Avec son quatrième ouvrage, Autobiographie de mon corps, Lize Spit livre son récit le plus personnel : une exploration des liens complexes entre mère et fille. Entretien avec une voix singulière qui ne craint pas d’explorer les recoins les moins reluisants de l’inconscient personnel et collectif.
La parution du premier roman de Lize Spit Het smelt (publié sous le titre de Débâcle chez Actes Sud en 2018), a soulevé un séisme dans le paysage de la littérature néerlandophone et sur la scène francophone. Adapté au cinéma en 2023 par Veerle Baetens, le récit décrit la cruauté de l’adolescence, met en place un climat de violence, ambiance Sa Majesté des mouches. Dans chacun de ses livres (tous remarquablement traduits par Emmanuelle Tardif et publiés chez Actes Sud), Lize Spit regarde l’abîme en face, que ce soit le gouffre de la bipolarité que Simon incarne dans Je ne suis pas là (Ik ben er niet), le dysfonctionnement des familles, les failles qui minent l’existence. À l’occasion de la sortie d’Autobiographie de mon corps (Autobiographie van mijn lichaam), un roman éblouissant qui, à l’instar de ses trois livres précédents, redéfinit les lignes de la narration, je me suis entretenue avec Lize Spit.
Adieu à la mère
Déplaçant le registre de l’autobiographie, Autobiographie de mon corps adopte une ligne littéraire posée avec Débâcle : mener l’écriture dans une zone de risque, affronter sans compromis, avec lucidité et crudité, la face sombre des pulsions, le chaos du monde intérieur et extérieur, des relations entre les êtres.
Autobiographie de mon corps explore les origines de l’écriture, la source dont les textes de l’autrice jaillissent. Fin 2021, la mère de Lize Spit lui apprend par mail qu’elle est atteinte d’une maladie incurable. Le roman décrit l’ultime tentative de rapprochement entre mère et fille, sonde les liens entre le silence familial, l’alcoolisme de la mère et l’entrée en écriture de la fille. « Tout acte d’écriture est-il une réaction à un silence qui puise ses racines dans notre passé ? » écrit-elle. « Je n’ai pas voulu coller d’étiquette de genre à ce livre, même si le titre lui-même en dévoile bien sûr une partie. C’est un au revoir à ma mère, mais c’est mon corps qui prend la parole pour parler d’elle et de nous. C’est donc un récit personnel, une enquête, des mémoires, un roman, tout cela à la fois. »
Conçu comme une quête intime, révélatrice de vérités cachées, comme un adieu à la mère, le récit interroge les liens familiaux, la manière dont l’humus familial nous construit. Trois corps entrent en scène : celui de la mère qui va mourir, celui de l’autrice et le corps du langage. « En présence de ma mère, je ressentais depuis des années un sentiment de dégoût lorsque je voyais son corps, lorsque je devais la toucher. Quand j’ai appris qu’elle était malade et qu’il ne lui restait plus longtemps à vivre, j’ai voulu en finir avec ce dégoût afin de pouvoir dire adieu dignement au corps de ma mère, en le touchant vraiment pour la première mais aussi la dernière fois. En Flandre, le “livre sur la mère” est un genre à part entière. Je ne pouvais pas écrire sur une mère fictive alors que la mienne était en train de mourir, car cela m’aurait fait la perdre à nouveau, rien qu’en écrivant. Celui qui écrit de manière très spécifique sur l’intime écrit quelque chose d’universel. Je pense que, précisément parce que j’ai écrit avec tant d’honnêteté sur ma mère, cela peut concerner toutes les mères. »
Observation vigilante
Phénomène assez rare pour une autrice flamande, ses trois romans précédents, Débâcle, Je ne suis pas là, L’Honorable collectionneur (De eerlijcke vinder) ont suscité un vif engouement et rencontré une large popularité dans le monde francophone. « Je me sens proche des lecteurs francophones. Non seulement parce que notre langue comporte tant de mots d’emprunt et de similitudes avec le français, mais aussi parce que nous partageons une grande partie de notre histoire. Je pense que les Belges, sous l’influence des Pays-Bas, sont devenus un peu moins diplomates et un peu plus directs. Mais c’est justement cela qui fait que les lecteurs francophones apprécient mon œuvre ; je pense que cette franchise brise un tabou linguistique. Mon œuvre n’est pas facile à traduire, car elle est très spécifiquement flamande, avec de nombreuses références à des détails précis, et elle regorge d’images et de jeux de mots. Je suis très reconnaissante envers Emmanuelle Tardif pour son travail. »
Habitant Bruxelles, Lize Spit est très engagée sur certaines questions sociales (dont la problématique des sans-abris) via les réseaux sociaux et la chronique qu’elle tient dans De Morgen. « J’ai grandi dans une famille dysfonctionnelle, et cela a façonné ma façon de percevoir le monde qui m’entoure : avec vigilance. Le mot “vigilance” (en néerlandais : waakzaamheid) recèle à la fois le soin et la peur permanente. La même douleur que celle que je ressens chez mes parents, je la ressens dans la rue, face aux passants, dans mon quartier, chez les sans-abris et les toxicomanes. Je ne peux pas désactiver ce regard dont j’ai besoin pour être écrivain, cette observation vigilante, lorsque je sors dans la rue. »
© Daniil Lavrovski
Elle expose la manière dont son engagement social s’articule à ses écrits. « Pour m’extraire de mon enfance, je me suis tirée hors du marécage par mes propres cheveux, et pour y parvenir, j’ai dû mettre des mots sur des choses douloureuses. C’est exactement ce que j’essaie de faire aujourd’hui avec mon quartier délaissé de Kuregem : mettre les choses au grand jour, pour qu’elles existent et que les gens ne détournent pas le regard. Si le quartier où j’habite, Kuregem, était un enfant, il aurait depuis longtemps été placé en famille d’accueil et ses parents, la commune, auraient été poursuivis pour maltraitance. Mais comme il s’agit d’un quartier, et non d’un individu, c’est toléré. C’est une honte de voir comment le sans-abrisme est repoussé vers les quartiers pauvres afin que les quartiers plus riches n’en subissent pas les conséquences, et je ne veux pas passer cela sous silence car cela reviendrait à détourner le regard. »
Lize Spit explore ce que la société rend invisible, elle met au jour les mécanismes psychiques, sociaux qui dérangent, qui perturbent un semblant d’équilibre. La singularité de sa voix vient de la manière dont elle radiographie ou plutôt dont elle fouille dans les poubelles de l’inconscient personnel et collectif : c’est au travers d’une langue sans tabou, d’un langage tactile, physique, parfois cru, qui refuse l’artifice qu’elle exhume la négativité, la folie, les fêlures qui lézardent les êtres et la société. « Je décrirais mon style comme du naturalisme métaphorique. Même mes métaphores servent à rendre compte d’une expérience aussi précisément que possible. Je veux mettre quelque chose à nu quand j’écris, et il serait contre-productif d’y ajouter trop de fioritures. Je déteste les phrases trop fleuries, que je trouve kitsch. »
Lize Spit : Autobiographie de mon corps est mon livre le plus empreint d'amour, je crois, même si j'y décris beaucoup de violence relationnelle
Question de justesse, d’authenticité, elle n’esthétise pas la tragédie, n’édulcore pas la violence, l’insoutenable, mais elle taille une écriture qui demeure au plus près des zones de vulnérabilité, des traumatismes qu’elle interroge. Le style cogne ou caresse mais jamais ne tempère les tempêtes traversées. « Dans ce dernier livre, confie-t-elle, j’ai adopté une approche différente de celle de mes précédents ouvrages : j’ai procédé de manière plus intuitive et associative que méthodique, car j’explore un sujet dont je ne connais pas encore le résultat. Cela a rendu l’écriture de ce livre plus physique que celle de mon précédent ouvrage, mais aussi plus douce dans le ton. C’est mon livre le plus empreint d’amour, je crois, même si j’y décris beaucoup de violence relationnelle. »
Virtuose tant dans l’analyse psychologique que sur le plan de la narration, Lize Spit sonde les tréfonds de l’être humain, le royaume de l’enfance. Si Débâcle nous immerge dans un climat suffocant, dans la face noire de l’enfance, L’Honorable collectionneur livre un puissant récit sur l’amitié, la solidarité entre deux jeunes garçons, Jimmy et Tristan qui, avec sa famille, a fui la guerre au Kosovo. Quand la famille de Tristan apprend qu’elle va être expulsée, un mouvement de solidarité s’empare du village tandis que les enfants mettent au point un plan pour annuler la décision des autorités belges. C’est sous l’angle de la fraternité entre enfants que Lize Spit interroge le drame des migrants, l’exil, les blessures du déracinement, le droit d’asile.
Son exploration de l’âme humaine, de l’enfance se poursuit dans Autobiographie de mon corps et approfondit sa vision de la littérature : Lize Spit écrit pour regarder la vérité en face, pour questionner les zones obscures. « Dans Autobiographie de mon corps, je raconte que je dois chercher à tâtons l’interrupteur dans une pièce sombre remplie de serpents. J’ai essayé d’allumer la lumière dans la pièce de mon passé. Il y avait finalement moins de serpents que je ne le craignais. Je regrette d’avoir écrit ce livre, mais je suis aussi heureuse de l’avoir fait. »
La mécanique déréglée des pulsions
Quand je lui demande quels sont les écrivains qui l’ont marquée, elle évoque « l’écrivaine Lieke Marsman, récemment décédée, dont l’écriture est d’une grande précision et d’une grande clarté, sans ménager le système ». Elle mentionne aussi sa « collègue Bregje Hofstede, pour son audace. Judith Herzberg, poétesse, dont les observations semblent d’une grande simplicité et d’une grande précision ». On ne sera nullement étonnée que, scénariste elle-même, elle mentionne des scénaristes, des réalisateurs comme Michael Haneke ou Justine Triet, dont Anatomie d’une chute l’a « profondément marquée ». Comme ces deux cinéastes, elle nous mène dans des territoires intranquilles, ausculte la mécanique souvent déréglée des pulsions.
Lize Spit, Autobiographie de mon corps (titre original : Autobiographie van mijn lichaam), traduit par Emmanuelle Tardif, éditions Actes Sud, Arles, 2026.






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