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société

En Flandre, les mouvements de jeunesse: une histoire d’amour… et de mobilité

Par Anouk van Kampen, traduit par Faculté de traduction de l’université de Mons
24 avril 2026 5 min. temps de lecture

Passés de mode aux Pays-Bas, les mouvements de jeunesse rencontrent encore beaucoup de succès auprès des Flamands. Selon la journaliste néerlandaise Anouk van Kampen qui habite maintenant en Flandre, leurs effets sur la société sont suprenants et pas toujours positifs.

On peut entendre ces paroles résonner: «OHeer, d’avond is neergekomen…» (Seigneur, la nuit est tombée…). Une dizaine de personnes se joignent à l’homme qui chante sur scène: «De zonne zonk, het duister klom» (Le soleil s’est couché, l’obscurité nous entoure). Ils chantent de plus en plus fort: «De winden doorruisen de bomen en verre sterren staan alom…» (Les feuilles des arbres murmurent dans le vent et les étoiles lointaines nous enveloppent…).

On est fin juillet, la festival annuel Gentse Feesten (ou Fêtes de Gand) bat son plein et je me tiens près d’une des scènes en plein centre-ville. Est-ce que je suis tombée sans le savoir sur un rassemblement des membres d’une secte? Quelqu’un m’assure que non. En fait, ce qu’on entend est la chanson Avondlied (Cantique des Patrouilles) des mouvements de jeunesse. Le soir, lorsque les Scouts et autres organisations de jeunesse ont fini leur journée, ils ont pour tradition de chanter cette chanson avant d’aller dormir. Ce soir-là, sur la scène de la troupe de théâtre humoristique Bataclan, les spectateurs finissent également leur journée avec cette chanson. Autour de moi, les gens se tombent dans les bras tout en chantant avec nostalgie tandis que l’homme sur scène chante les derniers couplets.

Aux Pays-Bas, les mouvements de jeunesse, en majorité connus sous le nom de scoutisme, sont vus comme ridicules et démodés: des enfants qui apprennent à faire des nœuds, à allumer un feu et à trouver leur chemin dans les bois grâce à une boussole, le tout dans un drôle d’accoutrement. En arrivant en Belgique, j’ai rapidement compris qu’en Flandre, les mouvements de jeunesse ont une tout autre image. Ici, les mouvements de jeunesse sont cool.

Alors que, dans une grande partie de l’Europe, les mouvements de jeunesse ont fortement perdu en popularité après les années soixante, et pour beaucoup d’entre eux, sans jamais parvenir à remonter la pente, la Belgique, elle, redresse la barre dès la fin des années 1990. Aux Pays-Bas, le scoutisme comptait encore quelque 115 000 jeunes membres en 2022. En Flandre, pourtant beaucoup moins populeuse, 99 000 enfants et adolescents étaient affiliés à Scouts en Gidsen Vlaanderen (Scouts et Guides de Flandre). Et ce n’est qu’une organisation parmi d’autres: au total, plus de 283 000 jeunes Flamands étaient membres d’un mouvement de jeunesse, un chiffre en hausse constante depuis des années. En Belgique francophone, ils étaient un peu plus de 115 000.

Aux Pays-Bas, les mouvements de jeunesse sont vus comme ridicules et démodés: des enfants qui apprennent à faire des nœuds, à allumer un feu et trouver leur chemin dans les bois à l’aide d’une boussole, le tout dans un drôle d’accoutrement

Le Patro (Chiro en Flandre), les Scouts, KLJ (Katholieke Landelijke Jeugd, Jeunesse rurale catholique), KSA (Katholieke Studentenactie, Action étudiante catholique) ou JNM (Jeugdbond voor Natuur en Milieu, Union des jeunes pour la nature et l’environnement) se réunissent chaque week-end durant l’année scolaire. Et l’été, les jeunes participent à l’une des centaines de camps organisés.

Grâce aux millions de subventions annuelles, les frais d’adhésion peuvent rester modiques et les camps d’été sont également relativement peu coûteux. Les mouvements de jeunesse sont donc un moyen bon marché et pratique pour les parents de faire garder leurs enfants le week-end ou pendant les longues vacances d’été. C’est également un endroit où les enfants sont amenés à jouer dehors sans téléphone. Pour certains, c’est même une façon d’étayer leur CV grâce au sens des responsabilités qu’ils y acquièrent: les mouvements fonctionnent presque entièrement grâce à de jeunes adultes qui ont eux-mêmes participé aux camps par le passé et qui les encadrent désormais.

L’idée est sans doute que si vous savez diriger une bande de jeunes enfants de 4 à 6 ans, vous devriez pouvoir faire la même chose avec des salariés. Pour quelqu’un qui connaît moins bien les traditions culturelles, cela peut mener à des situations étranges: avec une amie néerlandaise, on rigole encore régulièrement en repensant à cette candidate qui avait fièrement inscrit sur son CV son nom de totem Schalkse Lemming  (Rongeur espiègle) – ou est-ce que c’était Stoutmoedig Stokstaartje (Suricate courageux)? Elle voulait ainsi mettre en avant ses qualités à travers le nom qui lui avait été attribué chez les scouts.

Mais l’impact des mouvements de jeunesse sur la société est sans doute beaucoup plus profond que les longues vacances d’été et les CV bien garnis.

Chaque vendredi, un exode se joue dans ma ville d’adoption, Gand : des étudiants traînant leurs valises à roulettes quittent la ville. Le dimanche ou le lundi, ils reviennent déjà. Pourquoi les étudiants flamands rentrent-ils chez leurs parents chaque week-end, au lieu de rester dans leur ville d’études comme aux Pays-Bas ? Tout simplement parce qu’ils doivent encadrer les activités de leur mouvement de jeunesse. Le vendredi est réservé à un verre entre amis du Patro, le samedi à la préparation et le dimanche, c’est le jour J. S’ils ne sont plus animateurs, alors ils vont boire un verre avec leurs meilleurs amis… du Patro, évidemment. Un étudiant m’a dit un jour: «J’ai rencontré tous mes meilleurs amis au Patro».

Quand toute votre famille vit dans votre village natal, que vos meilleurs amis y sont aussi, et peut-être même votre partenaire, partir vivre ailleurs perd forcément beaucoup de son attrait

Le cliché veut que les Flamands aiment rester dans leur patelin. Ils partent peut-être étudier en ville, mais reviennent volontiers ensuite au bercail, dans leur village d’origine. Les chiffres le confirment. Je lisais récemment dans le journal néerlandais Trouw que les Néerlandais déménagent bien plus souvent au cours de leur vie, et sur de plus longues distances. Les Flamands, eux, quand ils bougent -si tant est qu’ils bougent- restent le plus souvent dans les limites de leur commune. D’où vient cet attachement au port d’attache? Quand toute votre famille vit dans votre village natal, que vos meilleurs amis y sont aussi, et peut-être même votre partenaire -celui ou celle avec qui vous avez échangé un premier baiser autour d’un feu de camp chez les scouts-, partir vivre ailleurs perd forcément beaucoup de son attrait.

Avec un peu de mauvaise foi, on pourrait même faire porter à ces mouvements de jeunesse une part de responsabilité dans l’un des plus grands problèmes belges : la mobilité. À force de vouloir rester au pays, les Flamands parcourent en moyenne 36 kilomètres par jour pour se rendre au travail. C’est près de cinq fois plus que les Néerlandais. Et en raison de l’émiettement du territoire, beaucoup partent de coins perdus où plus aucun bus ne passe, puisque la grande majorité des Flamands ne vit ni en ville ni vraiment au village, mais dans cet entre-deux diffus. Rien d’étonnant alors à ce que la suppression de la voiture de société subventionnée, les plans de circulation, les zones de basses émissions et autres tentatives, pourtant pleines de bonnes intentions, pour lutter contre les embouteillages et la pollution, échouent les unes après les autres.

Anouk van Kampen

journaliste

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