Les musées du nord de la France, écrins discrets de l’art flamand et néerlandais
Le nord de la France abrite un réseau de musées qui conservent un patrimoine flamand et néerlandais d’une richesse insoupçonnée. Des primitifs aux maîtres baroques, de la peinture à la céramique, chaque ville dévoile une part de cette histoire commune avec les Plats Pays. Nous vous y emmenons, de Tourcoing à Lille, au fil d’un parcours qui recèle de nombreux trésors méconnus.
Si l’on connaît bien les grands musées belges ou néerlandais pour leurs trésors flamands et hollandais, on oublie souvent que le nord de la France conserve lui aussi un patrimoine remarquable issu de cette tradition artistique. Héritage d’une histoire commune, enrichie par les échanges commerciaux et culturels, ces collections couvrent un spectre allant des primitifs flamands aux natures mortes raffinées du XVIIe siècle, jusqu’à des pièces plus contemporaines. Tour d’horizon d’une sélection de musées qui, loin des sentiers battus, recèlent des chefs-d’œuvre. De Tourcoing à Douai, de Cassel à Bergues, sans oublier Valenciennes, Bailleul ou Lille, embarquons pour une véritable traversée des Plats Pays… côté français.
Un voyage dans les écoles du Nord à Tourcoing
Nous débutons notre périple au MUba Eugène-Leroy à Tourcoing qui réserve bien des surprises aux amateurs d’art flamand et néerlandais. Dès sa création, ce musée municipal a su rassembler un ensemble d’œuvres où la peinture dialogue avec l’art de l’estampe, offrant un regard complémentaire sur les traditions picturales du Nord.
Theodore Rombouts, L’Échanson-Allégorie de la Tempérance, vers 1628-1632© MUba Eugène Leroy / Valentine Solignac
Côté toiles, on croise des noms aussi évocateurs que David Teniers l’Ancien, dont les scènes villageoises respirent le quotidien des campagnes flamandes, ou Frans Francken le Jeune, familier des tableaux d’histoire foisonnants. Le raffinement floral de Daniel Seghers apporte une note délicate, tandis que la force du caravagisme s’incarne dans Theodore Rombouts, maître anversois qui transporte à Tourcoing l’intensité dramatique héritée d’Italie. Parmi ses œuvres, l’huile sur toile «L’Échanson-Allégorie de la Tempérance» se distingue particulièrement: une composition à la fois élégante et morale, où le geste mesuré du serviteur illustre la vertu de la modération, chère aux humanistes du XVIIe siècle.
Mais le véritable trésor du MUba se cache peut-être dans ses gravures, un domaine où les artistes du Nord excellent tout autant que dans la peinture. On y retrouve les compositions inventives de Hendrick Goltzius, virtuose du maniérisme, ou encore les paysages lumineux de Jan Both et Nicolaes Berchem, inspirés par l’Italie. Le parcours culmine avec les eaux-fortes de Rembrandt, chefs-d’œuvre d’expressivité où l’ombre et la lumière semblent vibrer au creux du papier.
Visiter le MUba sous cet angle, c’est découvrir combien la richesse de l’art flamand et néerlandaise s’est déployée à travers plusieurs supports, toujours avec la même intensité. Tourcoing s’affirme ainsi comme une étape incontournable pour qui veut comprendre l’art du Nord dans toute sa diversité.
Le musée des Beaux-Arts de Valenciennes: un carrefour entre Hainaut et Flandre
En quittant la vallée de la Lys pour descendre vers le Hainaut, nous arrivons à Valenciennes. Au croisement de l’histoire flamande et de l’héritage espagnol, le musée des Beaux-Arts y déploie ses fastes baroques et ses trésors de peinture ancienne. Ici, l’art flamand et hollandais s’exprime avec une ampleur rare en France: près de deux cents tableaux rappellent que la ville a longtemps été rattachée au comté du Hainaut puis aux Pays-Bas espagnols.
Parmi les chefs-d’œuvre, le monumental triptyque du «Martyre de saint Étienne» de Peter Paul Rubens impressionne par son énergie baroque: les corps semblent jaillir de la toile, baignés d’une lumière dramatique. À ses côtés, le tableau de Gerard Seghers, «Saint Éloi aux pieds de la Vierge», illustre la force du caravagisme anversois, où la foi s’incarne dans une intensité saisissante.
Gérard Seghers, Saint Eloi au pied de la Vierge, XVIIe siècle (inv. P. 46.1.162)© musée des Beaux-Arts de Valenciennes
Les primitifs flamands ne sont pas en reste: nous y croisons Jan Provoost, peintre brugeois au style raffiné, ainsi qu’un suiveur de Simon Marmion, maître hennuyer surnommé le «prince des enlumineurs». Du côté néerlandais, les natures mortes de Cornelis de Heem, où verres délicats, mets raffinés et objets précieux se déploient sur la table, témoignent du goût hollandais pour les compositions à la fois sobres et fastueuses, tandis qu’Allaert van Everdingen entraîne le visiteur vers des paysages tourmentés, inspirés de ses voyages en Scandinavie.
Cornelis de Heem, Nature morte, XVII-XVIIIe siècle© musée des Beaux-Arts de Valenciennes
Le musée de la Chartreuse: entre polyptiques et trésors de Delft
Après les fastes baroques de Valenciennes, nous mettons le cap sur Douai, où l’ancienne Chartreuse des moines s’est muée en écrin de chefs-d’œuvre. Ici, polyptiques monumentaux et trésors de Delft rappellent combien la spiritualité et le raffinement ornaient jadis les intérieurs du Nord.
L’ancien couvent des Chartreux abrite l’un des ensembles les plus précieux d’art flamand et néerlandais du nord de la France. Le parcours s’ouvre sur deux polyptiques exceptionnels: celui d’Anchin, chef-d’œuvre du Lillois Jean Bellegambe, surnommé le «maître des couleurs», et celui de Marchiennes, peint par Jan van Scorel, figure majeure de la Renaissance néerlandaise dont le travail est imprégné d’influences italiennes. Autour de ces monuments dialoguent les toiles puissantes de Jacob Jordaens, grand nom du baroque anversois, ou encore les portraits intimistes de Nicolaes Maes, élève de Rembrandt.
Jan van Scorel, Polyptique de Marchiennes, vers 1540 (inv. 2791.1) © musée de la Chartreuse
Mais l’une des fiertés du musée réside dans ses arts décoratifs: une garniture en faïence de Delft issue de la prestigieuse manufacture Het Moriaanshooft (La Tête de maure), reconnue pour son excellence technique et artistique. Réalisée entre 1680 et 1686, cette paire de potiches et son vase-bouteille central, décorés de rouges de fer et de bleus de cobalt dans le goût chinois alors en vogue, était destinée à orner un riche intérieur, probablement devant une cheminée. Ces pièces comptent parmi les très rares exemplaires signés connus de cette manufacture, dont moins de soixante-dix sont recensés dans le monde. Grâce à une acquisition participative récente, Douai conserve désormais un ensemble unique, sans équivalent dans aucun autre musée: un témoignage éclatant du raffinement hollandais conçu dès l’origine pour séduire les élites européennes.
Garniture en faïence de Delft issue de la prestigieuse manufacture Het Moriaanshooft, vers 1680-1686© musée de la Chartreuse
Crucifixion et portraits raffinés au musée Sandelin
En longeant la vallée de l’Aa, nous arrivons à Saint-Omer. Dans l’écrin raffiné d’un hôtel particulier du XVIIIe siècle, le musée Sandelin invite à franchir les siècles, de la rigueur gothique aux portraits élégants de l’âge d’or néerlandais.
Ce musée dévoile un patrimoine flamand et hollandais d’une grande diversité. Les salles plongent d’abord le visiteur dans l’univers des primitifs du XVe siècle, avec des œuvres anonymes mais saisissantes, telle une crucifixion franco-hollandaise où l’émotion et la rigueur gothique s’unissent dans une composition monumentale.
Thomas de Keyser, Portraits de Henrick Verburg et d’Elisabeth van der Aa, 1628 (inv. 277.2 et 277.1)© musée de Saint-Omer / 8KStories
Le parcours se poursuit au XVIIe siècle, âge d’or de la peinture du Nord. On y rencontre Jan Bruegel l’Ancien, dit de Velours, maître des paysages miniaturistes et des bouquets foisonnants, avec «Paysage de route et village», mais aussi Thomas de Keyser, grand portraitiste d’Amsterdam. Son double portrait d’Henrick Verburg et d’Elisabeth van der Aa, daté de 1628, fascine par son équilibre entre réalisme minutieux et élégance aristocratique.
Au-delà des toiles, les arts décoratifs jouent un rôle central: meubles anversois aux décors sculptés, céramiques des Pays-Bas, et sculptures flamandes en bois et en albâtre. Parmi elles, un groupe des Quatre apôtres inspiré du maître de Rimini, des fragments du mausolée de Philippe de Sainte-Aldegonde dus à Jacques Du Broeucq, ainsi que deux délicats reliefs en albâtre représentant le Christ de la Résurrection et un Noli me tangere.
Au musée Sandelin, la peinture, la sculpture et le mobilier dialoguent dans des reconstitutions spectaculaires, restituant toute l’atmosphère des intérieurs flamands d’autrefois.
Au musée de Flandre à Cassel, l’ancien dialogue avec le présent
Après la douceur intimiste de Saint-Omer, montons maintenant vers les collines flamandes de Cassel. L’hôtel de la Noble-Cour, ancien hôtel particulier du XVIe siècle, s’y dresse comme un observatoire de l’histoire et de l’art, où passé et présent dialoguent. Il accueille le musée de Flandre. Perché au cœur de Cassel, celui-ci déploie l’art des Pays-Bas méridionaux dans toute sa diversité. Peintures, gravures et sculptures des maîtres anciens s’y confrontent avec des créations contemporaines, offrant un dialogue constant entre héritage et actualité.
Le parcours met en lumière des figures majeures de la peinture flamande. Joachim Patinir, pionnier du paysage panoramique, y trace des horizons profonds où les récits bibliques s’inscrivent dans un cadre presque infini. David Teniers le Jeune capture la vie quotidienne des campagnes flamandes avec un réalisme empreint d’humour, tandis que Rubens et Van Dyck incarnent la puissance expressive et le raffinement aristocratique du baroque.
David II Teniers, Un fumeur et deux buveurs, vers 1646 (inv. D.2006.4.1)© musée de Flandre / Jacques Quecq d’Henripret
Parmi les pièces les plus étonnantes, «La Procession de chars sur la place du Meir à Anvers» peinte par Erasmus de Bie en 1670 mérite une attention particulière. Première œuvre de ce type de l’artiste, elle illustre l’Ommegang, grande procession religieuse où sacré et profane s’entremêlent. Poséidon trône sur un énorme poisson, un char tracté par des sirènes s’avance, tandis qu’un trois-mâts accueille des musiciens et qu’un éléphant symbolique porte la Fortune. Cette joyeuse cacophonie visuelle célèbre le faste urbain et la puissance maritime d’Anvers, et fait vibrer mythologie, histoire et mémoire collective.
Grâce à des prêts réguliers, notamment en provenance du musée de Valenciennes, la collection se renouvelle constamment, offrant une immersion vivante et surprenante dans l’art flamand des XVIe et XVIIe siècles.
Erasmus de Bie, Procession de chars sur la place du Meir à Anvers, 1670© musée de Flandre
Peinture et dessin du XVIIe siècle à Bergues
Nous laissons derrière nous les collines de Cassel pour mettre le cap sur Bergues, où le musée du Mont-de-Piété s’ouvre comme une fenêtre sur l’intimité des ateliers flamands du XVIIe siècle. Fondé en 1791, ce musée est l’un des plus anciens de la région et un lieu de découverte incontournable pour les amateurs de toiles flamandes. Il rassemble des œuvres raffinées et un ensemble remarquable de dessins, offrant un panorama complet des pratiques artistiques baroques.
Le cycle du Martyr des apôtres sur cuivre de Robert van den Hoecke, peintre et paysagiste actif à la cour de Vienne, frappe par son élégance et la finesse du détail. «L’Adoration des Mages» de Jan van de Reyn illustre la virtuosité narrative et chromatique, tandis que «Le Couronnement de Mirtil par Amaryllis» de Jacob van Loo témoigne de la sensualité et de la sophistication des scènes mythologiques du temps.
Anton Van Dyck, L'Adoration des bergers, XVIIe siècle© musée du Mont-de-Piété
Le musée possède également un fonds graphique exceptionnel: quelque 1500 dessins, dont des feuilles préparatoires de Jan Boeckhorst, élève de Rubens, et une encre rare de Van Dyck. Ces œuvres permettent de suivre la genèse des compositions et de mesurer la précision et l’inventivité propres aux grands maîtres flamands.
À Bergues, nous pénétrons littéralement dans l’intimité de l’atelier, entre baroque dramatique et finesse du détail, pour une expérience contemplative hors du commun.
Le musée Benoît-De-Puydt: un legs devenu trésor
De Bergues, nous suivons la route qui descend vers Bailleul, ville où le legs d’un passionné a transformé l’histoire locale en un trésor artistique unique. Le musée Benoît-De-Puydt doit son existence à la générosité de son fondateur, qui, en 1859, a fait don à sa ville natale d’un ensemble d’œuvres d’une abondance insoupçonnée. Cette collection illustre la diversité artistique des anciens Pays-Bas méridionaux, mêlant toiles, sculptures, objets d’art et témoignages de la vie quotidienne.
La peinture du XVIe siècle y occupe une place de choix avec des pièces emblématiques: «La Vierge allaitante d’Adriaen Isenbrant», «L’Adoration des Mages» de l’atelier de Pieter Brueghel le Jeune, ou encore «L’Extraction de la pierre de la folie» d’Henri met de Bles. Les ateliers des Francken, d’Otto van Veen et de David Vinckboons complètent ce panorama du Nord.
Pieter II Brueghel (attribué à), L'Adoration des Rois Mages, XVI-XVIIe siècle (inv. 992.21.36)© musée Benoît-De-Puydt
Le XVIIe siècle est représenté par la peinture de genre flamande et néerlandaise, notamment Jacob Savery II («Kermesse flamande»), Pieter Jansz. Quast ou Egbert van Heemskerk, qui offrent des scènes villageoises pleines d’humour et de vivacité.
Le musée conserve également une impressionnante collection de sculptures en bois: fragments de retables du XVe siècle venus des Pays-Bas septentrionaux, figures de saints et d’angelots signés Artus Quellinus, autant de pièces qui rappellent la force de la piété populaire et l’importance des décors religieux. Dentelles, arts graphiques inspirés de Teniers, Berchem ou Van de Velde, ainsi qu’un ensemble de céramiques retraçant l’évolution des majoliques néerlandaises jusqu’aux délicates faïences de Delft, complètent la collection.
Véritable cabinet de curiosités à l’échelle d’une ville flamande, le musée surprend par la variété et la qualité de ses œuvres, offrant un panorama intime et foisonnant de la culture des anciens Pays-Bas.
Mémoire bourguignonne au musée de l’Hospice Comtesse
Anonyme, Portrait de Philippe le Bon, duc de Bourgogne (1396-1467), XVIe siècle© Jacques Quecq d’Henripret / Wikimedia Commons
Enfin, après ce périple dans les villes flamandes et les ateliers du Nord, notre voyage s’achève au cœur du Vieux-Lille, où un ancien hôpital se fait musée pour conter l’histoire bourguignonne et flamande. Au musée de l’Hospice Comtesse, l’histoire prend visage humain. Fondé en 1237 par Jeanne de Flandre, l’ancien hôpital propose une immersion dans la vie flamande à travers ses salles meublées et ses œuvres d’art.
Nous y découvrons des portraits historiques de Philippe le Bon, Marguerite de Bavière ou encore Charles le Téméraire, figures majeures de la cour de Bourgogne au XVe siècle, témoins du prestige politique et culturel des anciens Pays-Bas. Les peintures d’Otto van Veen, maître de Rubens, et de Pieter Bruegel l’Ancien inscrivent le musée dans la tradition picturale du Nord, entre allégorie savante et scènes du quotidien. Les pièces de mobilier flamand, rares et précieuses, complètent cette immersion: cabinets ouvragés, tabernacles et boiseries permettent de retrouver l’atmosphère d’un intérieur flamand du XVe au XVIIIe siècle.
Cabinet monté, aussi dit cabinet horloge, XVIIIe siècle (Inv. 2015.1.1)© Frédéric Legoy / musée de l'Hospice Comtesse / Ville de Lille
Des trésors méconnus
De Valenciennes à Lille, des collines de Cassel aux canaux de Bergues et Bailleul, ces musées tracent une véritable cartographie vivante de l’art flamand et néerlandais dans le Nord. Chaque visite nous révèle des trésors méconnus: des polyptiques monumentaux aux scènes de genre animées, des dessins d’atelier aux faïences délicates, des portraits solennels aux intérieurs reconstitués. Ensemble, ils racontent l’histoire d’un territoire où la culture circulait librement, bien au-delà des frontières politiques mouvantes.
Et l’aventure ne s’arrête pas là. Bientôt, d’autres lieux viendront enrichir ce parcours: un nouveau musée des Beaux-Arts de Dunkerque est en préparation pour offrir à nouveau ses collections au regard des visiteurs à partir de 2030, tout comme le musée des Beaux-Arts d’Arras, en rénovation, qui devrait aussi rouvrir ses portes la même année. Ces projets futurs promettent de compléter la mosaïque culturelle du Nord, confirmant la richesse exceptionnelle d’une région qui, tout en étant ancrée dans l’histoire locale, appartient pleinement à l’histoire artistique des Plats Pays.
Parcourir ces musées, c’est se laisser guider dans un voyage à travers le temps et l’espace, où chaque tableau, chaque sculpture ou chaque objet raconte une histoire et invite à la découverte. Un itinéraire passionnant qui démontre que le nord de la France recèle des trésors qui n’ont rien à envier aux plus grandes collections européennes.
Pour en savoir plus, il est possible de consulter le site (en anglais) de CODART, le réseau international des curateurs d’art flamand et néerlandais de 1350 à 1750. Plus de cinquante collections conservées en France sont depuis peu recensées sur le site.












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