Les femmes, grandes absentes des cours d’histoire coloniale aux Pays-Bas et en Indonésie
L’enseignement de l’histoire a pour but d’aider les adolescents à développer un regard critique sur le passé, y compris sur le colonialisme et ses répercussions actuelles. Mais le chemin vers un récit véritablement inclusif reste long, comme le démontre une étude consacrée aux manuels scolaires abordant l’histoire coloniale entre l’Indonésie et les Pays-Bas : les femmes y sont largement invisibilisées, et même les ouvrages les plus récents peinent à intégrer une diversité de perspectives.
Quelles sont les figures féminines clés de la lutte pour l’indépendance de l’Indonésie ? Qui étaient les épouses de l’amiral Michiel de Ruyter ? Comment ces femmes vivaient-elles, que pensaient et ressentaient-elles ? Il y a peu de chances que des adolescents, en Indonésie comme aux Pays-Bas, soient en mesure de répondre à ces questions sur base du contenu de leurs manuels d’histoire. La perspective de ces femmes, épouses ou combattantes, n’y apparait que rarement, voire pas du tout.
Cette absence de multiperspectivité dans les manuels d’histoire fait aujourd’hui l’objet de critiques de plus en plus vives. La multiperspectivité est une approche qui consiste à intégrer les points de vue de différents acteurs historiques, historiens et figures contemporaines, ou encore à faire place à des récits alternatifs face aux grands récits dominants (master narratives). Compte tenu du rôle formateur de l’enseignement de l’histoire dans la compréhension du passé colonial et de ses répercussions à travers les générations, nous avons analysé, dans une étude récente, la place accordée à la multiperspectivité dans les manuels d’histoire indonésiens et néerlandais.
L'absence de multiperspectivité dans les manuels d’histoire fait aujourd’hui l’objet de critiques de plus en plus vives
Ces ouvrages reposent souvent sur des récits dominants, des cadres de référence qui structurent notre compréhension des événements historiques, des identités culturelles et des phénomènes sociaux, ou la manière dont ceux-ci sont interprétés au sein d’une communauté donnée. En adoptant une version univoque et autoritaire des faits, ces récits tendent à reléguer d’autres points de vue à la marge. À l’inverse, la multiperspectivité dans les manuels scolaires peut contribuer de manière substantielle à un enseignement de l’histoire plus inclusif, dans lequel tous les élèves puissent se sentir pleinement concernés. Des études en psychologie montrent par exemple que les filles assimilent mieux le contenu des cours lorsque le matériel pédagogique comporte des illustrations de femmes, plutôt que des représentations exclusivement masculines. De plus, la multiperspectivité favorise le développement d’une pensée critique à l’égard de l’histoire chez les élèves, un objectif fondamental de la formation historique.
Notre étude s’est concentrée sur la représentation des acteurs historiques dans les textes et les illustrations de manuels consacrés à l’histoire coloniale entre l’Indonésie et les Pays-Bas. Combien de femmes et d’hommes racisés, combien de femmes et d’hommes blancs y figurent ? Dans quels rôles sont-ils présentés (citoyens, religieux, combattants pour la liberté, etc.) et de quelle manière sont-ils décrits ? En analysant des manuels publiés sur huit décennies, de 1948 à 2022, nous avons pu observer l’évolution de ces représentations au fil du temps. Nous avons également relevé les similitudes et les différences entre les ouvrages indonésiens et néerlandais.
Dans les manuels scolaires néerlandais et indonésiens, ce sont les hommes (blancs et racisés) qui sont les plus représentés, comme sur cette image issue des ouvrages Tijd voor Geschiedenis (2022) et Sejarah Indonesia (2014) où l’on voit des habitants de Bantam accueillant des colons néerlandais. © Wereldmuseum, Amsterdam
Euro- et Asie-centrisme
Depuis les années 1990, les recherches consacrées au matériel pédagogique s’inspirent de plus en plus des études postcoloniales, un courant qui cherche à remettre en question les modes de pensée dominants sur les sociétés occidentales et non occidentales, et à lutter contre les inégalités mondiales héritées du (néo)colonialisme. Des travaux antérieurs ont démontré que les manuels d’histoire en Europe comme en Asie tendent à adopter une perspective centrée sur leur propre continent (soit respectivement euro-centrique et asie-centrique). Plutôt que de proposer aux élèves une pluralité de perspectives, ils présentent les événements, les évolutions, les lieux, les sources et les acteurs historiques principalement du point de vue des groupes majoritaires dans leur propre contexte national ou continental. Ce contexte local est en outre généralement montré sous un jour plus favorable. Qu’en est-il plus particulièrement des manuels néerlandais et indonésiens ?
Pour répondre à cette question, nous avons sélectionné seize chapitres extraits de manuels consacrés à l’histoire coloniale entre les Pays-Bas et l’Indonésie, rédigés à partir de la proclamation de l’indépendance indonésienne en 1945. Les ouvrages sélectionnés s’adressent à des adolescents (entre douze et dix-huit ans) et ont presque tous été écrits par des auteurs masculins. Les deux titres les plus récents (publiés en 2021 et 2022) se présentent en format numérique.
Ouvrages étudiés
| Période | Indonésie (année) | Pays-Bas (année) |
| 1940-1950 | X | Geschiedenis der volkeren (1948) |
| 1950-1960 | Zaman Dahulu (1956) | Economische ontwikkelingsgang der volkeren (1959) |
| 1960-1970 | Nusa dan Bangsa 1 (1962) Nusa dan Bangsa 2 (1962) |
X |
| 1970-1980 | X | Speurtocht door de eeuwen heen (1977) |
| 1980-1990 | Sejarah Berdasarkan (1989) | Achter het heden (1981) |
| 1990-2000 | Sejarah 2/3 (1993) | Sprekend verleden deel 2 (1994) |
| 2000-2010 | Sejarah Indonesia (2014)
Sejarah Indonesia (2015) |
Sfinx (2001)
|
| 2010-2024 | Sejarah SMA Kelas II (2021, numérique) | Geschiedeniswerkplaats (2018)
Tijd voor Geschiedenis (2022, numérique) |
L’eurocentrisme et l’asiecentrisme, tout comme le nationalisme et le patriotisme, constituent un fil rouge tout au long de la période étudiée. Les manuels néerlandais mettent l’accent sur les principaux succès politico-militaires des Pays-Bas, tandis que les manuels indonésiens font de même du point de vue de l’Indonésie. De même, l’origine des sources utilisées tend à correspondre au pays qui les mobilise : peintures réalisées par des artistes néerlandais ou indonésiens, entretiens avec des Néerlandais ou des Indonésiens, etc.
Au niveau linguistique, les ouvrages indonésiens comme néerlandais opposent fréquemment un « nous » à un « eux » imaginaire ou fantasmé. Dans les manuels indonésiens, les colonisateurs sont décrits au moyen d’adjectifs tels que « cruels » et « violents », tandis que ceux des Pays-Bas dépeignent régulièrement les combattants et les dirigeants indonésiens sous un jour négatif. Les rares exceptions au discours eurocentrique dans les ouvrages néerlandais concernent les descriptions de l’histoire et de l’adaptation cinématographique du roman Max Havelaar de Multatuli. Par ailleurs, les manuels des deux pays abordent la question des Indo (personnes métisses ayant un parent indonésien et un parent néerlandais) ainsi que leur position multiethnique complexe dans la société (post)coloniale.
Sprekend verleden (1994) et Sejarah Berdasarkan (1989) sont les ouvrages qui présentent le plus de multiperspectivité, mais ils constituent à cet égard des exceptions, car les manuels plus récents que nous avons analysés ne suivent pas cette tendance (ou du moins pas de manière substantielle). Dans Sprekend verleden (1994), les auteurs définissent explicitement leur objectif de présenter une image de l’Indonésie qui contraste avec les récits exotisants du XIXe siècle. Ils fournissent de nombreuses informations sur les communautés précoloniales en Indonésie et sur la diversité sociale et religieuse qui y prévalait, mobilisent des sources asiatiques (telles que des chartes, les mémoires du prince Diponegoro, ou encore un entretien avec un homme politique indonésien) et expriment une critique subtile à travers l’usage de guillemets (par exemple autour de l’expression « politique éthique »).
L’ouvrage Sejarah Berdasarkan (1989), rédigé par une femme, rompt avec la pensée binaire en présentant un exemple de collaboration politique entre des acteurs indonésiens et une personne blanche
Outre les évolutions politico-militaires, le manuel accorde également une attention particulière à la manière dont la vie des paysans s’est transformée durant l’occupation coloniale. Les auteurs croisent à la fois les perspectives indonésiennes et néerlandaises sur les événements, et donnent parfois même voix à des divergences d’opinion au sein des communautés indonésiennes ou néerlandaises elles-mêmes. Dans les derniers chapitres du livre, les élèves sont explicitement invités à se mettre dans la peau de différents acteurs à partir de diverses sources européennes et asiatiques (traduites), et à réfléchir à l’impact de la couleur de peau dans les sociétés (post)coloniales.
L’ouvrage Sejarah Berdasarkan (1989), rédigé par une femme, rompt quant à lui avec la pensée binaire en présentant un exemple de collaboration politique entre des acteurs indonésiens et une personne blanche au sein de l’Indische Sociaal Democratische Vereeniging (Association social-démocrate des Indes néerlandaises). Le manuel évite par ailleurs les jugements de valeur, renvoyant plutôt à des perceptions communes, notamment à travers l’emploi de termes comme dianggap (considéré comme) et dicap (décrit comme), ainsi que des constructions passives. Il évite également l’usage du pronom « nous » et est rédigé à la troisième personne. Enfin, le manuel numérique néerlandais Tijd voor Geschiedenis (2022) exploite lui aussi d’importantes possibilités de multiperspectivité, notamment grâce à des entretiens vidéo avec des Indo-Néerlandais ayant vécu la période coloniale et ses répercussions.
Genre et appartenance ethnique
Notre recherche s’est également intéressée à la représentation du genre (c’est-à-dire les caractéristiques et comportements selon lesquels nous nous définissons nous-mêmes ou autrui en tant que femme, homme ou autre), et de l’appartenance ethnique (soit la manière dont nous percevons les autres ou nous-mêmes comme appartenant à des communautés (multi)ethniques, où la couleur de peau, la langue, la nationalité et les pratiques culturelles jouent aussi un rôle). La chercheuse Kimberlé Crenshaw démontrait déjà dans les années 1980 que l’intersectionnalité entre ces deux catégories constituait un important mécanisme d’exclusion systémique, notamment dans le système juridique, mais aussi dans l’enseignement. Selon la théorie de l’intersectionnalité, ce sont les femmes racisées qui sont le plus souvent victimes d’oppressions, tandis que les hommes blancs sont ceux qui subissent le moins les effets liés à leur genre et à leur appartenance ethnique.
Notre analyse met par ailleurs en évidence un indéniable biais masculin (c’est-à-dire une prédominance de la perspective masculine) dans les textes et les illustrations des manuels issus des deux contextes nationaux. Les ouvrages indonésiens mettent principalement en avant des hommes racisés occupant des fonctions politico-militaires majeures (tels que le président Sukarno ou le prince Diponegoro), tandis que les manuels néerlandais se concentrent sur des hommes blancs (comme Jan Pieterszoon Coen ou le général Joannes Benedictus van Heutsz). Cette prédominance masculine se révèle de manière très nette dans les illustrations : les hommes, qu’ils soient blancs ou racisés, y sont de loin les figures les plus représentées. Dans le manuel numérique Tijd voor Geschiedenis, ce biais est encore accentué par le format lui-même, qui reproduit continuellement cette perspective masculine dans les textes, les questions, les titres et les images.
Les femmes blanches, en revanche, sont pratiquement effacées de l’histoire dans les illustrations des ouvrages étudiés. Dans les textes, nous ne trouvons que de rares allusions à des reines européennes (telles que la reine Victoria ou Juliana), et là encore elles sont le plus souvent décrites à l’aide de tournures passives, comme dans la phrase : « La reine Wilhelmina était également présente » (Tijd voor Geschiedenis, 2022).
L’une des rares femmes blanches à figurer dans les illustrations des manuels : la reine Juliana signant l’acte de transfert de souveraineté. Une image similaire représentant la reine Juliana assise figure dans le manuel Tijd voor Geschiedenis (2022). © Nationaal Archief
En ce qui concerne la représentation des femmes racisées, on observe une différence intéressante : dans les manuels indonésiens, elles apparaissent en tant que leaders politico-militaires ou militantes (en particulier pour les droits des femmes, à l’image de Raden Adjeng Kartini), mais aussi comme agricultrices, mères ou victimes de violences. Cette présence féminine demeure néanmoins très inégale selon les ouvrages. Sejarah 2 Melawan Kolonialisme (1993) concentre à lui seul vingt-cinq représentations féminines, alors que les autres manuels n’en comptent qu’entre une et onze. Il est donc difficile de parler d’une véritable tendance des manuels indonésiens vers une plus grande inclusion des femmes racisées.
Les ouvrages néerlandais, quant à eux, occultent presque totalement la présence de ces figures féminines qui ont lutté pour l’indépendance de leur pays. Aucune combattante pour la liberté n’y est mentionnée ni représentée, et les femmes indonésiennes n’y apparaissent qu’en tant qu’ouvrières agricoles, mères ou victimes de violences (sexuelles). Un autre fait marquant réside dans les diverses photographies montrant des femmes racisées servir ou encourager des hommes, tandis que l’inverse ne survient jamais.
Portrait de Raden Adjeng Kartini, représentée dans certains manuels d’histoire indonésiens, notamment Zaman Dahulu (1957). On retrouve des images semblables dans Nusa dan Bangsa (1962) en Sejarah 2/3 (1993). © Wereldmuseum, Amsterdam
Un enseignement plus inclusif
Comment expliquer la persistance de fortes tendances nationalistes, d’un biais masculin marqué, ainsi que de l’effacement (à quelques exceptions près) des femmes dans les récits coloniaux des manuels indonésiens comme néerlandais ?
L’enseignement de l’histoire demeure largement influencé par les priorités politiques et culturelles propres à chaque pays. Dans les contextes (post)coloniaux, où la nation et la construction nationale occupent une place centrale, l’accent est souvent mis sur un leadership « fort » et sur les succès militaires. Les sociétés patriarcales se chargent ensuite d’associer ces réussites avant tout à des figures masculines. La lenteur des réformes visant à inclure des perspectives plus diversifiées peut également s’expliquer par le caractère profondément conservateur du système éducatif. Celui-ci se traduit par un attachement à une historiographie traditionnelle, majoritairement écrite par des hommes, tandis que l’histoire socioculturelle, dans laquelle les contributions des femmes sont davantage visibles, continue d’occuper une place secondaire.
Les auteurs néerlandais de ces manuels gagneraient à s’inspirer de leurs homologues indonésiens afin d’accorder une plus grande place aux figures féminines résistantes et militantes d’Indonésie
Nos résultats offrent néanmoins des pistes aux chercheurs et enseignants soucieux d’inclure plus de multiperspectivité (ou de la mettre davantage en évidence) dans les cours d’histoire. Des études menées sur différentes périodes montrent à quel point les récits dominants participent à l’effacement de certains groupes et de certaines voix de l’histoire. Pour remédier à cela, une collaboration étroite entre chercheurs, éditeurs et auteurs se révèle nécessaire, en dialogue également avec les enseignants et les élèves. La conception de matériel pédagogique incluant un plus grand nombre de points de vue semble notamment passer par la constitution d’équipes d’auteurs mixtes.
Notre étude suggère par ailleurs que les auteurs néerlandais de ces manuels gagneraient à s’inspirer de leurs homologues indonésiens afin d’accorder une plus grande place aux figures féminines résistantes et militantes d’Indonésie. De leur côté, les auteurs indonésiens auraient intérêt à exploiter davantage les possibilités offertes par les médias numériques (le format vidéo par exemple, à l’image des entretiens figurant dans le manuel Tijd voor Geschiedenis), afin de favoriser un enseignement plus inclusif tout en évitant les écueils liés à la reproduction du biais masculin (perceptible dans ce même manuel).
Même si les manuels scolaires ne changent pas ou peu, les enseignants et les élèves disposent d’autres moyens pour enrichir le discours historique qu’ils véhiculent, par exemple, en interrogeant les récits dominants de manière critique, ou encore en introduisant en classe des sources alternatives, comme l’affiche « Dix fois plus d’histoire », à travers laquelle The Black Archives met en lumière des histoires longtemps passées sous silence. Des recherches récentes menées dans l’enseignement secondaire montrent toutefois que de telles initiatives restent marginales à l’heure actuelle. La formation continue des enseignants, tout comme le développement de l’éducation à la citoyenneté dans différentes disciplines, pourraient contribuer à faire évoluer la situation.
Les futures générations d’adolescents en Indonésie comme aux Pays-Bas apprendront alors peut-être que Christina Martha Tiahahu, Maria Walanda Maramis et Cut Nyak Dhien ont joué un rôle majeur dans la lutte pour l’indépendance de l’Indonésie ; qu’Anna van Gelder a été l’une des épouses de Michiel de Ruyter, et que ce dernier n’aurait peut-être pas acquis autant de pouvoir et de renommée sans les relations entretenues par sa femme avec les épouses de hauts généraux de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales (VOC) ; et enfin, que la multiperspectivité et la pensée critique appliquée à l’histoire constituent des atouts précieux : à l’école, mais également au-delà.
« Dix fois plus d’histoire », une affiche à travers laquelle The Black Archives porte à la connaissance du grand public des récits longtemps passés sous silence. © The Black Archives









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