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La bombe explose trop tôt: «Greenwich 1894» par Esther Gerritsen
Trésors cachés
Littérature

La bombe explose trop tôt: «Greenwich 1894» par Esther Gerritsen

Née dans la région de Nimègue en 1972, Esther Gerristen est une auteure néerlandaise qui se consacre essentiellement aux genres du roman et de la nouvelle après s’être affirmée, au tournant du millénaire, comme dramaturge. Non sans un humour sous-jacent, sa prose se distingue par une remarquable sobriété mariée à un souci de déchiffrer les arcanes du cerveau de chacun des personnages. L’univers intime ou familial, bien plus que les questions de société, prédomine dans ses œuvres. Deux de ses livres sont disponibles en français : la pièce de théâtre Le jour, et la nuit, et le jour, après la mort (traduit par Monique Nagielkopf, Éditions théâtrales, 2008) et le roman Frère et Sœur (traduit par Emmanuèle Sandron, Albin Michel, 2017). Le n° 2 / 2014 de notre magazine Septentrion contient un article de la main de Dorian Cumps. Cette présentation de l’œuvre de Gerritsen est suivie d’un extrait du roman Dorst (Soif) traduit par l’Atelier de traduction de l’ancien Institut Néerlandais de Paris sous la direction d’Isabelle Rosselin. Sur la première dizaine d’années du parcours d’Esther Gerritsen, on peut lire un article en ligne de Geertrui Marks-van Lakerveld paru sur le site littéraire Flandres-Hollande. La nouvelle Greenwich 1894 a paru aux éditions De Geus dans le recueil Bevoorrecht bewustzijn (Conscience privilégiée, 2000). Notons que le fait divers qui l’a inspirée a été par ailleurs à l’origine d’un roman de Joseph Conrad : The Secret Agent (1907).

Greenwich 1894

C’est 1894. Le Français Bourdin, en un jour donné, en un instant donné du matin, se réveille dans une chambre d’hôtel à Greenwich.

Quand Bourdin ouvre les yeux, la première chose qu’il voit, c’est la table de nuit près de son lit. Il ne bouge pas, il en fixe la surface nue. Il n’y a pas de réveil dessus. Bourdin se demande combien de temps cela va durer avant que les hôtels cèdent à leur tour.

Il relève les genoux et s’enfonce un peu plus sous les couvertures. Il sait qu’il lui suffit de sortir et de jeter un œil au clocher, qu’il lui suffit de se rendre à la réception et d’interroger la jeune employée. Il a entendu les femmes de chambre dans le couloir.

Quelqu’un sera à même de lui dire à quelle heure elles se trouvaient là ; ainsi, il saura celle à laquelle il s’est réveillé. Calculer combien de temps il va faire encore jour sera dès lors très simple.

Bourdin s’imagine que tout ce qu’il fait, il lui serait possible de le calculer en termes de minutes, de secondes. Il pourrait coucher avec une femme et dire après coup : « Nous avons fait l’amour pendant 23 minutes et 12 secondes. »

Le temps mesurable s’est infiltré dans son existence pour ne plus en disparaître. On a délimité une vérité, elle s’est mise à régenter sa vie. Un jour, à n’en pas douter, elle régentera la vie de chacun. Un jour, les journaux mèneront des enquêtes à l’échelle planétaire et publieront des assertions sur le temps, qui ne feront sourciller personne : « Le couple américain moyen consacre 32 minutes par jour à la conversation. »

Bourdin tire l’oreiller sur sa tête.

Pour lui comme pour les autres, le futur a dû être un jour quelque chose qui se trouvait devant soi. Des lointains inexplorés. Mais voici bien longtemps que le futur est devenu quelque chose qui vient à sa rencontre à un rythme effréné, quelque chose qui l’enferme. Le mercredi succédera au mardi, lequel succédera au lundi, lequel succédera au dimanche, lequel…

Les bruits de la rue viennent troubler les pensées de Bourdin. Il se lève et gagne la fenêtre. Il entrouvre précautionneusement le rideau et regarde dehors. Il y a beaucoup d’animation. Sans doute s’est-il réveillé au moment où la plupart des gens d’ici se lèvent.

Il les regarde et se dit : Chaque matin, ils entendent les cloches sonner. Chaque matin, ils entendent ce qu’ils ont entendu exactement vingt-quatre heures plus tôt. Les cloches leur disent : Il est sept heures, vous vous réveillez. Tout comme vous vous êtes réveillés hier à sept heures et comme vous vous réveillerez demain à sept heures. Rien n’indique que l’on est effectivement aujourd’hui. Rien n’indique que l’on n’est pas finalement hier ou déjà demain. Chaque jour, un marteau frappe sur un seul et même nerf et, en peu de temps, l’instant « sept heures » se trouve brisé. Les gens qui quittent leur domicile à sept heures et demie du matin n’existent pas à sept heures et demie du matin. Cela se voit à leurs yeux qui ne regardent plus. Les gens, dans la rue, savent aveuglément où ils sont, ils savent où ils sont dans le temps.

Bourdin pense à ses amis, là-bas chez eux, et se sent élevé bien au-dessus des gens de la rue. Ses amis et lui ont vu juste. Ce sont les riches qui régentent la vie des pauvres. Ce sont les employeurs qui veulent que vous soyez réveillés tous les matins à la même heure. Des gens innocents sont réveillés par des cloches qui leur parlent, qui, d’une voix de patron, leur disent : « Chaque jour de ta vie de travailleur, tu es à moi. »

Dans sa tête, Bourdin se répète d’éloquentes phrases, mais il est là nu et petit, les épaules tombantes, dans sa chambre d’hôtel, se disant par ailleurs : on se lève puis, sans manquer, on se lave et on s’habille. L’idée selon laquelle une action succède immanquablement à la précédente l’angoisse ; s’il le pouvait, il nierait cette logique. Nu, il va s’asseoir à la petite table qui fait face au lit.

Il se souvient encore très bien du soulagement qui fut le sien lorsqu’il découvrit que ça ne venait pas forcément de lui, que son incapacité à s’accommoder du temps n’était pas la sienne en propre, mais le signal selon lequel le temps, tel qu’on le lui imposait, était un mensonge. Dans la chambre d’hôtel qui lui est étrangère, assis à une table qui lui est étrangère, il s’imagine qu’il n’est pas le seul, qu’il n’y va pas de l’intérêt d’une seule personne. Alors, il écrit en haut du plan de Greenwich : « Tout comme Bergson, nous voyons dans le temps objectif (mesurable) une dénaturation du temps subjectif – le vrai, l’original. »

Il s’habille et se dit : Pour passer ces vêtements, il me faut tant de temps. Chaque jour. Et chaque jour de ma vie, je me dirai : Pour passer ces vêtements, il me faut tant de temps. Chaque jour. Et chaque jour de ma vie, je me dirai : Pour passer ces vêtements, il me faut tant de temps. Chaque jour. Et chaque jour de…

D’un œil attentif, il suit ses mains tandis qu’il lace ses chaussures. De la sorte, il a l’impression que les mains en question se trouvent très loin, dans un autre monde ; durant une seconde, il n’y a là que le laçage des chaussures, il n’existe que ce monde lointain dans lequel ses doigts se meuvent. À croire que le temps s’est arrêté.

Mais Bourdin sait de quoi il retourne. Le temps ne s’arrêtera plus jamais. Pas à l’échelle planétaire, tout au plus localement. Si bien qu’ils pourront mesurer la durée pendant laquelle le temps s’est arrêté. Les journaux titreront : « Le temps s’est arrêté pendant trois secondes », et on s’empressera de remettre toutes les pendules à la même heure. Le temps qui s’est arrêté, il convient de le rattraper.

Bourdin jette un dernier regard circulaire sur la chambre. Il n’oublie rien. Le plan de la ville, il l’a minutieusement étudié avant de le glisser dans son sac. Il laisse la porte entrebâillée pour les femmes de chambre et emprunte le couloir, descend l’escalier jusqu’à la réception. Il pose la clef sur le comptoir et règle sa note. Puis traverse une dernière fois le hall qu’il a traversé pour la première fois pas plus tard que la veille. Il sort de l’hôtel et effectue les premiers pas qui l’en éloignent. Dans une main, une petite valise, dans l’autre un sac en toile.

Que n’a-t-il pu emprunter plus souvent cet itinéraire, que n’a-t-il pu l’emprunter encore et encore, une autre destination en tête, tout simplement la boulangerie ou le parc. Il aurait pu alors se souvenir : c’est là que j’ai marché le jour en question, là où j’ai pensé à mes proches, là où l’étrange enseigne du droguiste m’a laissé sans voix, le jour où… Il aurait eu un passé à Greenwich. Mais ce chemin, il ne l’emprunte qu’une seule fois. Il ne fait que des premiers pas, entrant ainsi dans le futur.

De l’anarchiste français Bourdin, on ne retrouva, dans la ville de Greenwich, à un moment donné du matin, d’un jour donné de l’année 1894, rien que des débris. Le matin du jour de son décès, il s’était mis en chemin, une bouteille remplie d’explosifs dans son sac. Sa destination : la salle des chronomètres de l’observatoire de Greenwich. Bourdin voulait détruire le centre qui coordonne temps et espace. L’action dernière contre la dictature du temps. On retrouva des restes de son corps dans la rue, à quelques dizaines de mètres de l’observatoire.

La bombe avait explosé avant l’heure.

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