermaak (divertissement populaire), ‘t Roosje bloeit in ‘t Wilde (la petite rose fleurit dans la nature) ou encore Kunst en Vermaak (art et divertissement).

Créée en 1927 pour défendre les intérêts des commerçants et des entreprises belges de la région de Détroit, la Belgian-American Association (BAA) existe toujours. Aujourd’hui, elle est devenue un club comptant quelque 225 membres d’origine belge, qui se réunissent chaque mois et organisent des activités sociales. Elle dispose aussi de sa fanfare (The Belgian Band) qui se produit une fois par an, ainsi que d’un club de femmes et d’une association de retraités.

Dans le quartier de l’East Side de Détroit se trouve également le Cadieux Café, bistrot qui a longtemps été un lieu de rassemblement pour les immigrés belges et proposait de nombreuses bières du pays. Les colombophiles tenaient leurs réunions dans ce lieu emblématique et leur club possédait une équipe cycliste, autre hobby importé de Belgique. Son propriétaire, Ron Devos (1960-2025), ancien coureur cycliste, animait une émission de radio intitulée The Belgian Hour.

Devenu américain en 2019, l’établissement a conservé son atmosphère d’origine. On peut toujours y pratiquer le krulbol (aussi appelé boule flamande), connu aux États-Unis sous le nom de feather bowling. Sur une piste concave, les joueurs lancent des boules de bois ressemblant à de grosses meules de fromage vers une plume placée en bout de piste. Le vainqueur est celui qui s’en approche le plus. Dans la salle de jeu, le drapeau belge est toujours peint sur toute la longueur d’un mur. Plusieurs clubs jouent au krulbol chaque semaine et organisent, une fois par an, un championnat masculin et, depuis peu aussi, féminin. À l’ouverture de la saison, les boules en bois sont amenées en grande pompe, lors d’une cérémonie où The Belgian Band interprète les deux hymnes : « The Star-Spangled Banner » et la « Brabançonne ». Il ne reste cependant plus aucune trace de la colombophilie, et de la gloire cycliste ne subsiste que la Debaets-Devos Memorial Race, organisée chaque année par le club cycliste du Cadieux Café.

La nation unie devant Dieu

Malgré leur café et leur course cycliste, les Belges de Détroit se sont largement fondus dans la société américaine, particulièrement après la Seconde Guerre mondiale. La plupart des descendants de deuxième ou troisième génération ne parlent plus ni français ni néerlandais, et les signes visibles de leur héritage se font rares. Pourtant, certains Américains d’ascendance belge ont marqué de leur empreinte l’histoire des États-Unis.

Ainsi, dans les années 1950, l’expression under God a été ajoutée au serment d’allégeance (Pledge of Allegiance) que les écoliers américains prêtent encore chaque matin devant le drapeau américain. Cet ajout résulte d’une proposition de loi portée par Louis C. Rabaut, représentant du 14e district du Michigan au Congrès de 1935 à 1961. Fervent catholique et social-démocrate, Rabaut était le petit-fils d’immigrés originaires de Courtrai. À ses yeux, la foi en Dieu constituait la différence fondamentale entre l’Amérique et la Russie communiste. En 2024, son arrière-petit-fils, le républicain Tom Barrett, a été élu au Congrès pour le Michigan. Fier de son illustre ancêtre, il lui a rendu hommage en donnant le prénom Louis à l’un de ses enfants.

Autre figure marquante : Charles Van Depoele, décrit en 1878 par le quotidien Detroit Free Press comme l’« Edison de Détroit ». Né Karel Van de Poele à Lichtervelde, en Flandre-Occidentale, ce fabricant de meubles se passionne pour l’électricité. En 1880, il fonde à Détroit la Van Depoele Electric Light Company. Plus tard, il développera notamment la technologie du tramway électrique, une innovation qui allait révolutionner les transports urbains à travers le monde.

« Néerlanditude »

Revenons à Holland. Impossible, en parcourant cette petite ville, de passer à côté de son héritage néerlandais. Dans son centre charmant, les boutiques proposent du bleu de Delft, du chocolat Droste, de la réglisse, du gouda et des sabots de toutes pointures et couleurs. Un magasin de souvenirs porte même le nom de Gezellig, mot néerlandais évoquant la convivialité. La ville sur les rives du lac Michigan possède aussi de magnifiques plages et un phare rouge emblématique, surnommé Big Red.

C’est dans cette région – où l’on trouve des communes aux noms de Zeeland, Zutphen, Harlem, Overisel ou Vriesland – que le pasteur réformé Albertus van Raalte s’est établi durant l’hiver 1846-1847 avec plusieurs dizaines de fidèles. Leur départ des Pays-Bas n’était pas seulement dicté par des raisons économiques. Il résultait aussi d’une profonde fracture ecclésiastique : des calvinistes orthodoxes avaient tourné le dos à l’Église réformée néerlandaise et recherchaient aux États-Unis une plus grande liberté de culte. Selon l’historien Hans Krabbendam, auteur de Vrijheid in het verschiet. Nederlandse emigratie naar Amerika 1840-1940 (La liberté en vue. L’émigration néerlandaise aux États-Unis, 1840-1940, paru en 2006 aux éditions Verloren), quelque 200 000 Néerlandais ont émigré vers les États-Unis entre 1846 et 1914, principalement dans le Midwest. Une seconde vague de près de 100 000 personnes suivra après la Seconde Guerre mondiale.

Van Raalte fonde alors dans le Michigan une société néerlandaise en miniature : des églises, des écoles, un séminaire théologique et même un journal, De Hollander, voient le jour. Krabbendam décrit l’organisation de la communauté pour donner vie à Holland en ces termes : « La priorité a été donnée aux infrastructures de première nécessité : une route, un pont, une église, une école, un quai de débarquement et un orphelinat ».

Au cœur de Holland se trouve aujourd’hui Hope College, université chrétienne réformée fondée en 1862 en collaboration avec la Reformed Church of America. Non loin de là, à Grand Rapids, la Calvin University est issue d’un séminaire théologique de la Christian Reformed Church.

Robert P. Swierenga, chargé de recherche principal au Van Raalte Institute du Hope College et spécialiste de l’immigration néerlandaise explique que pour atténuer le choc émotionnel de l’exil, les immigrés issus d’un même village avaient tendance à se rassembler. « Les Néerlandais sont parmi les rares, voire les seuls, groupes immigrés à avoir cherché une telle concentration géographique ». Ce regroupement a créé un terreau propice à la perpétuation d’une profonde néerlanditude pendant plusieurs générations ».

Dans « The Dutch Midwest », chapitre qu’il a rédigé pour The Oxford Handbook of Midwestern History (2025), il résume ainsi le phénomène : « Les Néerlandais sont arrivés en communauté, soudés par la famille et la foi, portant une identité commune et le désir de demeurer entre eux. »

Ces infrastructures réformées – Hope College, Calvin University, écoles et églises – ont permis la transmission d’une identité de génération en génération. Les enfants et petits-enfants d’immigrés ont continué à se sentir néerlandais, même s’ils n’avaient jamais mis les pieds aux Pays-Bas.

Quant à Holland et à son festival « Tulip Time », la nuance s’impose toutefois. Les vitrines remplies de tulipes et de sabots en plastique et en bois relèvent surtout du décorum et du marketing touristique bien rodé. Le véritable héritage néerlandais se trouve dans les universités calvinistes de la région et peut-être aussi dans les urnes. Selon Swierenga, les liens entre la communauté néerlandaise et le Parti républicain remontent au XIXe siècle. La majorité des immigrés défendaient alors des valeurs sociales et culturelles conservatrices. L’ouest du Michigan demeure aujourd’hui encore un bastion républicain. Betsy DeVos, ministre de l’Éducation dans la première administration Trump, en est un exemple récent. D’origine néerlandaise, elle a étudié à la Holland Christian High School avant de poursuivre sa formation au Calvin College.

Une histoire américaine

Lors de cette première soirée organisée par la NAUL, voici dix ans, je n’imaginais pas à quel point la quête des origines pouvait se révéler fascinante. Depuis lors, j’ai visité Holland, exploré les archives de la Gazette van Detroit et suivi les traces de Van Depoele et de Rabaut. Aujourd’hui, je comprends mieux pourquoi je me suis retrouvée, ce soir-là, dans une association néerlandaise – où, d’ailleurs, tout le monde parlait encore néerlandais – plutôt que belge : car il n’en existe pas.

Peut-être, l’empreinte belge se trouve-t-elle tout simplement ailleurs. Pas dans un moulin ou un festival de tulipes, mais dans les mots que récite chaque jour un écolier américain et dans la mémoire d’une communauté qui a tellement voulu devenir américaine qu’elle a presque fini par s’oublier elle-même. Les Néerlandais ont laissé une ville à leur nom sur la carte. Les Belges, eux, ont légué quelque chose que plus personne ne reconnaît comme belge. Et c’est peut-être ce qu’il y a de plus américain dans l’histoire.

Trui Moerkerke

journaliste et chargée de cours à l’université du Michigan

photo © University of Michigan

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