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500 pages d’une journée ordinaire : Olivier Schrauwen repousse les limites de la bande dessinée avec « Sunday »

25 septembre 2026 9 min. temps de lecture

Aux États-Unis, on compare déjà son dernier livre, Sunday, à l’Ulysse de James Joyce. En France, on sait depuis longtemps que le Flamand Olivier Schrauwen est un auteur de bande dessinée exceptionnel. Le public francophone peut enfin découvrir lui aussi ce chef-d’œuvre en traduction et ainsi vérifier si les éloges venus d’outre-Atlantique sont justifiés.

Depuis les débuts de sa carrière, l’auteur de bande dessinée Olivier Schrauwen (Bruges, 1977) bénéficie d’une plus grande reconnaissance en France que dans sa Flandre natale. À la suite d’un stage effectué à la rédaction du journal Spirou durant son master en bande dessinée à Luca Bruxelles, son travail avait été intégré à une exposition consacrée aux nouvelles voix au Festival International de la Bande Dessinée d’Angoulême. Son premier livre, Mon Fiston (2006), paraît chez l’éditeur français L’An 2 avant même que la version originale anglaise ou d’autres traductions ne soient publiées. Même si les ventes de ses ouvrages restent modestes, les critiques dans l’Hexagone sont toujours élogieux.

Les Essentiels d’Angoulême, une liste annuelle des bandes dessinées nominées aux prix du festival, constituent une distinction importante sur un marché de bande dessinée qui connaît jusqu’à 5 000 nouveautés par an. Les quatre premiers livres de Schrauwen parus en français – Mon Fiston (2006), L’Homme qui se laissait pousser la barbe (2010), Le Miroir de Mowgli (2011) et Arsène Schrauwen (2015) – en font à chaque fois partie, même s’ils n’ont jamais remporté de prix.

Lorsque la Flandre est l’invitée d’honneur à ce même Festival en 2009, c’est à Schrauwen, en tant que figure de proue du renouveau de la bande dessinée en Flandre, que revient l’honneur de dessiner l’affiche de l’exposition organisée par le Fonds flamand des Lettres (de nos jours : Flanders Literature). Malgré les reconnaissances, le jeune bédéiste reste très discret. En 2007, il s’éclipse même à Berlin, ville qu’il ne quittera que rarement, pour finalement retourner à Bruxelles l’année dernière.

Ses premières bandes dessinées donnent à Schrauwen la joie de s’essayer à toutes sortes d’histoires : des récits courts, dessinés dans des styles graphiques variés (L’homme qui se laissait pousser la barbe, 2010), des bd de taille minuscule qui relatent le destin des premiers hommes de notre espèce (30,000 Years of Bad Luck, 2011, et 29,000 Years of Bad Luck, 2015) ou encore une variation muette du Livre de la jungle (Le Miroir de Mowgli, 2011), qui, chez Schrauwen, prend un tour comique pour traiter d’identité, de reconnaissance et de sentiment d’appartenance.

Même si le succès auprès de la critique internationale est immédiat et que les traductions se succèdent, c’est avec l’ambitieux Arsène Schrauwen (2015) – récit colonial familial, entièrement imaginaire – que l’auteur franchit un nouveau cap. Dans ce récit épique assumé, le protagoniste, un jeune homme naïf présenté comme le grand-père de Schrauwen, traverse une Afrique coloniale imaginaire dans un état mental qui oscille entre l’angoisse et l’émerveillement.

Depuis Arsène, Schrauwen aime présenter aux lecteurs des membres de sa famille imaginaires ou des « scissions » de lui-même, avec une préférence certaine pour les extrêmes. Ses bandes dessinées peuvent être crues et scabreuses, la honte par procuration leur conférant une certaine intimité. Mais, parallèlement, ses livres explorent de manière approfondie les possibilités narratives du médium. Malgré le caractère apparemment banal et le mauvais goût supposé de plusieurs sujets dont il traite, l’auteur n’hésite pas à aborder des thèmes plus intellectuels.

Dans Vies Parallèles (2018), Schrauwen combine ses personnalités littéraires plurielles avec le genre de la science-fiction en dessinant six histoires très différentes les unes des autres. Il relate à la première personne un enlèvement par des extraterrestres, mais aussi les péripéties d’un alter ego féminin, une chanteuse dont la conscience est envahie par un hacker. Le récit le plus long suit Olivier Schrauwen lui-même alors qu’il explore des civilisations extraterrestres dans un avenir lointain. La façon dont les protagonistes sont liés entre eux et les décors futuristes donnent une certaine cohérence à l’ensemble.

L’année 2019 voit paraître le seul livre de Schrauwen publié à ce jour par un grand éditeur commercial. Portrait d’un buveur est une collaboration avec le duo français Florent Ruppert et Jérôme Mulot dans la prestigieuse collection Aire Libre des éditions Dupuis. On peut lire l’histoire comme une attaque contre le romantisme des récits de pirates ou comme une expérimentation narrative avec un personnage principal tout à fait antipathique : un certain Guy qui, entre meurtres et vols, est toujours en quête de sa prochaine bouteille.

Il est difficile de s’immerger dans cette bande dessinée en raison du cynisme laconique de son protagoniste et du destin tragique et cruel des personnages plus sympathiques, dont un garçon placé sous la garde de l’ivrogne. Quant à la démystification de la vie des corsaires, possible objectif parmi d’autres de ce livre, elle est totale. Guy est un homme pitoyable qui ne réussit à sauver sa peau que grâce à son manque de moralité. Après les accusations récentes contre un des co-auteurs, Florent Ruppert, mis en cause par plusieurs femmes pour violences sexuelles, ce livre peut laisser un goût amer inattendu.

500 pages d’immobilité

En parallèle, Schrauwen travaille depuis 2017 à son prochain grand livre Sunday (2026), pré-publié en feuilleton en anglais avant de paraître en un seul volume. Agrandissant sa famille imaginaire, Schrauwen y introduit son cousin Thibault, un créateur de polices de caractères numériques, qu’il suit pendant tout un dimanche. Pendant ses 16 heures d’éveil, il reste à l’intérieur de sa maison mitoyenne à Gand et attend sa copine Migali, qui revient d’un voyage en Afrique. Les 470 pages du livre, divisées en chapitres avec chacun son propre duo de couleurs, sont surtout consacrées au monologue intérieur de Thibault. Ce cousin imaginaire s’avère très doué pour ne rien faire. Il a déjà du mal à prendre des décisions et encore davantage à s’y tenir. Son manque systématique d’objectifs et un TDAH soupçonné le mènent à faire beaucoup de choses très brièvement : il écoute de la musique ; il lit une page d’un livre ; il regarde quelques scènes d’un film ; il mange des choses pourries ; il boit beaucoup de bières ; il se masturbe ; il fume des cigarettes et du cannabis.

Clairement, ce ne sont pas les événements, permettant seulement de s’incruster chez un voisin puéril de 35 ans, qui rendent le livre passionnant. Malgré toute cette immobilité pendant près de 500 pages, Schrauwen réussit tout de même à fasciner ses lecteur.ices. D’une part, il crée des dynamiques intéressantes entre le monologue intérieur de Thibault et ce qui est montré dans les cases. La journée peut paraître ennuyeuse, mais les échos et les paradoxes entre le texte et l’image, et entre plusieurs niveaux de narration simultanés, témoignent d’une composition remarquable.

D’autre part, Schrauwen apporte des variations en ajoutant plusieurs autres personnages, afin de ne rester confiné aux trois chambres et au petit jardin où Thibault passe sa journée. On voit quelques voisins de Thibault et une souris qui vole de la nourriture de sa cuisine, mais le vaste monde fait irruption dans l’histoire surtout grâce à Migali, en route de l’Afrique à Gand, ainsi qu’à Rik et Nora, un cousin et une ancienne amie, qui veulent surprendre Thibault à l’occasion de son anniversaire, le lendemain.

Sunday est un reportage par moments hilarant d’une journée peu particulière, en parfaite adéquation avec l’adage personnel de Schrauwen : « La vie est ce qui se passe dans notre cerveau quand on fait la vaisselle ». En d’autres mots : les pensées sont beaucoup plus fascinantes que ce qui se passe réellement dans la plupart des vies. La verve avec laquelle il parvient à maintenir l’intérêt des lecteur.ices pour les pensées de son personnage principal est passionnante. Schrauwen se sert de tous les moyens de son medium pour captiver les lecteur.ices. Il varie le nombre de cases par planche pour ralentir ou accélérer le récit, montre des panoramas ou s’attarde sur le détail d’une des activités dégoûtantes de son protagoniste. Schrauwen ne se limite pas à la maîtrise des techniques narratives. Aussi impressionnantes qu’elles puissent être, elles ne donnent pas une idée correcte de la profondeur du livre.

Nos pensées, un monde en soi

Les lecteur.ices attenti.ves remarqueront en outre des clins d’œil à la culture populaire de 2017, l’année du dimanche du récit. Plus difficile à voir sont les références aux idées du psychiatre Carl Gustav Jung. Dans l’histoire, Thibault prend en main un livre dont la couverture attire l’œil. Les lettres CG (Carl Gustav) sont à peine visibles. Malgré de nombreuses tentatives, Thibault n’arrive pas à lire plus que la première phrase qu’il découvre, plus spécifiquement « the symbolic meaning of the mouse as a chthonic creature ». Le cousin Rik de son côté est à la recherche d’un livre rare, traitant de la synchronicité, en guise de cadeau pour Thibault. Le bouquin en question se distingue également par sa couverture, au cuir et au dessin géométrique. Les deux livres sont des références subtiles aux travaux de Jung, qui, à y regarder de plus près, permettent de mieux comprendre Sunday.

Comme son maître Freud, Jung s’intéressait à l’inconscient, ce qui n’est pas tellement éloigné du flux de pensées du monologue intérieur de Thibault. Jung a aussi développé une théorie sur la synchronicité apparemment fortuite, entretemps considérée comme de la pseudo-science, qui fait écho aux fréquentes correspondances entre les réflexions de Thibault et les événements montrés dans les dessins. Et cela n’en finit pas là ; Jung est présent dans Sunday encore d’une autre façon. Dans plusieurs écrits, et notamment Le Livre Rouge publié après sa mort, Jung a dessiné des mandalas, des dessins abstraits partant de et autour d’un point central. D’origine hindoue et bouddhiste, ces mandalas sont devenus populaires en Occident grâce aux publications de Jung et s’emploient entre autres dans la thérapie artistique. Dans Sunday, le personnage de Nora en crée systématiquement. Ses dessins sont souvent intégrés dans le livre.

Traditionnellement, on considère les mandalas comme une représentation schématique du monde ou de l’univers. Cette métaphore trahit l’ambition de Schrauwen lorsqu’il décrit les idées bizarres et mornes de Thibault. En détaillant une journée peu particulière, prêtant attention aux correspondances que la réalité peut offrir, Schrauwen ne se limite pas à faire résonner Jung très librement. Il soutient aussi sa propre idée que le cours de nos pensées est un monde en soi. Tout comme les hindous et les bouddhistes tentent de représenter l’univers dans un mandala, Schrauwen emploie des histoires scabreuses à l’humour potache pour dire quelque chose de philosophique sur la condition humaine.

Maîtrise de la forme

Les réflexions semi-automatiques d’un fainéant de trente-cinq ans mènent donc à un livre qui est bien plus fascinant que ne le laisse supposer son résumé. Chris Ware, peut-être l’auteur de bande dessinée le plus influent en ce moment, a comparé Sunday à l’Ulysse de James Joyce dans son compte rendu pour The New York Review of Books. Autant la comparaison peut paraître osée, autant les similarités sont bien réelles : une envie de l’expérience, la maîtrise de la forme, un monologue intérieur et l’ampleur du livre. Sa conclusion n’étonne guère : Sunday, comme Ulysse, est un chef-d’œuvre.

Quoi qu’il en soit, le livre annonce le temps de la récolte pour Schrauwen. L’année dernière, il avait déjà gagné le Grand Prix Töpffer, le prix le plus important pour un auteur de bande dessinée en Suisse. Cette année, c’était le Bronzen Adhemar, un prix comparable récompensant l’ensemble de sa carrière en Flandre. Il y a de fortes chances que la sortie en français de Sunday apporte de nouvelles récompenses.

Olivier Schrauwen, Sunday (titre en néerlandais : Zondag), traduit par Daniel Cunin, éditions L’Association, Paris, 2026.

Gert meesters

Gert Meesters

maître de conférences de néerlandais à l’université de Lille

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