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Jan de Vries et ses descendants : l’histoire d’une communauté noire libre dans l’Amérique esclavagiste

Par Jeroen Dewulf, traduit par Cassandra Limbourg
6 juillet 2026 10 min. temps de lecture Des moulins à Manhattan

Fils d’un capitaine néerlandais et d’une femme réduite en esclavage, Jan de Vries vivait au sein d’une communauté noire libre dans le Manhattan du XVIIe siècle. Ses descendants ont longtemps continué à parler néerlandais, même après leur fuite vers une région inhospitalière du New Jersey. Leur histoire met en évidence la manière dont les Plats Pays s’inscrivent dans l’histoire américaine, parfois sous des formes inattendues, mais aussi toute la complexité de la question identitaire.

Le roman Treasure (1926) d’Albert Payson Terhune n’est pas le plus brillant des joyaux de la couronne de la littérature américaine. En plus de n’être que peu convaincante, cette histoire de recherche d’un trésor caché dans le New Jersey est racontée dans un langage teinté d’accents racistes. Cela posé, le roman vaut la peine d’être lu, ne serait-ce que parce que Terhune y utilise, dans ses dialogues, la langue des habitants des monts Ramapo. Dans le récit de Terhune, cette communauté isolée descend de trois mercenaires originaires de la Hesse allemande nommés Devries, Groot et Man. Après avoir déserté l’armée britannique pendant la guerre d’indépendance des États-Unis, les trois hommes se seraient réfugiés dans les montagnes, où ils se seraient ensuite mêlés à des esclaves en fuite et aux Lenape – le peuple local.

Cette communauté multiraciale aurait alors développé sa propre langue, disant par exemple shoon au lieu de shoes pour parler de chaussures, ou housen au lieu de houses pour parler de maisons. En imputant ces variantes à l’influence de l’allemand de la Hesse, Terhune a tout simplement ignoré le travail de John Dyneley Prince, qui avait démontré, en 1910, qu’elles découlaient en fait du néerlandais. Dans son étude de l’histoire du Jersey Dutch dialect – le dialecte néerlandais de Jersey –, le linguiste avait en effet soutenu que les monts Ramapo abritaient une communauté noire qui parlait encore néerlandais. Quelque temps plus tard, Edward Franklin Frazier s’est à son tour intéressé à ce peuple, publiant le fruit de ses recherches dans le livre The Negro Family in the United States (1939). Frazier était l’un des premiers sociologues noirs d’Amérique. Son sujet de prédilection était les racial islanders, les populations insulaires multiraciales qui s’étaient construites en marge de la société. Selon lui, si la plupart des familles des monts Ramapo s’appelaient De Groat, Van Dunk, De Freese ou Mann, c’est parce qu’elles descendaient toutes de Boers sud-africains, emmenés par les Britanniques pour travailler dans les mines de fer du New Jersey et qui s’étaient ensuite mélangés à la population locale et à d’anciens esclaves.

Ces mythes ont finalement été déconstruits en 1974, lorsque David Steven Cohen a publié The Ramapo Mountain People, un ouvrage dans lequel il démontre, à l’aide de documents d’archives, que ces familles descendaient en réalité de la communauté noire libre qui vivait en Nouvelle-Néerlande au XVIIe siècle.

Commerce d’esclaves

Des Africains réduits en esclavage avaient déjà été envoyés dans la colonie néerlandaise de Manhattan en 1627, mais le nombre d’esclaves a véritablement explosé dans les décennies qui ont suivi. À l’été 1664, un navire en provenance de Curaçao a débarqué plus de trois cents esclaves à Manhattan, mais le projet du directeur général Petrus Stuyvesant, qui voulait faire de la Nouvelle-Néerlande une plaque tournante du commerce d’esclaves, a été étouffé dans l’œuf quelques jours plus tard, lorsqu’une flotte anglaise surgie des flots s’est emparée de la colonie néerlandaise.

Au départ, tous les esclaves de Manhattan étaient la propriété de la Compagnie néerlandaise des Indes occidentales (WIC), qui les avait capturés sur des bateaux ibériques dont elle s’était emparée. La situation a toutefois changé en 1636, avec l’arrivée de corsaires et l’introduction du commerce privé d’esclaves. Non content d’avoir autorisé ce commerce, Willem Kieft, le gouverneur de la Nouvelle-Néerlande, a accepté, en 1643, que la colonie soit utilisée comme base de guerre de course – une forme de piraterie sanctionnée par l’État. Les habitants ont même été invités à investir dans l’entreprise.

En 1656, la WIC s’est dite inquiète de constater que de plus en plus de particuliers détenaient des esclaves. Malgré cet avertissement, des esclaves se sont retrouvés chez des habitants de toutes classes et de tous statuts – à l’exception des pauvres parmi les pauvres. Certains utilisaient même des esclaves comme des biens d’investissement, les achetant pour les louer ensuite à d’autres. Le fait que ce phénomène découle de la corsairerie montre qu’il n’y a qu’un pas entre la banalisation du vol de la propriété d’autrui et la banalisation du vol de la liberté d’autrui.

Communauté noire libre

Par la suite, certains esclaves de Nouvelle-Néerlande ont été libérés et ont reçu des terres en échange de leurs bons services. À Manhattan, la croissance d’une communauté noire libre a eu un impact religieux et linguistique. Ces nouveaux propriétaires fonciers étaient originaires de régions d’Afrique à forte influence portugaise comme l’Angola, le Congo, São Tomé et les îles du Cap-Vert. Certains étaient même nés au Portugal ou étaient passés par le Brésil hollandais et Curaçao avant d’arriver à Manhattan. Ils étaient tous catholiques et baptisés et, au départ, ils communiquaient dans un pidgin ibérique.

À Curaçao, la communauté noire est restée catholique et a continué à parler un pidgin ibérique qui a plus tard donné naissance au papiamentu. À Manhattan, en revanche, l’Église réformée et la langue néerlandaise ont peu à peu gagné en influence. Les membres de la population noire ont commencé à se marier dans des églises réformées et à y faire baptiser leurs enfants, s’identifiant de moins en moins aux Portugais (catholiques) et de plus en plus aux Néerlandais (protestants).

La Nouvelle-Néerlande a connu la plus grosse crise de son histoire en 1643, lorsqu’a éclaté une guerre avec les Lenapes. À la même période, la colonie néerlandaise au Brésil a été prise d’assaut par le Portugal. De nombreux colons et soldats ont alors décidé de mettre les voiles. L’un d’entre eux était le capitaine Johan de Vries, qui a rallié Manhattan en passant par Curaçao, accompagné d’autres soldats dont la colonie avait bien besoin pour se défendre. En partant du Brésil, De Vries avait également embarqué plusieurs esclaves qu’il a ensuite libérés en Nouvelle-Néerlande. Parmi eux, il y avait une dénommée « Swartinne », avec qui le capitaine a d’ailleurs eu une relation et un enfant.

Peu de temps après, Johan de Vries est tombé en disgrâce auprès du régime colonial et a été appelé à répondre de ses actes devant la WIC. Il a fait naufrage alors qu’il naviguait vers Amsterdam, laissant derrière lui un lopin de terre qui est revenu à son fils, Jan. Ce dernier a plus tard épousé Adriaentje Dircks, une femme dont les origines raciales étaient également mixtes et avec qui il a eu quatre enfants. L’aîné a reçu le nom de J(oh)an de Vries. La famille vivait non loin du Versche Water, un petit lac situé dans une zone de Manhattan qui correspond à ce que l’on appelle aujourd’hui le Collect Pond Park. Elle y avait pour voisins Claes Manuels et Augustine Van Donck, d’autres membres de la communauté noire libre. Vers la fin du XVIIe siècle, les trois clans ont quitté Manhattan, qui devenait de plus en plus anglo‑saxonne. Ils se sont alors installés de l’autre côté de la rivière Hudson, dans le New Jersey, qui était alors assez peu peuplé. Ils y ont acheté un terrain ensemble, et sont eux-mêmes devenus propriétaires d’esclaves. Leurs voisins faisaient partie de la famille De Groot et étaient eux aussi (d’après leur acte de mariage) Aethiopes (noirs).

Culturellement parlant, ces familles étaient néerlandaises, comme l’a noté David Steven Cohen dans The Ramapo Mountain People. Elles avaient des noms néerlandais, parlaient néerlandais, étaient membres de l’Église réformée, faisaient baptiser leurs enfants, et, comme l’a écrit Cohen, étaient « as Dutch as the Flemish, Walloons and French Huguenots who have been grouped together under the name of Jersey Dutch » (1).

Après l’indépendance des États-Unis, la communauté noire libre du New Jersey a subi de nouvelles pressions. À partir de 1798, chaque habitant noir libre était obligé de présenter un certificat signé par deux juges de paix pour conserver son statut. Cela explique sans doute pourquoi les descendants des familles De Vries, Van Donck, De Groot et Man(uels) ont opté pour la technique du passing, une stratégie qui consiste à se faire passer pour des Blancs. Vers 1800, ils se sont aussi retirés vers l’intérieur des terres, s’installant dans les monts Ramapo – une région inhospitalière où la vie était rude, mais paisible.

Une autre identité

Dans les monts Ramapo, l’industrialisation du XIXe siècle s’est traduite par l’ouverture de mines de fer employant de nombreuses familles locales. À l’époque, personne ne s’inquiétait de la pollution du sol causée par ces exploitations. Et pendant les deux décennies qui ont suivi la fermeture des dernières mines, vers 1950, la Ford Motor Company a jeté ses déchets industriels dans les puits désaffectés, déversant des milliers de tonnes de plomb, d’arsenic, de cadmium et d’autres métaux lourds dans les montagnes.

Entre-temps, les rumeurs les plus folles ont commencé à circuler au sujet des habitants des montagnes, qui étaient connus sous le nom de Jackson Whites. En 1872, l’Appleton’s Journal les décrit notamment comme des gens qui « buried themselves deep in the […] mountains and reared children, wilder and more savage than themselves » et qui parlaient « strange an idiom » au « guttural sound » si prononcé que « one readily believes himself fallen among madmen » (2).

Au fil du temps, le monde a oublié que le terme jacks était au départ une étiquette péjorative désignant des personnes noires. L’historien amateur John Storms a par exemple avancé une interprétation parfaitement erronée dans The Origins of the Jackson Whites of the Ramapo Mountains (1936), affirmant que ce surnom venait d’un certain Jackson, un homme qui s’était chargé de recruter des prostituées pour les soldats anglais pendant la guerre d’indépendance. Cette fable a ensuite été reprise par William Carlos Williams, dont le célèbre poème Paterson (1946–1958) dresse des Jackson Whites le portrait suivant : « Hessian deserters from the British Army, a number of albinos among them, escaped negro slaves and a lot of women […] picked up in Liverpool and elsewhere by a man named Jackson » (3).

Tout a changé en 1974, lorsque Cohen a démontré, après des années de recherche et de consultation d’archives, que leurs ancêtres venaient en fait de la communauté noire libre de Nouvelle-Néerlande. Sa découverte a déclenché une vague de réactions hostiles, et ce, pour deux raisons. La première est que Cohen était issu d’un milieu intellectuel progressiste où le stéréotypage des Noirs était perçu comme un vestige du passé qui devait être aboli. La population de Ramapo ne voyait pas les choses du même œil, accusant Cohen d’avoir « rendu » des familles entières noires. « How would you like it if someone had proven you were black ? » (4), s’est-il vu jeter à la figure.

L’autre raison de cette hostilité est qu’un groupe d’habitants voulait faire reconnaître cette communauté comme une Indian tribe – une tribu du peuple autochtone–, et que la conclusion de Cohen selon laquelle « there is no genealogical proof of early Indian ancestry » (5) avait contrarié leurs plans. Or, une telle preuve est indispensable pour obtenir la reconnaissance officielle du Bureau des affaires indiennes (BIA).

Cette bataille se poursuit encore aujourd’hui : si les États de New York et du New Jersey ont accordé le statut de tribe à la Ramapough Lenape Indian Nation, le BIA s’y refuse, notamment en raison des travaux de Cohen. Par conséquent, cette communauté reste privée de toutes sortes d’aides financières, mais aussi des très convoités avantages octroyés par l’Indian Gaming Regulatory Act, qui autorise la construction de casinos sur les terres tribales. Ce dernier argument explique en outre pourquoi la communauté s’est heurtée, dans sa quête de reconnaissance en tant que tribe, à l’adversité de puissants lobbyistes du monde du casino, y compris un certain Donald J. Trump, dont la petite armée d’avocats ne se prive pas de citer Cohen.

La saga de Jan de Vries montre comment les descendants d’un petit groupe d’habitants de la Nouvelle-Néerlande se sont accrochés à certains traits de leur identité néerlandaise pendant une période étonnamment longue, pour finalement décider d’adopter une autre identité en réponse à l’évolution de la société. Cohen a découvert, à ses dépens, que la formation identitaire n’est pas une question de réalité objective, mais que ses conséquences n’en sont pas moins réelles. Il a démontré l’influence profonde des Plats Pays sur la communauté des descendants de Jan de Vries, pour ensuite constater que cette influence ne cadrait pas avec la nouvelle identité que cette communauté s’était forgée.

Notes :

1) […] aussi néerlandaises que les Flamands, les Wallons et les huguenots français qui ont été regroupés sous le nom de « Jersey Dutch » (les Néerlandais de Jersey).

2) […] se terraient au fond des […] montagnes et élevaient des enfants encore plus sauvages et plus féroces qu’eux, et qui parlaient un idiome étrange au son si guttural qu’on se serait cru tombé chez les fous.

3) Des Hessois ayant déserté l’armée britannique, dont plusieurs albinos, des esclaves noirs en fuite et un grand nombre de femmes […] ramassés à Liverpool et ailleurs par un dénommé Jackson.

4) Aimeriez-vous que quelqu’un vienne prouver que vous êtes noir ?

5) Il n’existe aucune preuve généalogique d’une ascendance autochtone.

Jeroen Dewulf

professeur d’études néerlandaises à Berkeley

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