Une tour belge aux symboles coloniaux devenue objet de fierté afro-américaine
Sur un campus universitaire de Virginie se dresse depuis 1941 le Belgian Friendship Building. Martin Luther King y est venu prendre la parole, faisant de cet édifice à la haute tour, dans les années 1950 et 1960, un symbole de l’émancipation afro-américaine. Une destinée étonnante, car le bâtiment avait auparavant servi à glorifier la « mission civilisatrice » belge au Congo.
En 1939, New York accueillait l’Exposition universelle. Depuis l’Exposition de Paris de 1937, la Belgique jouait la carte du modernisme pour se présenter au monde. Henry van de Velde était la personne toute désignée pour assurer la direction artistique de la présence belge dans la métropole américaine.
Henry Van de Velde photographié par Nicola Perscheid en 1903.© Wikimedia Commons
Van de Velde s’était forgé une réputation sur la scène internationale comme artiste moderniste et avait dirigé l’Institut supérieur des arts décoratifs de Bruxelles, mieux connu sous le nom de La Cambre. Inspirée du modèle du Bauhaus allemand, La Cambre dispensait un enseignement supérieur artistique dans des ateliers où la reliure, la céramique, le textile, le mobilier, le graphisme et l’architecture étaient pratiqués dans un esprit résolument moderniste. Son corps enseignant comptait parmi les figures majeures du mouvement moderniste belge.
Lors de l’Exposition de Paris de 1937, la Belgique s’était fait remarquer grâce à son pavillon au bord de la Seine qui se distinguait, face à l’acier de l’imposante tour Eiffel, par ses volumes arrondis et horizontaux revêtus de carreaux de terre cuite. Van de Velde en était l’architecte principal et, en tant que commissaire, il avait également la responsabilité de sélectionner les œuvres d’art et les productions nationales exposées. Pour l’Exposition universelle de New York, le gouvernement belge lui a confié exactement les mêmes missions.
Devoir de civilisation
L’Exposition universelle de New York se tenait dans le parc de Flushing Meadows et avait pour thème The World of Tomorrow (Le monde de demain). Elle a attiré pas moins de 45 millions de visiteurs. Le pavillon belge, conçu par Van de Velde, Léon Stynen et Victor Bourgeois, bénéficiait d’un emplacement d’honneur et attirait l’attention grâce à sa tour élancée. À l’intérieur, les objets exposés étaient baignés de lumière grâce à de vastes surfaces vitrées. Là encore, la façade se distinguait par son revêtement en carreaux de terre cuite. La presse américaine s’est montrée élogieuse : le bâtiment était « unique dans sa modernité ». Van de Velde lui-même parlait d’une « création radicalement moderniste conçue selon les formules rigoureuses d’une nouvelle esthétique, éprouvée et acceptée par deux générations d’architectes ».
Carte postale du pavillon belge à l’Exposition universelle de New York de 1939, dont le thème était The World of Tomorrow. © Boston Public Library
Les visiteurs pénétraient dans le pavillon par un atrium de verre, où ils étaient accueillis par des paroles du roi Albert adressées au maire de New York. On leur rappelait également le soutien américain apporté à la « vaillante petite Belgique » pendant la Première Guerre mondiale. Ils accédaient ensuite à la salle d’honneur, décorée de caoutchouc et de marbre noir, où de majestueuses tapisseries flamandes représentaient des scènes de l’histoire belgo-américaine, réalisées par Floris Jespers. Le parcours se poursuivait vers une galerie consacrée aux arts décoratifs, où exposaient les meilleurs élements de La Cambre. Une vaste salle, placée sous l’autorité du ministre des Colonies, était entièrement dédiée à ce que « le devoir de civilisation de la patrie envers les indigènes » avait permis d’accomplir sur le plan matériel.
La section coloniale du pavillon belge à l’Exposition universelle de New York© Archives et Musée de la Littérature, Bruxelles
Le pavillon comprenait également une salle de réception chargée de symboles coloniaux et monarchiques, un restaurant décoré de fresques de René Guiette et d’Edgard Scauflaire, une galerie de la Couronne consacrée au cristal et à la joaillerie, un jardin intérieur orné d’une sculpture monumentale d’Oscar Jespers, ainsi qu’une salle de cinéma diffusant six courts métrages consacrés aux expressions artistiques nationales. Tout en haut de la tour se trouvait un carillon malinois qui jouait tous les quarts d’heure des airs folkloriques tels que Rubensmars (La Marche de Rubens) ou Daar ging een pater langs het land (Un père passait par le pays). Interprété par un carillonneur venu spécialement de Flandre, il a donné au pavillon son surnom : the singing tower (la tour chantante).
Peinture de E. P. Chrystie représentant la salle d’honneur du pavillon belge à l’Exposition universelle de 1939. © Museum of the City of New York
Le panier de crabes belgo-américain
À la tête de la commission belge se trouvait le commissaire de l’exposition Joseph Gevaert, également dirigeant de l’entreprise photographique du même nom. Pendant l’exposition, il a fait la une de la presse à scandale lorsque son épouse a demandé le divorce pour épouser, la même semaine, un artiste américain. La véritable cheville ouvrière était toutefois son adjoint Jan-Albert Goris, aujourd’hui mieux connu sous son nom de plume : Marnix Gijsen. Pendant l’exposition, il occupait avec son épouse, Julia De Bie, un petit studio au quatorzième étage d’un immeuble avec une vue fabuleuse sur l’Hudson.
Marnix Gijsen © E. Barbaix, Gent
C’est lors de la construction du pavillon, en 1938, que Goris a commencé sa carrière américaine, laquelle s’est poursuivie jusque bien après la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il a mené une double vie d’écrivain et de fonctionnaire : auteur de romans et de poésie ainsi que de la chronique « Jour et nuit à New York » pour le quotidien flamand De Standaard sous le nom de Marnix Gijsen, mais aussi collaborateur du Belgian Information Center sous son véritable nom. Il a fini lui aussi par divorcer, séduit par un mode de vie américain qui lui semblait bien plus libre que celui de la Flandre catholique qu’il avait quittée.
Goris réglait tout pour la World Fair : négociations syndicales, comptabilité, représentation de la Belgique auprès des autorités et organisations diverses. Dans son style laconique, il rendait compte à son frère René :
Vendredi dix-huit [octobre 1940], le dernier événement officiel de mon échoppe s’était achevé et les plus braves des Gaulois s’étaient jetés sur un magnifique buffet avec une fureur qui n’aurait nullement été déplacée sur le canal Albert. Veuillez noter qu’une dame a mangé dix-sept petits gâteaux et qu’une autre de nos aimables compatriotes a enveloppé un homard entier dans une serviette et s’est étonnée lorsqu’elle a dû rendre la bête.
Goris se sentait comme un poisson dans l’eau au sein de la Belgian Party qui s’était installée à New York dans le sillage de l’Exposition. C’est là que le pavillon belge, surtout après le déclenchement de la guerre, s’est retrouvé pris dans le panier de crabes des relations belgo-américaines. En mai 1940, l’avenir de la présence belge à New York était encore incertain. Un télégramme du ministre des Affaires étrangères Paul-Henri Spaak a ordonné la fermeture du pavillon. Quelques jours après ce télégramme, le gouvernement est revenu sur sa décision. L’idée de démonter le bâtiment et de l’expédier vers l’Europe, où la marine britannique et la Luftwaffe allemande se livraient bataille, s’est heurtée à des difficultés pratiques. Le pavillon belge a été autorisé à rouvrir, mais la statue du roi Léopold III a été retirée de la salle d’honneur en raison de ses sympathies pro-allemandes et de la situation constitutionnelle complexe qui en avait résulté entre le gouvernement et le souverain. Le commissaire de l’exposition, Gevaert, a lui aussi été soupçonné d’être favorable aux Allemands ; il avait notamment été aperçu dans des cercles diplomatiques italiens et allemands. Avec peu de scrupules, Goris l’a écarté.
Pavillon en liquidation
Le gouvernement avait gagné du temps jusqu’au 27 octobre 1940, date à laquelle l’Exposition universelle a officiellement fermé ses portes. C’est Goris qui a eu l’idée de vendre le pavillon aux États-Unis. Depuis l’été 1940 déjà, il s’occupait de la liquidation : « Au pavillon, tout se passe normalement à présent. Je vois Gevaert une fois par semaine. Il est parti à Yellowstone Park. J’essaie de vendre tout ce qui se trouve ici, et cela fonctionne : je liquide le carillon (à Galpin-Hoover), des masses de pain d’épices (à Rossens & Co), l’argenterie et la céramique, les chasubles et les livres. On se croirait dans un grand magasin », écrivait Goris au président de la Chambre Frans van Cauwelaert, qui résidait à New York pendant la Seconde Guerre mondiale.
Dessin préparatoire du pavillon belge© Archives Léon Stynen, Institut flamand d’architecture, Anvers
Goris a également mené un intense travail de lobbying auprès de la Virginia Union University de Richmond, qui faisait partie des universités et collèges historiquement noirs du Sud, afin de lui vendre le pavillon. Il a vendu le bâtiment pour la moitié de sa valeur, ce qui lui a permis d’échapper à la démolition obligatoire et de récupérer les frais de construction. En réalité, il a présenté comme une aubaine pour Virginia Union une charge financière et un dossier encombrant pour le gouvernement belge en exil. Dans le même temps, en pleine propagande de guerre, il a présenté la vente comme un cadeau : « A gift from Belgium to America to serve colored Men and Women. » (Un don de la Belgique à l’Amérique pour servir les hommes et les femmes de couleur).
Bien joué de la part de Goris : le pavillon moderniste de l’Exposition, qui aurait dû retourner au Heysel à Bruxelles, a été transformé en Friendship Building et conservé aux États-Unis. Parallèlement, la Belgique occupée a gagné un capital de sympathie auprès d’une grande puissance.
Diplomatie douce, dures négociations
En mai 1941, Goris avait été invité à la pose de la première pierre de la reconstruction. Le 17 mai, il écrivait à son frère René :
De retour du Sud. J’ai pris le bus pour Richmond, à trois heures d’ici, à travers un paysage magnifique et chargé d’histoire, plein de souvenirs de la guerre de Sécession. La cérémonie elle-même était réellement émouvante, à la fois par sa naïveté et sa dignité. Contrairement à New York, il y faisait agréablement chaud et la végétation y conservait toute sa fraîcheur. Sous les arbres bas du campus, on avait monté quelques estrades : sur l’une avaient pris place les « autorités », sur l’autre l’orchestre. Tout autour, en demi-cercle, des bancs avaient été disposés sur trois ou quatre rangées et nos frères et sœurs noirs y avaient pris place : tous vêtus de leurs plus beaux habits, de soie rose vif, vert clair ou bleu éclatant, les cheveux brillants d’huile pour en faire disparaître les boucles. Un mélange de toutes les teintes, un échantillonnage de toutes les activités adultérines et contraires aux barrières raciales auxquelles la vieille Virginie s’est livrée depuis quelques siècles. L’orchestre était unique : une collection de garçons et de filles vêtus des tenues les plus colorées ; l’un d’eux portait sur un visage d’ébène des lunettes de soleil en celluloïd blanc épaisses comme un doigt.
Et Gijsen poursuivait encore longuement sur cette cérémonie qui marquait le début d’une nouvelle époque pour la Virginia Union University. L’argent nécessaire à l’acquisition du pavillon avait été réuni grâce à des collectes organisées au sein de la communauté noire, comme les catholiques belges, au XIXe siècle, faisaient des quêtes à la messe pour récolter des fonds en faveur de l’université de Louvain. Dans les discours prononcés lors de la cérémonie, la date du 14 mai 1941 était présentée comme un tournant dans la longue histoire de la subordination des Noirs.
Bas-relief du Belgian Friendship Building représentant la « mission civilisatrice » au Congo. © Wikimedia Commons
Goris était un commissaire énergique, mais il bénéficiait également du soutien constant des services diplomatiques belges. Le « cadeau » et le « Friendship Building » s’inscrivaient dans le cadre plus large des relations belgo-américaines qui se jouaient à Washington. Celles-ci ont connu un regain d’intenstié parce que la colonie belge du Congo disposait de matières premières d’une grande importance stratégique dans le contexte de la guerre.
La situation était singulière et complexe. Près d’un quart du pavillon belge était consacré à la colonie et à « l’œuvre civilisatrice » de la Belgique au Congo. Ce même bâtiment était désormais vendu – ou plutôt « bradé » – par une puissance coloniale à un Negro College, uniquement parce que les circonstances de la guerre mondiale l’y contraignaient. Parallèlement, la Belgique présentait cet événement comme un « signe d’amitié » dans le cadre des relations atlantiques. Une diplomatie douce face aux dures négociations sur le cuivre et l’uranium.
Un symbole de fierté
La Virginia Union University, pour sa part, ne s’en préoccupait guère. Elle considérait bel et bien le démontage du pavillon moderniste de Van de Velde à Flushing Meadows et sa reconstruction à Richmond, dans le Sud, comme « un don de la Belgique en faveur de l’éducation des Noirs aux États-Unis ». Grâce à cet imposant bâtiment d’exposition, qui est resté connu sous le nom de « the Belgian Building », le campus s’est agrandi d’un coup de 50 % et les étudiants ont bénéficié de nouveaux auditoires, laboratoires, d’une bibliothèque universitaire et de nombreuses infrastructures communautaires.
Martin Luther King après un discours à la Virginia Union University, dans le Belgian Friendship Building© Virginia Union University Archives, Richmond
Brochure de la Virginia Union University avec, en arrière-plan, la tour de Henry van de Velde© Virginia Union University Archives, Richmond
Au cours des années suivantes, la tour de Van de Velde est même devenue un fier symbole de l’émancipation afro-américaine. Dans les années 1960, le bâtiment moderniste belge est devenu le cadre quelque peu anachronique dans lequel ont pris de l’ampleur la contestation étudiante et le mouvement des droits civiques, de Richmond jusqu’à plusieurs autres villes du Sud. Martin Luther King Jr. est venu prendre la parole dans le Belgian Building en 1956, alors que la grandeur coloniale y était déjà oubliée. King y est revenu encore deux fois avant d’être assassiné en 1968. L’équipe de basketball des Panthers jouait sur le terrain aménagé dans l’ancien pavillon, et de grandes figures afro-américaines du jazz comme Duke Ellington et Count Basie s’y produisaient. Des générations d’étudiants noirs y ont obtenu leur diplôme.
L’ironie, presque le sarcasme dont Goris faisait preuve dans sa correspondance privée, ainsi que l’opportunisme avec lequel le bâtiment a été vendu comme un « cadeau », n’ont pas empêché une population qui souffrait encore de la ségrégation de s’approprier fièrement la tour. Ils avaient fait leur ce morceau d’architecture moderniste qui avait brillé à la World Fair et y voyaient précisément la preuve de leur force grandissante.







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