Licorne, macarons et qualité de vie : la Wallonie souffre avant tout de son image
Les Néerlandais et les Flamands connaissent peu la Wallonie, ce qui ne les empêche pas d’avoir une idée toute faite de la région. Pour Ricus van der Kwast, un Néerlandais habitant Namur depuis plus de vingt-cinq ans, les Wallons auraient tout intérêt à se vanter un peu plus afin de se débarrasser de l’image négative qui leur colle à la peau.
Partout dans le monde, on les voit de plus en plus souvent : des panneaux publicitaires sur lesquels la société de logiciels ERP Odoo défie le leader du marché, SAP. C’est David contre Goliath, sauf que David a entre-temps bien grandi et vaut aujourd’hui plus de cinq milliards d’euros. Si les licornes sont rares, les licornes wallonnes le sont encore plus. Pourtant, presque personne ne sait que l’entreprise fondée par Fabien Pinckaers est implantée à Ramillies, dans le Brabant wallon.
Tout comme personne ne sait que le plus grand producteur de macarons, ces mignardises typiquement françaises faites de pâte meringuée à l’amande, est la société liégeoise PMSweet : un million de macarons sortent chaque jour de sa chaîne de production. Et là où l’industrie sidérurgique wallonne prospérait autrefois, on trouve aujourd’hui EVS Broadcast Equipment. Pendant la Coupe du monde de football, lorsque nous scrutons l’écran pour savoir si le ballon a franchi ou non la ligne, c’est grâce à ce chef de file de la technologie vidéo en direct. Voilà le Wallon par excellence : discret, réticent à s’autopromouvoir.
Les Néerlandais savent peu de choses sur la Wallonie et semblent ne pas vouloir en savoir plus, et, malgré tout, mes compatriotes ont une opinion toute faite. Lorsque l’amour m’a attiré à Namur il y a un quart de siècle, j’ai été surpris par leurs réactions souvent condescendantes. Il existait en fait une image bien définie de la Wallonie. Celle-ci réduisait la région à une partie du Hainaut s’étendant approximativement de Charleroi à Mons, ainsi qu’un peu à l’ouest, jusqu’au Borinage. Que la Wallonie partage une frontière avec les Pays-Bas, qu’elle ait aussi l’allemand pour langue officielle, qu’elle comprenne également un Luxembourg et que Bruxelles, en revanche, n’en fasse pas partie leur étaient inconnus.
Fabien Pinckaers, fondateur et directeur général d'Odoo, et compagnie du roi Philippe. Les faits d’armes wallons, comme le succès d’Odoo, sont souvent soit passés sous silence, soit revendiqués par les voisins© Odoo
Entre-temps, j’ai été frappé par le potentiel de mon nouveau lieu de résidence, avec son centre-ville typiquement mosan mais négligé, ses bâtiments délabrés le long de la Sambre – le deuxième cours d’eau qui traverse la ville – sans la moindre terrasse ni attraction touristique en vue. Il faudrait un Rotterdamois pour exploiter ce potentiel, avais-je pensé.
J’allais pouvoir vivre bien, ici. Les Wallons, naturellement enclins à laisser les autres tranquilles, adoptaient une attitude neutre envers les Néerlandais : la rivalité latente qui existe en Flandre par rapport aux Pays-Bas est inexistante en Wallonie. Le match de football qui a suscité le plus d’émotions à Namur pendant ces années a été la finale de la Coupe du monde 2006, opposant la France à l’Italie. Les étudiants en médecine français et les nombreux Wallons d’origine italienne se sont opposés farouchement dans les rues et les cafés du centre-ville.
Vingt-cinq ans plus tard, Namur s’est épanouie. Ce n’est pas un Rotterdamois, mais un dynamique politicien wallon qui, selon ses propres mots, a réveillé la Belle au Bois Dormant d’un baiser : Maxime Prévot, bourgmestre de 2012 à 2025 et, depuis lors, ministre des Affaires étrangères. Au cours de ses années aux commandes de la ville, la gare a notamment été entièrement rénovée, un téléphérique reliant la ville à sa citadelle a été installé et une passerelle cyclable et piétonnière surplombant la Meuse a vu le jour.
Le pont de Jambes à Narmur. Maxime Prévot a été bourgemestre de Namur de 2012 à 2025. Alors qu'il était aux commandes de la ville, la gare a été entièrement rénovée, un téléphérique reliant la ville à sa citadelle a été installé et une passerelle cyclable et piétonnière surplombant la Meuse a vu le jour.© WBT / Annibal Trejo
Au cours de cette même période, Liège s’est davantage débarrassée de son image de ville grise et industrielle. Cela n’est pas passé inaperçu aux Pays-Bas non plus : en témoigne le livre Luik, een liefdesverklaring (Liège, une déclaration d’amour) de Bart Jungmann, journaliste au Volkskrant. Charleroi a elle aussi fait peau neuve. Fin 2024, Thomas Dermine, figure de proue du Parti socialiste et alors tout nouveau bourgmestre, a eu la bonne idée de le montrer lors d’une promenade à travers la ville. À cette occasion, il a invité un groupe de journalistes belges, mais, malheureusement, aucun Flamand n’a répondu à l’invitation
Gagner sa vie hors de la Wallonie
Ce qui n’a pas changé en un quart de siècle, c’est le regard porté par l’extérieur sur la Wallonie. Maintenant que je passe la majeure partie de mon temps au Portugal, les commentaires de mes compatriotes néerlandais peuvent se résumer ainsi : « Tu ne vivais pas non plus dans le meilleur coin de Belgique ». Mais personne n’est allé aussi loin que Ian Buruma dans une interview accordée au magazine Argus en mars 2026.
Buruma, homme érudit et essayiste acclamé, y déclarait à propos de la Wallonie : « il ne faut tout de même pas espérer que toute l’Europe devienne aussi morose. J’y suis déjà allé : des éclats de verre dans la rue et des sex-shops partout. Ce n’est pas pour rien que Marc Dutroux en ait fait son terrain de chasse ». Buruma s’est excusé par la suite : il faisait référence à Charleroi, et non à toute la Wallonie.
L’affaire Dutroux traumatise encore les parents trente ans plus tard, mais quand il est question de la Wallonie, tout semble permis. Comme si le cas de la famille de Ruinerwold, dont les enfants ont été gardés reclus pendant près de 10 ans, était la norme en matière d’éducation aux Pays-Bas. Comme si tous les pères autrichiens enfermaient à la cave la moitié de leur famille pour y abuser d’eux sexuellement.
Comment se fait-il qu’une région dont on peut affirmer qu’elle offre la meilleure qualité de vie du nord-ouest de l’Europe, le plus d’espaces naturels, le moins de stress lié aux embouteillages et la meilleure cuisine soit ainsi méprisée ?
Une partie de parcours de street art à Charleroi© Leslie Artamonow / Visit Wallonia
It’s the economy, stupid ! Et en effet, à première vue, les chiffres ne sont pas très réjouissants. Le taux de chômage y est plus élevé qu’en Flandre (7,9 % contre 4,5 %) et le PIB par habitant y est inférieur de 25 %. Chaque année, la Wallonie reçoit environ sept milliards d’euros des deux autres régions.
Les Wallons ne travaillent-ils donc pas ? 130 000 Wallons font la navette pour aller travailler à Bruxelles, près de 60 000 jusqu’en Flandre, et plus de 60 000 travaillent de l’autre côté des frontières, principalement au Luxembourg. Au total, 15% de la population active gagne sa vie en dehors de la Wallonie.
Le travailleur wallon est l’une des explications du PIB ridiculement élevé de la capitale belge et du Grand-Duché de Luxembourg. Celui qui travaille à Bruxelles mais habite en Wallonie alimente le PIB de la capitale, tandis que les impôts et les cotisations sociales sont prélevés dans sa région de résidence.
Les transferts ne sont pas des chèques en blanc et les flux financiers entre les régions sont, en Belgique, moins importants qu’aux Pays-Bas (de l’ouest vers le nord du pays), mais aussi qu’en Allemagne, qu’en France et que dans une dizaine d’autres pays européens.
Sous-estimé
Si les faits racontent une autre histoire, d’où vient alors cette image négative tenace de la Wallonie ?
Tout d’abord, les faits d’armes wallons – qu’il s’agisse des succès d’Odoo, de l’agriculture biologique, de la participation citoyenne à la vie politique des cantons de l’Est, mais aussi de ceux d’une actrice de renom comme Cécile de France, de l’heptathlète Nafi Thiam, des films, des bandes dessinées ou des frites – sont soit passés sous silence, soit revendiqués par les voisins. Cela ébranle encore un peu plus la confiance en soi d’un peuple, déjà mise à mal par le déclin de son ancienne industrie.
Nous vivons à une époque où il faut sans cesse se vendre. Le Wallon, entouré de tant de voisins plus forts en gueule, est notoirement mauvais en la matière. Un bon exemple nous vient d’un ancien épisode de l’émission humoristique néerlandaise Zondag met Lubach : dans l’épisode du 8 mars 2020, Arjen Lubach se moque du néerlandais approximatif des francophones. On demande à un groupe d’élèves s’ils parlent un peu le néerlandais, s’ils connaissent au moins quelques mots. La réponse est à chaque fois un « non » catégorique. « Ce sont des enfants belges qui ne parlent pas un mot de néerlandais ! », conclut Lubach, indigné.
Ce que le présentateur, ses collaborateurs et la plupart des Néerlandais oublient, c’est qu’ils évaluent les réponses selon des critères néerlandais. Un tiers des Néerlandais estiment parler assez bien le français. Voilà qui en dit plus long sur notre confiance en nous que sur nos connaissances linguistiques. Un francophone niera toujours qu’il parle une langue étrangère – « rien, pas un mot » – tant qu’il ne maîtrise pas les subtilités de cette langue. Cela tient aux exigences bien plus strictes que la langue française impose à ses locuteurs, comparée à une langue comme le néerlandais, plus pragmatique. Le manque chronique de confiance en soi au niveau régional renforce encore un peu la peur de l’échec habituelle. Une fois de plus, le Wallon est sous-estimé.
Gare de Liège-Guillemins© Maxime Flagothier / Ville de Liège
Curieusement, les bonnes intentions ne suffisent pas toujours à donner une meilleure image de la Wallonie. De Standaard décrit Maxime Prévot, dans son rôle de vice-Premier ministre et de plus haut diplomate du pays, comme le « Namurois affable ». Un qualificatif certes positif, mais qui ne rend pas vraiment justice au personnage : quiconque rencontre cet homme et s’entretient avec lui remarquera immédiatement qu’il est vif d’esprit, entreprenant et éloquent. « Affable » n’est certainement pas le premier qualificatif qu’il évoque.
Les films des frères Dardennes donnent une image morne de la Wallonie ; ils ne prétendent pas présenter des vérités universelles, mais en raison de leur succès et du peu d’autres représentations de la Wallonie, ils contribuent à la vision négative de la région
Parfois, ces bonnes intentions viennent de l’intérieur. Les frères Jean-Pierre et Luc Dardenne jouissent d’une renommée mondiale en tant que réalisateurs. Ils ont grandi près de Seraing, dans la province de Liège, autrefois bastion prospère de l’industrie lourde. Leurs films donnent une image morne de la Wallonie, empreinte de nostalgie et d’empathie. C’est leur histoire personnelle, ils ne prétendent pas présenter des vérités universelles, mais c’est précisément en raison de leur succès et du peu d’autres représentations de la Wallonie qu’ils contribuent à la vision négative de leur région.
Le Wallon est pauvre mais bonhomme, il est le bouffon des talk-shows parisiens. Toutes ces tapes dans le dos, cette compassion bienveillante, ça ne marche pas. Au contraire, elles ne font qu’enfermer davantage le Wallon dans l’image négative qu’il a de lui-même.
Une nouvelle capitale
La plus grande commune de Belgique est Bastogne, dans la province du Luxembourg, avec une superficie de 265 km². Plus de la moitié du territoire belge se trouve en Wallonie, qui couvre une superficie supérieure de 25 % à celle de la Flandre. En revanche, la Flandre compte près de deux fois plus d’habitants que la Wallonie (respectivement 6,9 et 3,7 millions). En termes de population, Charleroi est la plus grande ville de la région avec 205 000 habitants. Liège arrive en deuxième position avec 197 000 habitants. Comme ces deux villes ne se supportaient pas, Namur (115 000 habitants) est devenue, il y a quarante ans, la capitale de la Wallonie. Par ailleurs, Bastogne compte exactement 21 000 habitants.
Cet éparpillement de la population en dit long. La Wallonie est trop petite ou trop grande, selon le point de vue, mais en tout cas trop dispersée. Il lui manque une vraie grande ville qui ferait office de pôle d’attraction. Bruxelles ne l’est plus : c’est une région en tant que telle et, désormais, un monde à part. Il y a plus de Français que de Wallons à Bruxelles. La ville est devenue un îlot cosmopolite qui se trouve par hasard en Belgique.
Ce serait un beau projet : une nouvelle capitale wallonne, issue d’une fusion ou de l’implantation d’une sorte de nouvelle Louvain-la-Neuve à proximité de Charleroi, Liège ou Namur. Un tel joyau contribuerait à redorer l’image de la Wallonie. Mais avant tout, il est grand temps que les Wallons tournent la page sur les échecs du passé et regardent vers l’avenir avec plus d’assurance et d’initiative. Cela implique également qu’ils mettent en avant, avec toute la fanfaronnade nécessaire, leurs succès d’aujourd’hui.
Dans son magnifique ouvrage La Terre promise – Flamands en Wallonie (publié en néerlandais en 2007 et traduit en 2010), l’écrivain flamand Pascal Verbeken rend compte de son voyage le long de l’ancien axe industriel de la région. C’est sa réponse au reportage social À travers les Flandres de 1902 (paru en néerlandais sous le titre Dwars door Arm Vlaanderen l’année suivante), rédigé par le journaliste francophone Auguste de Winne. Les rôles sont désormais inversés : Verbeken remarque avec finesse à quel point cet épisode de misère, qui a duré plusieurs décennies, semble avoir été effacé de l’histoire flamande. Il rappelle à ses compatriotes flamands que les périodes de prospérité sont éphémères.
Les Wallons doivent avant tout mettent en avant, avec toute la fanfaronnade nécessaire, leurs succès d’aujourd’hui
Chaque pays a son enfant à problèmes, et celui-ci évolue au fil du temps. Ce n’est pas parce qu’un bout de territoire est temporairement démodé qu’il faut pour autant amputer des régions entières du pays. En 2019, j’ai plaidé dans De Morgen en faveur d’un renouveau du Benelux. Celui-ci ferait alors office de ciment et de catalyseur pour l’Union européenne. Dans une lettre ouverte adressée à Bart De Wever, publiée notamment dans EW et Le Vif en réponse à son idée malheureuse de séparer la Flandre de la Belgique pour la fusionner avec les Pays-Bas, j’ai présenté à nouveau ma vision.
Il aura fallu une guerre mais, plus de six ans plus tard, De Wever, désormais Premier Ministre, souscrit pleinement à cette idée. Il vient pourtant de loin : en 2005 encore, le chef de file de la N-VA s’était rendu à Strépy, dans le Hainaut, avec douze camionnettes remplies de faux billets de 50 euros, afin de symboliser les transferts flamands vers la Wallonie. En 2026, la rhétorique de l’indépendance flamande est passée au second plan et le Premier ministre jouit d’une popularité surprenante, y compris en Wallonie.
Il ne faut pas non plus être un visionnaire pour constater qu’en Flandre, « l’illusion d’une immunité contre les catastrophes », comme l’a exprimé Pascal Verbeken, est en train de voler en éclats. La puissance du port d’Anvers s’affaiblit, la population flamande vieillit plus rapidement que la population wallonne. Une prise de conscience semble avoir eu lieu : en Europe, ce n’est pas la fragmentation qui nous profite, mais l’union de nos forces. Dans cette Europe, nous devons également miser sur notre diversité, nos différences, notre multilinguisme. Ce sont nos atouts majeurs. Cela nous permettra, dans un monde de plus en plus complexe, de continuer à tisser des liens et de ne pas être écrasés par les blocs de pouvoir que sont les États-Unis et la Chine. Dans cette Europe, la Wallonie a tout à fait sa place.
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