Miroir de la culture en Flandre et aux Pays-Bas

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La situation linguistique en Flandre française à travers l’Histoire
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La situation linguistique en Flandre française à travers l’Histoire

Depuis fin 2021, le flamand occidental fait partie des langues régionales officiellement reconnues en France. Il prend ainsi place aux côtés d’une vingtaine d’autres langues régionales et pourra dorénavant être enseigné dans les écoles françaises. La reconnaissance du flamand, mais pas du néerlandais, a fait réagir tant en Flandre française qu’en Flandre belge. Mais au fait, pourquoi ce dialecte est-il parlé en France? Les locuteurs du flamand de France sont-ils encore nombreux? Quels effets cette reconnaissance aura-t-elle sur l’enseignement du néerlandais? Dans la première partie d'une série en deux volets, la linguiste Melissa Farasyn retrace l’histoire ancienne et récente du flamand en Flandre française.

À l’extrême nord-ouest de la France, dans un petit coin des Hauts-de-France proche de la frontière belge, une partie de la population s’exprime aujourd’hui encore dans l’un ou l’autre dialecte flamand. Cette aire linguistique, délimitée au sud par la frontière linguistique séparant les domaines germanique et roman, est aussi appelée Flandre française. Le propos de cet article est de parcourir brièvement son histoire, de retracer quelques évolutions marquantes qu’elle a connues au fil des siècles et de brosser la situation linguistique de la région telle qu’elle se présente aujourd’hui.

Un brin de germanique dans le nord de la France

Dans le paysage dialectal néerlandais traditionnel, les principaux contrastes que nous observons n’opposent pas, contrairement à ce que beaucoup pourraient attendre, les dialectes du nord et du sud, mais ceux de l’ouest et de l’est. Ces contrastes trouvent leur origine dans une série de déplacements de population que nous pouvons situer aux IVe et Ve siècles de notre ère. La linguiste Magda Devos expose en détail dans son étude comment différentes peuplades germaniques, qui avaient chacune leur propre langue, se sont établies à l’époque dans cette région linguistique. Ces peuplades venaient aussi bien d’outre-mer (Germains de la mer du Nord) que de l’est (Francs). C’est ainsi que les dialectes côtiers parlés en Flandre, dans le nord de la France et dans les actuels Pays-Bas (flamand, zélandais et hollandais) constituent une unité historique distincte par rapport aux dialectes pratiqués plus à l’intérieur des terres (par ex. le brabançon et le limbourgeois).

L’aire linguistique néerlandaise historique était également jadis un peu plus étendue qu’aujourd’hui: la frontière linguistique entre domaines germanique et roman, qui s’est formée aux VIIe et VIIIe siècles comme une sorte de ligne de démarcation après la conquête du Nord de la Gaule par les Germains, courait de l’embouchure de la Canche jusque peu au-dessus de Lille. Mais, au fil des siècles, elle n’a cessé de glisser vers le nord. La naissance et le déplacement de la frontière linguistique ont fait l’objet d’études approfondies au cours du siècle dernier, parmi lesquelles celles des linguistes Willem Pée et Maurits Gysseling. Les conclusions de Gysseling, qui remontent à une cinquantaine d’années, se trouvent encore dans les archives des Pays-Bas français.

Il subsiste aujourd’hui des traces de l’aire linguistique germanique plus étendue d’autrefois, notamment dans la toponymie, où de nombreux noms sont d’origine germanique. Témoin, entre autres, la plage de Wissant (‘wit zand’ ou sable blanc) sur la côte d’Opale entre le Cap Gris-Nez et le Cap Blanc-Nez. De plus, maintes sources historiques parvenues jusqu’à nous attestent la présence du néerlandais (ou de dialectes néerlandais) dans la région. Parmi les exemples connus, citons les plus anciennes gloses interlinéaires conservées en ancien néerlandais (entendez par là des explications ou traductions d’un texte dans une autre langue, XIe siècle) et la prestation de serment d’échevin en moyen néerlandais de Saint-Omer (XIVe siècle), prestation de serment requise d’un échevin lors de son entrée en fonctions. La photo ci-dessous, extraite de l’article qu’y ont consacré Cyriel Moeyaert et co-auteurs, montre le texte du serment, qui a été consigné à la fois en français et en néerlandais.

Le déclin accéléré du flamand à partir du XVIIIe siècle

Le déplacement de la frontière linguistique évoqué plus haut s’est opéré pendant plus de mille ans de manière très graduelle et résultait des contacts entre le picard et le flamand (et dans une moindre mesure du bilinguisme). Pour le linguiste Hugo Ryckeboer, le phénomène est principalement dû au prestige des variétés de roman et à leur portée économique. Dans les villes, surtout, la bourgeoisie parlait picard (ou, plus tard, français). Sur le plan économique, il était important pour les commerçants de pouvoir communiquer dans cette langue.

Au XVIIe siècle vinrent s’ajouter un certain nombre de facteurs politiques qui influencèrent la langue de la région. Les Pays-Bas français, qui comprenaient la région où se parlait le flamand de France, ont fait partie des Pays-Bas espagnols jusque dans la seconde moitié du XVIIe siècle. Ils ont ensuite été cédés à la France après une défaite face aux armées de Louis XIV. En 1713, ils furent définitivement rattachés à la France. Cela n’eut que peu d’effet sur la situation linguistique durant les premières décennies, mais les choses changèrent à l’époque de la Révolution française de 1789. À partir de ce moment, la politique française en matière linguistique s’employa à interdire les langues des minorités. Elle n’y voyait en effet que des vestiges des temps féodaux, incompatibles avec les idées révolutionnaires.

Les péripéties politiques expliquent que les dialectes flamands en France ont pris un tour particulier. Elles ont engendré quelque chose d’unique au sein des langues germaniques, à savoir que les dialectes de Flandre française sont les seuls dialectes néerlandais à ne pas avoir pour langue culturelle de référence le néerlandais, langue germanique, mais le français, langue romane. Sans compter que leur isolement politique et linguistique les a pratiquement tenus éloignés de toute une série de processus majeurs en matière de langue qui ont bel et bien affecté, en tout cas à un degré nettement plus prononcé, le reste des parlers néerlandais du sud.

Il s’ensuit que, pour bon nombre de phénomènes, la frontière entre États est devenue une frontière linguistique. Cela tient tout d’abord à l’isolement d’une aire linguistique dans laquelle la standardisation du néerlandais était en plein essor depuis le XVIe siècle, et en second lieu au fait que les dialectes de la région subissaient à peine l’influence de dialectes expansifs comme le brabançon. C’est que, répétons-le, les dialectes côtiers et ceux de l’intérieur du pays forment deux unités historiques distinctes. Les différences entre flamand occidental et oriental d’une part, brabançon et limbourgeois d’autre part étaient également beaucoup plus ténues qu’aujourd’hui.

La principale zone de transition entre dialectes se situait (et se situe encore toujours) entre l’aire flamande et l’aire brabançonne. C’est seulement au haut Moyen Âge que le limbourgeois a commencé à se différencier des dialectes plus occidentaux en raison de l’expansion des Francs ripuaires, avec la conséquence que des mutations consonantiques du haut-allemand ont pénétré jusque dans l’aire linguistique brabançonne.

Quelques caractéristiques linguistiques du dialecte flamand qui faisait autorité à la fin du Moyen Âge se sont également retrouvées en brabançon. À partir du XVIe siècle, le dialecte brabançon est devenu dominant. La moitié orientale du flamand (le flamand oriental) a été brabantisé, s’éloignant ainsi du flamand occidental. Cette famille de dialectes west-flamands, qui se situe en bordure du territoire, a eu, en raison de sa localisation géographique, moins de contacts avec d’autres dialectes que les familles plus centrales. C’est particulièrement le cas en Flandre française, dont l’isolement à la fois linguistique et politique faisait qu’elle subissait à peine l’influence du brabançon.

Par ailleurs, une caractéristique typique du flamand de France est l’influence très ancienne du français (picard). La faible pénétration du dialecte expansif du Brabant en Flandre française se remarque encore aujourd’hui. Sur la carte lexicographique de Jan Goossens ci-dessous, on voit par exemple que, dans des régions situées plus au nord, le mot patat, typiquement brabançon, a largement supplanté (hachures horizontales) le flamand aardappel (ou ses variantes telles que erpel) ou qu’il l’a concurrencé (hachures horizontales + verticales). En Flandre française, par contre, aardappel s’est maintenu.

L’évolution qui vient d’être décrite explique que les dialectes de Flandre française aient conservé de nombreuses caractéristiques linguistiques médiévales qui, ailleurs, ont disparu sous l’influence de phénomènes nouveaux ou de caractéristiques importées. Il faut cependant ajouter que, du fait qu’une langue naturelle parlée est constamment en évolution, maints néologismes et particularismes linguistiques sont apparus au fil du temps (voir Farasyn 2021).

Histoire récente

Nous avons déjà mentionné que, depuis la Révolution de 1789, la politique française en matière linguistique a été encline à tolérer de moins en moins l’usage des langues minoritaires. L’une des lois les plus importantes ayant entraîné le recul du flamand de France est la loi Montalivet, adoptée en 1833. Elle disposait que le français était la seule langue autorisée dans l’enseignement en France. Si on y ajoute l’obligation scolaire instaurée pour l’enseignement fondamental dans la seconde moitié du XIXe siècle, on peut tenir pour certain que pratiquement tous les écoliers étaient dès lors bilingues.

Il résulte de l’histoire récente qu’il n’y a plus guère aujourd’hui que des gens âgés en milieu rural pour continuer à parler flamand

Pas question de badiner avec les directives officielles: des sanctions étaient prévues si on parlait flamand à l’école. L’élève pris en défaut devait porter un insigne attestant qu’il avait parlé flamand. De plus, les enfants étaient incités à dénoncer le condisciple fautif. Il n’était pas rare que les parents décident de ne plus parler que français avec leurs enfants à la maison dans l’espoir de leur donner de meilleures chances, y compris si eux-mêmes avaient le flamand pour langue maternelle ou continuaient à le parler entre eux. Dans certaines familles, au début du XXe siècle, les aînés étaient encore élevés en flamand tandis que les plus jeunes l’étaient en français. Il est vrai que d’entendre encore parler flamand chez soi entretenait chez beaucoup d’enfants une connaissance passive de la langue (c’est-à-dire qu’ils la comprenaient mais n’étaient plus capables de la parler).

Il résulte en tout cas de l’histoire récente qu’il n’y a plus guère aujourd’hui que des gens âgés en milieu rural pour continuer à parler flamand. Souvent, ils sont gênés de la connaissance qu’ils reconnaissent eux-mêmes insuffisante de leur langue, ce qui est d’ailleurs typique des langues menacées d’extinction. Même le nombre de personnes qui n’ont plus qu’une connaissance passive de la langue diminue fortement. Souvent, cela se réduit à quelques mots ou dictons. Généralement, il s’agit d’un langage chargé émotionnellement, comme des jurons ou des invocations à caractère religieux.

Dénombrer les locuteurs avec précision est une vraie gageure. S’il arrive que des chiffres soient rendus publics, ils grossissent fréquemment la réalité ou, au contraire, la sous-estiment, le but étant, dans les deux cas, d’étayer des convictions politiques. En outre, il est difficile de jauger ce patrimoine linguistique en fonction du degré de connaissance chez les locuteurs, qui peut aller d’un niveau (passif) rudimentaire à une connaissance (active) très aboutie.

Dans bien des études linguistiques, un locuteur n’est considéré comme authentique locuteur de sa langue maternelle que s’il acquiert celle-ci dans son enfance. Le locuteur d’une langue maternelle n’est donc pas la personne dont la mère (ou le père) parle une langue déterminée, mais celle parlant la langue en question depuis l’enfance. D’autre part, acquérir une langue n’est pas la même chose qu’apprendre une langue: l’acquisition de la langue maternelle ne requiert pas un apprentissage formel. Personne, par exemple, n’expliquera à l’enfant qui acquiert la langue quand il doit dire eneeë ou comment fonctionne exactement la double négation (par ex. ‘ik en geloof het niet – je ne le crois pas). L’enfant réussit à assimiler la langue s’il y est suffisamment exposé par interaction avec des personnes s’exprimant dans leur langue maternelle.

De plus, il est remarquable que le processus d’acquisition de la langue soit couramment considéré comme se situant dans une période critique, jusqu’aux alentours de la puberté. Enfin, il est généralement admis que l’assimilation de la langue maternelle passe par des intuitions linguistiques, autrement dit: l’individu est capable, sans aucun apprentissage, d’identifier telle ou telle expression comme acceptable ou non dans sa langue usuelle.

Il reste que, compte tenu des circonstances évoquées dans ce qui précède, le flamand en Flandre française est menacé d’extinction, au même titre que la moitié des quelque sept mille autres langues parlées dans le monde.

Sources
  • Devos, M. (2006). Genese en structuur van het Vlaamse dialectlandschap. In: J. De Caluwe en M. Devos (réd.), Structuren in talige variatie in Vlaanderen. Studia Germanica Gandensia (Libri) / Spieghel Historiael. Gand, Academia Press, pp. 35-61.
  • Guichet dialectal. https://www.dialectloket.be/tekst/dialectologie/
  • Farasyn, M. (2021). V(>)2 in de declaratieve hoofdzin in de Frans-Vlaamse dialecten. In: Handelingen – Koninklijke Zuidnederlandse Maatschappij voor Taal- en Letterkunde en Geschiedenis, 74, pp. 81–99.
  • Goossens, Jan (1970). Inleiding tot de Nederlandse dialectologie. In: Handelingen van de Koninklijke Commissie voor Toponymie en Dialectologie (Bruxelles): 44, pp. 105-273.
  • Gysseling, M. (1976). Ontstaan en verschuiving van de taalgrens in Noord-Frankrijk. In: De Franse Nederlanden - Les Pays-Bas français 1, p. 70-85.
  • Moeyaert, C., H. Ryckeboer, and A. Berteloot (2001). De Middelnederlandse schepeneed van Sint-Omaars (veertiende eeuw). Tijdschrift voor Nederlandse Taal- en Letterkunde 117, n° 4 (2001), pp. 367-375.
  • Ryckeboer, H. (1997). Het Nederlands in Noord-Frankrijk: sociolinguïstische, dialectologische en contactlinguïstische aspecten. UGent.
  • Taeldeman, J. (2001). De regenboog van de Vlaamse dialecten. In Het taallandschap in Vlaanderen. Gent, Academia Press, pp. 49–58.

La présente étude est financée par une bourse de recherche postdoctorale accordée à M. Farasyn par le Fonds Wetenschappelijk Onderzoek Vlaanderen (FWO 12P7922N).
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