Hester Knibbe : une poétique de l’habiter
Chez Hester Knibbe, rien ne semble pouvoir être définitivement habité : ni un lieu, ni un corps, ni une identité. C’est ce que donne à lire Considérant cette maison, son deuxième recueil traduit en français.
Considérant cette maison de Hester Knibbe a paru cet été en français aux éditions Unes, dans une traduction de Kim Andringa et Daniel Cunin. Le lectorat francophone avait déjà pu découvrir la poète avec Archaïques les humains ; il retrouve ici les grandes lignes de son univers, mais infléchies vers une tout autre profondeur. Ce qui relevait alors du mythe, du cosmos ou de la destinée collective se resserre désormais autour de l’existence singulière, de l’intime et de cette géographie secrète où se construit une vie.
Constellation de fragments
Les poèmes réunis dans ce volume ont été écrits à des époques et pour des circonstances diverses. Le livre se présente ainsi comme une constellation de fragments plutôt que comme un ensemble conçu d’un seul mouvement. Sa cohérence ne procède donc pas d’une architecture préméditée, mais des lignes de force qui irriguent toute l’œuvre de Hester Knibbe. Peut-être faut-il voir dans cette manière organique de composer un héritage de sa première profession : venue de la biologie clinique, elle observe la matière vivante avec une attention qui ne dissocie jamais les parties de l’ensemble, mais cherche inlassablement l’unité profonde du vivant.
Le titre lui-même étonne par sa sécheresse. Le terme néerlandais inzake appartient moins au vocabulaire de la poésie qu’à celui des actes notariés ou des textes juridiques. Sa traduction française, « Considérant », ouvre le livre comme le préambule d’une décision dont les motifs seraient énoncés avant même que son objet ne soit connu. Mais quelle décision ? Rien ne le précise, d’autant que « cette maison », qui complète le titre, demeure insaisissable, fuyante, toujours déplacée.
Peut-être faut-il voir dans la manière organique dont Hester Knibbe compose ses poèmes un héritage de sa première profession : venue de la biologie clinique, elle observe la matière vivante avec une attention qui cherche inlassablement l’unité profonde du vivant.© Tineke de Lange
Au fil des poèmes, la maison devient tour à tour lieu, mémoire, corps, foyer, famille, identité héritée ou conquise ; elle finit par embrasser la vie tout entière. Le recueil prend ainsi les contours d’une autobiographie oblique, revenant vers les origines — « Naquit au premier jour du petit froid ». Cette autobiographie fragmentaire épouse les métamorphoses successives qui composent une existence : les plus manifestes, comme le passage d’Hendrika Jacoba Bos à Hester Knibbe ou celui de la scientifique à la poète ; les plus discrètes aussi, celles qui accompagnent tout vivant. Changement de siècle, de décennie, de corps, de paysages, d’identité : à quatre-vingts ans, âge biblique de l’appel de Moïse, personnage convoqué dans une œuvre nourrie de mythes et de récits immémoriaux, c’est toute une demeure intérieure qui apparaît façonnée par ces déplacements successifs.
Les lieux abondent dans le recueil, mais ce sont presque toujours des lieux précaires : maisons lézardées, espaces à construire, territoires rêvés ou déjà minés par l’érosion. Partout rôde la mort, tantôt diffuse, comme une menace erronée ou qui hésite encore, tantôt irrévocable, lorsqu’éclate le cri de l’agonisant qui, depuis deux millénaires, expire dans ces mots : « Tout est consommé ».
Sur un seuil
Rien pourtant d’une poésie pathétique. Hester Knibbe se tient à distance de l’effusion sentimentale. Elle constate simplement que les fissures gagnent peu à peu toutes choses : la pierre, la peau, la mémoire, les liens, l’identité, jusqu’aux organes qu’elle énumère avec une précision presque anatomique, comme si le corps révélait, mieux que tout discours, la lente désagrégation de l’être.
L’être aimé pourrait sembler offrir un refuge. Il demeure pourtant irréductiblement autre, toujours à déchiffrer, à désirer, à interpréter, tel « un amant qui m’épelle entre les lignes », qui « lit que j’ai un corps chaud » et cherche à faire renaître « une alliance entre ce qui est et ce qui n’est pas écrit ». La relation devient alors le lieu fragile où peut encore s’inventer un avenir.
Hester Knibbe se tient à distance de l’effusion sentimentale ; elle constate simplement que les fissures gagnent peu à peu toutes choses
Alors, considérant cette maison — ou plutôt cette somme de maisons qui composent une existence —, quelle décision prendre ? Le lecteur l’attend de poème en poème, sans qu’elle n’advienne jamais. Partir ou demeurer ? Habiter son propre être ou celui d’autrui ? Reconstruire un passé dont la naissance n’est plus qu’« une poignée de vieilles assertions » privées de témoins ? Miser sur un avenir incertain ? Donner la vie ou abandonner l’enfant ? Bâtir comme le maçon, suspendre le temps comme le musicien ? Aucune résolution n’est formulée. Nous demeurons sur un seuil, devant une porte entrebâillée, comme si habiter le monde, un lieu, un corps ou une histoire relevait toujours de l’inquiétude, de la tension et de l’errance.
Toute stabilité apparaît dès lors comme un mirage. Le poème liminaire l’annonçait déjà, avant même les cinq parties qui structurent le recueil : « Je suis et je me mens un avenir leste et cent fois toi. » Cette instabilité trouve peut-être sa plus belle expression dans le long poème où dialoguent le corps et l’âme. L’un s’épuise sous le poids des années ; l’autre souffre d’un temps qui ne peut l’atteindre. L’âme ne trouve jamais pleinement son lieu. Dans les plis, les rides et les ondulations du corps, elle reconnaît tout à la fois les traces de l’amour et les barreaux d’une prison — « peau enveloppant une pensée ». Pour survivre, elle devra quitter cette enveloppe, entraînant avec elle l’effondrement irréversible du corps.
Révolte existentielle
Il n’est donc question ni d’ancrage ni de certitude, mais d’une marche incessante, d’un pèlerinage sans horizon fixé. Une révolte est-elle encore possible lorsque les années viennent resserrer autour de « ta cheville ton corps ta conscience » le cercle inexorable du temps ? Si révolte il y a, elle ne saurait être idéologique : ce ne serait qu’un abri de fortune de plus. Elle est d’abord existentielle, et prend le visage de l’enfant invité à « grincer du dos contre vents et convenances », à mordre les entraves de toutes ses dents. Peut-être ne peut-elle finalement s’incarner que dans la figure du musicien, capable de défier à la fois le vacarme de la gare et la mécanique implacable des trains, afin de faire surgir, au cœur même du transit, l’intuition d’une autre demeure, d’un lac « peuplé » de cygnes.
Car l’homme n’est pas une divinité. Il en nourrit parfois le désir, mais « échoue à être dieu ». Pour reprendre les mots de Borges placés en exergue, il ne possède pas « une réelle vision de l’univers » dont il n’est ni l’origine ni le maître, mais seulement l’un des rouages. L’acceptation de cette limite, qui borne chaque maison comme toute existence humaine, ramène le lecteur à cette décision toujours différée. Elle demeure sans réponse, mais non sans lumière. « Considérant cette maison », le livre tout entier semble finalement remettre la décision entre les mains de celui qui le referme. Notre réponse, forcément individuelle et variable, constitue peut-être le mouvement final, encore à écrire, de cette œuvre.
Hester Knibbe, Considérant cette maison (titre original : Inzake dit huis), traduit par Kim Andringa et Daniel Cunin, éditions Unes, Nice, 2026.







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