Gevaert et Beniest, artisans de la néerlandisation des entreprises flamandes
Alors que le néerlandais était depuis déjà longtemps, en Flandre, la langue officielle de l’enseignement et l’administration, ce n’est qu’en 1973 que les entreprises ont, à leur tour, définitivement tourné le dos au français. Une évolution largement due à un patient travail de lobbying et à la détermination de deux figures marquantes.
En 1973, le «décret de septembre» entre en vigueur en Flandre. Ce texte au jargon aride fait tomber le dernier bastion francophone en Flandre, le monde de l’entreprise, et revêt à ce titre une importance considérable. La néerlandisation de la société est alors en cours depuis une dizaine d’années. La fixation de la frontière linguistique en 1962 a fait disparaître les derniers vestiges de l’enseignement francophone en Flandre, et les autorités locales communiquent désormais officiellement dans une seule langue: le néerlandais en Flandre, le français en Wallonie. Mais au sein des entreprises, le français demeure très souvent la langue de communication.
Hein Beniest en compagnie de sa femme, Hélène Overlaet © Marleen Beniest
Les tentatives d’imposer le néerlandais au sein du tissu économique flamand remontent pourtant à bien plus loin. Dans l’entre-deux-guerres, l’entrepreneur Lieven Gevaert joue un rôle moteur, avant que, dans les années 1950 et au début des années 1960, le cinéaste Hein Beniest, soutenu notamment par des entreprises comme Gevaert, ne poursuive ce travail. Par leur engagement de longue haleine et leurs investissements, tous deux contribuent, chacun à sa manière, à accélérer la néerlandisation de l’économie flamande.
Un «patois» jugé inférieur
Mais commençons par le commencement. Lorsque la Belgique proclame son indépendance en 1831, le français s’impose comme langue de l’administration, de l’enseignement secondaire et supérieur, de la justice et de l’industrie. La Constitution proclame pourtant l’égalité du néerlandais. Dans les faits, l’élite francophone considère cette langue comme le «patois» inférieur du peuple flamand, indigne d’un usage officiel. Une vision contre laquelle les intellectuels et citoyens néerlandophones ne manquent pas de s’élever, ce qui conduit à la naissance du Mouvement flamand.
D’abord centré sur l’émancipation culturelle (presse, littérature et théâtre en néerlandais), le mouvement a tôt fait de se politiser, ce qui conduit, en 1873, à la première loi linguistique, la loi Coremans, qui fait du néerlandais la langue principale dans les procédures pénales dans les provinces flamandes. Son application reste toutefois limitée: les avocats peuvent encore plaider en français avec l’accord de leur client. Si son impact initial est donc modeste, elle marquera le début d’une longue série.
Dans le monde de l’entreprise, les choses évoluent peu durant longtemps, pour la bonne et simple raison que le centre de gravité industriel se situe alors encore en Wallonie. La Flandre reste majoritairement agricole, dominée par de grands propriétaires fonciers, souvent francophones. Les rares industriels flamands sont eux aussi souvent francophones et liés à l’industrie wallonne.
Le Mouvement flamand comprend qu’une région ne peut peser politiquement sans puissance économique ; cela suppose une main-d’œuvre qualifiée, formée dans sa propre langue
La situation change à la fin du XIXᵉ siècle. L’industrialisation gagne la Flandre: usines de transformation de matières premières coloniales en Campine, industrie textile à Gand, Alost et Renaix, mines dans le Limbourg, essor du port d’Anvers. Les industriels traditionnellement francophones doivent désormais composer avec des collègues flamands, souvent flamingants, qui revendiquent une économie flamande forte, avec le néerlandais comme langue véhiculaire.
Le Mouvement flamand comprend alors qu’une région ne peut peser politiquement sans puissance économique. L’économie doit pouvoir fonctionner indépendamment de la Wallonie et de Bruxelles. Cela suppose notamment une main-d’œuvre qualifiée, formée dans sa propre langue. D’où l’engagement du mouvement en faveur de la néerlandisation de la Rijksuniversiteit Gent (l’université d’État de Gand, dénomination utilisée jusqu’en 1991, en abrégé RUG, aujourd’hui Universiteit Gent), et plus largement de l’ensemble du système éducatif.
Concours de langue et chroniques linguistiques
De plus en plus de chefs d’entreprise flamingants prennent conscience que, pour néerlandiser durablement le monde économique, ils doivent se regrouper au sein d’une organisation capable d’exercer une influence réelle. Au début du XXᵉ siècle naît le Vlaamsch Handelsverbond, dissous après la Première Guerre mondiale. En 1926, il est remplacé par le Vlaams Economisch Verbond (VEV), dont le premier président est Lieven Gevaert, fondateur de l’actuel groupe multinational Agfa-Gevaert.
Gevaert est alors déjà une figure emblématique du patronat flamingant. Autodidacte, il apprend seul le français, l’allemand et l’anglais, se forme par la lecture à la photographie, ouvre d’abord un studio, puis se lance dans la production de papier photo. Le succès est tel qu’il fonde, en 1920, la société Gevaert Photo-Producten, installée à Mortsel.
Lieven Gevaert, autodidacte emblématique, fonde en 1932 les premières écoles secondaires catholiques entièrement néerlandophones. © George Van Raemdonck / Felixarchief / Wikimedia Commons
Issu d’un milieu flamand engagé, Gevaert s’implique très tôt dans la défense des revendications linguistiques. Il contribue à la néerlandisation de l’université de Gand, soutient financièrement des initiatives flamandes et fonde en 1932 les premières écoles secondaires catholiques entièrement néerlandophones: le Sint-Lievenscollege pour garçons et le Sint-Lutgardiscollege pour filles, à Anvers. Après sa mort en 1935, ces écoles et le VEV jouent un rôle central dans la reconnaissance du néerlandais. Les écoles voient naître les premiers «ABN-kernen», c’est-à-dire les premières associations d’étudiants militant pour la promotion de l’Algemeen Beschaafd Nederlands, le néerlandais standard. Le VEV, de son côté, mène un lobbying persistant –et avec succès– en faveur de la néerlandisation des entreprises.
Après la Seconde Guerre mondiale, le centre économique du pays bascule vers la Flandre. Une nouvelle génération d’intellectuels flamands, formés entièrement en néerlandais, entre sur le marché du travail et revendique le droit de travailler dans sa langue. Le combat pour la reconnaissance du néerlandais dans l’entreprise s’intensifie.
Logo et affiche du Vlaams Economisch Verbond. L’organisation est fondée en 1926, avec Lieven Gevaert comme premier président. © ADVN Anvers / Encyclopédie du Mouvement flamand
Le VEV n’est pas seul. Partout émergent des campagnes de promotion du néerlandais standard: les «ABN-kernen» dans l’enseignement, la Vereniging voor Beschaafde Omgangstaal (VBO, Association pour une langue usuelle correcte et soignée), des chroniques linguistiques dans la presse du type «On dit /On ne dit pas», émissions télévisées comme Hier spreekt men Nederlands (Ici on parle néerlandais). Les entreprises soutiennent financièrement ces initiatives, sponsorisent des concours, offrent des prix, organisent des formations linguistiques internes.
Des longs métrages au service du néerlandais standard
Il faut encore évoquer l’action de la Centrale ABN de Hein Beniest. À l’instar de Lieven Gevaert, Beniest est un véritable autodidacte. Après ses études secondaires, il se plonge notamment dans la filmographie. Dès le début des années 1950, il fonde son Bureau de relations publiques, une activité encore relativement méconnue en Flandre à l’époque. Il conçoit des campagnes publicitaires et réalise des films promotionnels. Quelques années plus tard, en 1954, il lance, sous le nom de Centrale ABN, une série de documentaires et de reportages, ainsi que six longs métrages ayant tous pour fil conducteur la promotion de l’Algemeen Beschaafd Nederlands, le néerlandais standard.
Réaliser des longs métrages représente alors un investissement considérable, plus encore dans le contexte de l’époque. Comment Beniest parvient-il à financer ces productions? Certainement pas grâce à des subsides publics. Une première source de revenus provient des droits d’entrée perçus lors des projections. Les films de la Centrale ABN ne sont pas diffusés dans le circuit cinématographique traditionnel, mais projetés à la demande dans des écoles, des associations socioculturelles comme le Davidsfonds ou le Boerinnenbond, ainsi que dans des entreprises. Ces projections sont organisées par les cinq sections provinciales de la Centrale ABN. Animées par des bénévoles, elles sillonnent les écoles, salles paroissiales et cantines d’entreprise avec bobines, projecteurs et écrans, transformant temporairement ces lieux en salles de cinéma.
Hein Beniest avec la scripte Lieve Redant et le caméraman Jef Van Nooten lors du tournage de Brigands voor outer en heerd (1961)© Marleen Beniest
Ces recettes ne suffisent toutefois pas à couvrir l’achat du matériel coûteux ni à faire vivre la famille Beniest. Celui-ci conclut donc des accords avec plusieurs entreprises dirigées par des patrons flamingants, comme Gevaert. En échange de leur soutien financier, il réalise des films publicitaires projetés avant chaque film principal, à la manière des bandes-annonces et publicités précédant aujourd’hui les séances de cinéma. Une publicité directement adressée au bon public, en contrepartie du sponsoring.
Beniest ne s’arrête pas là. Il intervient lui-même dans les écoles et les associations pour expliquer l’importance du néerlandais standard et du «bien parler». Avec la Centrale ABN, il organise également des concours. Là encore, des entreprises telles que Flandria (navigation à vapeur), Dupuis (édition), Mercator (assurances) et la Kredietbank apportent leur soutien, ce qui lui permet notamment de proposer des prix attrayants: piles d’albums de Spirou pour les écoles, bons d’achat, voire des voyages au Tyrol pour les employés d’entreprises participantes. La Centrale ABN fait régulièrement l’objet d’articles dans la presse, une visibilité dont les sponsors se réjouissent évidemment.
Dans la seconde moitié des années 1960, Beniest rencontre toutefois des difficultés croissantes pour remplir ses salles. Le public reste chez lui, installé devant son tout nouveau téléviseur pour regarder la dernière émission de Hier spreekt men Nederlands. Moins de projections signifie moins de public pour les films publicitaires, donc moins de revenus et de sponsors. Le dernier film de la Centrale ABN, Zomercapriolen, sort en 1962. Après avoir réalisé son ultime reportage en 1965, la Centrale ABN cesse ses activités et son fondateur se tourne vers d’autres projets.
Les marches sur Bruxelles
Toutes ces années de lobbying et ces investissements ont-ils porté leurs fruits? Assurément. D’abord avec la fixation de la frontière linguistique, qui ne s’est pas faite sans heurts. En 1961 et 1962, le Mouvement flamand, sous l’impulsion notamment du Vlaams Economisch Verbond (VEV), organise deux marches sur Bruxelles. L’objectif est de faire pression sur le gouvernement afin qu’il fixe définitivement la frontière linguistique, malgré l’opposition francophone, et qu’il adapte la législation linguistique dans l’enseignement et le monde de l’entreprise. Hein Beniest réalise des reportages sur ces deux marches.
Deux semaines après la seconde marche, la frontière linguistique est fixée. En 1963 suit une nouvelle législation. Celle-ci impose aux entreprises de rédiger, dans la langue «de la région», donc en néerlandais en Flandre, tous les documents destinés à leur personnel, à l’administration et au public.
Manifestation Rerum Novarum à Anvers (1962). La Centrale nationale des employés (LBC) soutient l’appel à la néerlandisation du monde de l’entreprise. © KADOC, Louvain / Encyclopédie du Mouvement flamand
Il s’agit d’une avancée majeure, mais insuffisante pour néerlandiser entièrement le monde de l’entreprise en Flandre. La communication au plus haut niveau, ainsi que les échanges directs avec les travailleurs, échappent à cette loi et continuent souvent de se faire en français, notamment parce que de nombreuses entreprises sont dirigées par des Wallons, des Bruxellois ou des entrepreneurs flamands francophones. Les Flamands souhaitant accéder aux postes de direction se heurtent toujours à la barrière du français. Une situation incompatible avec l’objectif ultime du VEV: un monde économique pleinement flamand, et donc néerlandophone.
Le décret de septembre
Après un intense travail de lobbying, notamment mené par le VEV, le Conseil culturel flamand, ancêtre du Parlement flamand actuel et compétent en matière de culture et d’usage des langues, adopte en 1973 un décret destiné à régler définitivement la question. Ce décret de septembre, officiellement intitulé «Réglementation de l’usage des langues dans les relations sociales entre employeurs et travailleurs, ainsi que dans les actes et documents écrits imposés par la loi et les règlements aux entreprises», impose ainsi à toute entreprise disposant d’un établissement en Flandre de communiquer en néerlandais avec son personnel.
Lorsque l’entreprise emploie un nombre suffisant de travailleurs allophones, des traductions doivent être prévues via une procédure spécifique, mais celles-ci ne remplacent jamais les documents en néerlandais. La Wallonie et Bruxelles disposent de leur propre législation linguistique.
Dans un premier temps, le décret entraîne un vaste chantier de traduction au sein des entreprises. Factures, fiches de paie, instructions adressées aux travailleurs, communications internes: tout doit désormais être disponible en néerlandais. Dans les mines, on adopte d’abord la terminologie allemande utilisée dans les mines néerlandaises (comme schacht ou schachtbok pour chevalement), avant de revenir rapidement à des termes français vernacularisés, devenus familiers (beur, bellefleur).
14 octobre 1962. Des manifestants brandissent des banderoles lors de la deuxième «Marche de Bruxelles». © Eric Koch / Anefo / Wikimedia Commons
Aujourd’hui encore, le décret de septembre régit l’usage des langues dans toutes les entreprises disposant d’un établissement en Flandre. Les factures doivent donc toujours être établies au minimum en néerlandais, et toute communication avec les employés, des emails aux logiciels utilisés, doit se faire dans cette langue. La procédure de traduction pour les travailleurs non néerlandophones reste d’application. Les factures peuvent toutefois être rédigées parallèlement dans une autre langue européenne.
Le français a ainsi cédé la place au néerlandais comme langue de travail véhiculaire «naturelle» dans les entreprises flamandes. Dans les multinationales, l’anglais s’y ajoute souvent, mais sans pouvoir supplanter totalement le néerlandais. Du moins tant que le décret de septembre demeure en vigueur.










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