Miroir de la culture en Flandre et aux Pays-Bas

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Sanne Aletta van Otten: Lire dans le marc de café
© Sanne De Wilde / Rijksmuseum, Amsterdam
© Sanne De Wilde / Rijksmuseum, Amsterdam © Sanne De Wilde / Rijksmuseum, Amsterdam
Jeunes écrivain·es sur le travail invisible
Littérature

Sanne Aletta van Otten: Lire dans le marc de café

Dix-huit jeunes auteurs et autrices ont donné vie à des objets du XIXe siècle provenant du Rijksmuseum. Ils et elles se sont inspiré·es de la question suivante: que voyez-vous lorsque vous regardez ces objets en portant attention au travail invisible? Sanne Aletta van Otten donne la parole à une cafetière à filtre fabriquée par Fa. Diemont en 1819. «La porcelaine m’a conseillé de ne pas me faire d’illusions.»

Lire dans le marc de café

Approchez-vous donc un peu. Posez votre main contre la vitrine.
Et si je vous prédisais l’avenir?
J’en suis capable, oui.
Cela vous surprend?

J’ai appris l’art de la tasséomancie d’une vieille cuisinière qui lisait dans les tasses des domestiques, tard le soir. J’ai tout de suite su que j’étais faite pour ça. Mais personne n’a cru en moi. La porcelaine m’a conseillé de ne pas me faire d’illusions, une simple cafetière comme moi n’apprendrait jamais un art aussi complexe. Le cristal, lui, a dit que lire dans le marc de café était réservé aux pots marginaux en imitation cuivre. L’argenterie m’a demandé de fermer mon clapet.

Mais j’ai pensé: qu’est-ce que j’ai à perdre? Je m’ennuyais ferme au salon, parmi toutes ces femmes en belles robes.

J’ai travaillé dur. Quand j’étais sur la table, j’examinais avec attention les motifs décantés au fond des tasses. Je suivais toutes les conversations, pour savoir comment allaient les personnes qui nous avaient rendu visite. C’est ainsi que j’ai appris pas à pas ce que le marc de café peut nous révéler sur le monde.

La première fois que j’ai mis mes connaissances en pratique, j’ai commis une énorme bévue. J’ai prédit qu’une petite-nièce de ma propriétaire aurait bientôt un bébé, mais je m’étais trompée de tasse. Moins d’un mois plus tard, on la déclarait hystérique et on l’enfermait dans une clinique. Je vous laisse imaginer les éclats de rire de la porcelaine. L’argenterie était furieuse: ce n’était pas seulement moi que j’avais ridiculisée, mais aussi toute la population de l’argentier.

Ce n’est qu’après trois prédictions consécutives correctes de ma part que le service a commencé à croire en moi. Et quand j’ai, contre toute attente, prophétisé que la nouvelle servante, qui avait été surprise avec le palefrenier, aurait le droit de rester, on a officiellement reconnu mes talents de voyante.

Ce fut une période merveilleuse. On me réservait la meilleure place dans l’argentier. Lorsque la servante nous polissait, les autres pièces d’argenterie me laissaient passer en premier. Et quand on me remplissait, l’eau de la bouilloire prenait tout son temps, afin que je puisse raconter aux meubles de la cuisine ce que réservait l’avenir. J’étais l’ustensile le plus important du foyer.

Jusqu’à ce qu’un sombre matin, je prédise qu’une partie de la porcelaine serait renversée de la table à cause d’un geste maladroit de monsieur Verbleek. Le service a rejeté la faute sur moi et m’a interdit toute nouvelle prédiction.

Quand j’ai lu dans le marc que toute l’argenterie serait offerte à ce musée, j’ai gardé le silence, mais comme toujours lorsque je voyais un événement grave se profiler, j’ai viré au noir sous l’effet du chagrin. L’argenterie a vociféré que c’était de la magie noire. La servante a eu droit à un savon.

Malgré l’interdiction des autres pièces du service, je poursuis mes activités divinatoires. Telle est ma vocation. Les agents de service du musée m’ont appris qu’il existe aussi des moyens de prédire l’avenir sans marc de café.

Approchez-vous donc un peu, que je puisse mieux voir votre main.
Qu’en pensez-vous, et si je lisais votre avenir?

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