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La Pacification de Gand : l’oubli au service de la paix

Par Isabel Casteels, traduit par Pierre Lambert
6 novembre 2026 11 min. temps de lecture La Pacification de Gand : l’union malgré les divisions

En 1576, après des années de conflit, les Pays-Bas concluent la paix. Mais l’accord vole rapidement en éclats. Quatre cent cinquante ans plus tard, pourtant, on parle toujours de ce traité avorté. Pour l’historienne néerlandaise Judith Pollmann et son collègue flamand Marnix Beyen, la Pacification vaut surtout par la tentative qu’elle incarne : permettre à d’anciens ennemis de vivre à nouveau ensemble. « C’était une forme de justice transitionnelle : il fallait faire table rase du passé. »

Si la Pacification de Gand n’aura tenu que peu de temps, elle n’en est pas moins considérée comme un tournant dans l’histoire des Pays-Bas. « À ce moment-là, le régime des Habsbourg perd la main », explique Judith Pollmann, professeure d’histoire moderne à l’université de Leyde et lauréate du prix Spinoza en 2025. Le gouverneur général vient de mourir et, dans l’attente de son successeur, le Conseil d’État, organe consultatif du roi d’Espagne Philippe II, exerce provisoirement le pouvoir. « Mais le Conseil d’État se révèle impuissant. C’est dans ce vide du pouvoir que se produit un coup de force. »

Les États des provinces demeurées fidèles au roi prennent alors les choses en main et engagent des négociations avec la Hollande et la Zélande insurgées de Guillaume d’Orange. « Les provinces restées dans le camp royal concluent désormais un accord avec les insurgés. Pour la première fois, la position de Philippe II dans les Pays-Bas semble véritablement ne plus tenir qu’à un fil. »

Pourtant, la paix se désagrège rapidement. « Vouloir mettre fin à une guerre civile au moyen d’un texte élaboré sous très forte pression, inachevé de surcroît, et dans lequel les principaux points de négociation ont simplement été reportés… Il y a évidemment peu de chances que cela débouche sur une solution satisfaisante », observe Pollmann. Face à la menace des soldats mutinés, le traité doit être conclu à la hâte, et la question épineuse de la religion est donc laissée de côté.

Il apparaît très vite que les différentes provinces n’interprètent pas le document de la même manière. Officiellement, le statu quo religieux serait maintenu partout. Pour la Hollande et la Zélande insurgées, cela reviendrait à légitimer le pouvoir exercé par les réformés, tandis que les autres provinces resteraient catholiques. En revanche, les persécutions religieuses cesseraient et la libre circulation entre les provinces serait rétablie. « Pour les Pays-Bas méridionaux, cela signifie que de nombreuses personnes qui avaient fui le régime peuvent rentrer chez elles, explique Pollmann. On parle de dizaines de milliers de réfugiés. Ce qui s’est produit ensuite – la prise de pouvoir calviniste dans plusieurs villes flamandes et brabançonnes – n’aurait tout simplement pas été possible si ces réfugiés étaient restés en exil. »

Marnix Beyen : La Pacification a donné lieu à toutes sortes d’interprétations. Qui, au juste, l'avait trahie ? Les catholiques, avec l’Union d’Arras, ou au contraire les protestants ?

L’activisme calviniste va cependant beaucoup trop loin aux yeux de nombreux catholiques. Au début de 1579, plusieurs provinces du Sud, principalement francophones, s’unissent au sein de l’Union d’Arras afin de défendre le catholicisme et de réaffirmer leur fidélité à Philippe II. En réaction se constitue l’Union d’Utrecht, qui regroupe plusieurs provinces du Nord opposées au roi d’Espagne. La guerre civile reprend.

Le caractère vague de la Pacification suscite très tôt des débats sur la portée réelle de l’accord et sur les responsabilités dans son échec, comme l’explique Marnix Beyen, professeur à l’université d’Anvers et spécialiste de l’histoire de la Belgique : « Elle a donné lieu à toutes sortes d’interprétations. Qui, au juste, avait trahi la Pacification ? Les catholiques, avec l’Union d’Arras, ou au contraire les protestants ? »

Cette ambiguïté n’est probablement pas fortuite, suggère Pollmann. « Peut-être le texte était-il même délibérément conçu pour se prêter à plusieurs interprétations. L’essentiel était qu’il existe. Il donne une impulsion aux négociations avec le nouveau gouverneur général, don Juan d’Autriche, et permet à Guillaume d’Orange de tenter de prendre la tête de la révolte dans l’ensemble des Pays-Bas. Mais on peut difficilement dire que le contenu de la Pacification ait eu une influence déterminante sur l’avenir politique des Pays-Bas. »

Quand l’oubli devient une condition de paix

Pourquoi le traité conserve-t-il malgré tout son importance ? « Le premier article de la Pacification stipule qu’il faut oublier tout ce qui s’est passé, explique Pollmann. C’est une clause standard dans tous les traités de l’époque moderne destinés à mettre fin à une guerre civile. Il s’agit avant tout d’une amnistie : les actes commis pendant la guerre civile ne peuvent plus donner lieu à des poursuites. Avec la Pacification, tous les crimes de guerre des années précédentes sont en quelque sorte officiellement voués à l’oubli. »

En Hollande et en Zélande, la Pacification entérine le statu quo. Il importe dès lors d’effacer les traces de la guerre civile. Or celles-ci remontent notamment à 1572, année où les Gueux de mer s’étaient emparés de la petite ville de La Brielle (Den Briel), remportant l’un des premiers succès des insurgés. C’est précisément pour la période allant de 1572 à 1576 que les archives présentent ensuite d’étonnantes lacunes. « On constate ainsi la disparition soudaine, dans un certain nombre de villes de Hollande, des documents officiels couvrant ces années, relève Pollmann. L’administration de la ville de Leyde disposait du meilleur secrétaire municipal des Pays-Bas, mais voilà que les procès-verbaux de 1572 à 1576 se sont tout à coup volatilisés. Même chose pour les États de Hollande : tout a disparu. Je pense donc qu’ils ont pris au pied de la lettre cette injonction à l’oubli. »

Selon Pollmann, cette clause vise véritablement à faire table rase du passé. Il s’agissait de permettre à des gens qui avaient cherché à s’entretuer de recommencer à vivre ensemble. Or une telle coexistence est impossible si le souvenir du conflit, de la souffrance et des injustices reste constamment présent. « C’est en fait une forme de justice transitionnelle, explique Pollmann. La question est la suivante : que faut-il faire pour mettre fin à une guerre civile ? Mais si l’on oublie la guerre civile elle-même, le document qui devait rétablir la paix n’a plus forcément de raison de rester dans les mémoires. »

Dans les années qui suivent, le souvenir de la Pacification s’estompe largement. Cet oubli s’explique également dans les provinces du Sud, qui repassent sous l’autorité des Habsbourg. « La Pacification marque un moment où les provinces méridionales se montrent infidèles au roi, et elles préfèrent ensuite ne pas trop s’y attarder », explique Pollmann. Le traité est donc présenté comme un mal nécessaire. « Il fallait bien faire quelque chose contre ces troupes mutinées. Et Guillaume d’Orange en a profité. Heureusement, cela n’a pas duré très longtemps… Voilà, en substance, la lecture qui s’est imposée dans les Pays-Bas méridionaux. »

Un regain d’intérêt au XIXᵉ siècle

Si le traité lui-même ne tient pas longtemps, l’oubli, en revanche, s’avère bien plus durable : pendant des siècles, la Pacification restera largement dans l’ombre. Ce n’est qu’au XIXᵉ siècle qu’elle retrouve une portée politique et devient un enjeu de combat idéologique, précisément dans le jeune État belge, héritier d’une partie des anciens Pays-Bas méridionaux. « Le traité est tiré de son sommeil vers 1876, à l’occasion de son tricentenaire, lorsque se tient à Gand la grande commémoration de la Pacification », indique Marnix Beyen.

En réalité, la Pacification se prêtait assez mal à une commémoration nationale. « Une commémoration nationale repose souvent sur une opposition entre “nous” et “eux”. Il faut des martyrs, un héros, un ennemi, etc. Or la Pacification est un épisode particulièrement complexe, sans combattants mais avec des diplomates. Il était donc difficile de l’intégrer dans le grand récit de la construction nationale. De plus, la Belgique a vu le jour en 1830 à la suite d’un conflit avec les Pays-Bas. Comment intégrer alors à ce récit une paix sur laquelle les dix-sept provinces s’étaient accordées ? »

Ce sont précisément les tensions internes à la Belgique qui finissent par donner une place à la Pacification dans la culture mémorielle, poursuit Beyen. « Lorsqu’une lutte s’est engagée en Belgique entre cléricaux et anticléricaux [ou libéraux]), les anticléricaux ont commencé à voir dans la Révolte des Pays-Bas un exemple à suivre. Nombre d’entre eux se sont également convertis au protestantisme et se sont tournés vers les Pays-Bas comme source d’inspiration. C’est alors que la Pacification a été présentée, de manière parfaitement anachronique, comme un moment de rapprochement belgo-néerlandais. »

Les festivités organisées en 1876 autour de la Pacification ne font qu’attiser les tensions. « Les catholiques y voient une lecture anticléricale des événements, qui passe sous silence la répression calviniste, ajoute Beyen. La célébration de la Pacification sert en quelque sorte de paravent derrière lequel les libéraux peuvent déployer un récit anticlérical à la gloire des Gueux. La complexité, le pragmatisme… tout cela est très peu présent dans ces festivités. On fait de la Pacification un épisode de cette lutte, puis on la présente comme ayant été trahie. Cela correspond bien à la logique des récits nationaux. »

Aux Pays-Bas, en revanche, la Pacification ne donne pas lieu à de grandes célébrations en 1876, note Pollmann. « Ils ont sans doute jugé préférable de ne pas la commémorer. Quatre ans plus tôt, en 1872, il y avait eu la grande commémoration de la prise de La Brielle par les Gueux de mer en 1572, et les choses avaient terriblement dégénéré, avec notamment des affrontements de rue entre catholiques et protestants. C’était devenu un véritable sujet de discorde. » Dans le contexte de la pilarisation, les groupes confessionnels et libéraux cherchent au contraire des compromis politiques. « À cette époque, les Pays-Bas aspiraient à une forme de pacification du présent, tout en évitant de remuer le passé », conclut Beyen.

Au XXᵉ siècle, la Pacification trouve en Belgique une place dans l’idéologie grand-néerlandaise du mouvement flamand. Les nationalistes flamands voient dans l’Union d’Arras une trahison des provinces wallonnes. « Dans les années 1930 se dessine une tendance à considérer la Pacification comme une sorte de rêve bourguignon. Mais ces provinces francophones, elles, n’ont pas voulu suivre », explique Beyen.

Dans la branche fasciste du nationalisme flamand, la Pacification sert également de modèle. « Avec la nouvelle orientation adoptée par le Verdinaso, le Verbond van Dietse Nationaal-Solidaristen (Union des nationaux-solidaristes thiois), le discours est le suivant : au lieu de nous opposer à la Belgique, nous devons défendre l’idée d’une sorte d’union personnelle entre les deux maisons royales », relève Beyen. Des ambitions impériales entrent également en jeu. « Les anciennes Dix-Sept Provinces seraient ainsi réunies, avec leurs empires coloniaux. En y ajoutant le Congo, l’Indonésie, le Suriname et l’Afrique du Sud, cela donnerait l’un des plus grands empires du monde. » Pendant la Seconde Guerre mondiale, ces idées grand-néerlandaises se heurtent aux visées de l’occupant allemand.

La Pacification aujourd’hui

Aux Pays-Bas, la Pacification n’a jamais occupé une place importante dans la mémoire collective. D’autres textes, comme l’Union d’Utrecht, l’Apologie de Guillaume d’Orange ou l’Acte de La Haye, ont fini par être considérés comme les « actes de naissance » des Pays-Bas. « La Pacification n’en a jamais fait partie, note Pollmann. Les gens savent assez peu de quoi il s’agit, encore moins qu’en Belgique. Prenez par exemple l’article qui prévoit que personne ne sera persécuté en raison de sa religion. Aux Pays-Bas, on pense généralement que ce principe a été formulé pour la première fois dans l’Union d’Utrecht. Or il figurait déjà noir sur blanc dans la Pacification. »

À l’échelle locale, en revanche, la commémoration de la Pacification conserve toute son importance, affirme Beyen. « Gand possède sa propre culture mémorielle, qui correspond aussi au positionnement idéologique de la ville. » La Pacification s’inscrit dans l’image que la ville a d’elle-même, marquée par l’attachement à la libre pensée, au pluralisme et à l’autonomie urbaine face au pouvoir central.

Judith Pollmann : La Pacification dit en substance : nous allons faire comme si rien ne s’était passé. C’est diamétralement opposé à notre manière de procéder aujourd’hui, avec les commissions de vérité et de réconciliation

Aux Pays-Bas également, les commémorations de la Révolte des Pays-Bas sont plus vivantes à l’échelle locale qu’au niveau national. Ainsi, en 2022, à l’occasion du 450ᵉ anniversaire de la prise de La Brielle, une quarantaine de communes ont conjugué leurs forces au sein d’un réseau. « Chacune a travaillé, à sa manière, sur la mémoire de la guerre de Quatre-Vingts Ans, tout en menant de nombreuses initiatives en commun », précise Pollmann. Ces communes considéraient 1572 comme la « naissance des Pays-Bas ». La commémoration de 1576 constitue l’aboutissement des activités de ce réseau. « Il va se dissoudre à la fin de cette année, annonce Pollmann. C’est une conclusion logique, puisque 1576 marque la fin de la guerre civile en Hollande et en Zélande. »

Fait intéressant, ce sont précisément ces initiatives locales qui franchissent les frontières nationales. Les communes néerlandaises associées aux commémorations de 1572 collaborent ainsi avec Anvers et Gand. Il en va de même pour les organisateurs des Pacificatielezingen. « Ces conférences ont vu le jour dans le sillage des commémorations de 1976 », précise Beyen. Cette année-là, un groupe d’avocats, qui s’intéressaient à la Pacification pour sa portée juridique, est à l’origine de conférences organisées tour à tour à Gand et à Breda. On retrouve ainsi, dans la mémoire de la Pacification, cette coopération transfrontalière qui était déjà au cœur du traité.

Cette année, c’est Judith Pollmann qui doit prononcer la conférence sur la Pacification. Elle y réfléchira également à ce que celle-ci peut encore signifier aujourd’hui. « La question de départ de la Pacification était la suivante : comment mettre fin à une guerre civile ? », rappelle-t-elle. La Pacification soulève ainsi une question intemporelle : comment des groupes qui se sont opposés pendant des années peuvent-ils recommencer à vivre ensemble ? Que faire une fois la violence terminée ? Se souvenir, pardonner, juger – ou au contraire oublier ?

« Le premier article de la Pacification dit en substance : nous allons faire comme si rien ne s’était passé, souligne Pollmann. C’est diamétralement opposé à notre manière de procéder aujourd’hui, avec les commissions de vérité et de réconciliation et d’autres dispositifs du même genre. À l’époque de la Pacification de Gand, on envisageait les choses tout autrement. On voulait réellement mettre un point final à la guerre civile. Je veux montrer qu’on peut aussi voir les choses sous cet angle. »

Isabel Casteels

historienne et autrice

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