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La littérature belge d’expression néerlandaise dans ses plus beaux atours
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La littérature belge d’expression néerlandaise dans ses plus beaux atours

«Flirt Flamand»

«Flirt Flamand», le programme que la Flandre a eu l’occasion de présenter à la Foire du livre de Bruxelles, devrait donner un coup d’accélérateur à une évolution positive.

«Tiens, il y a aussi des Flamands!» Depuis le siècle dernier déjà, l’institution culturelle flamando-néerlandaise Ons Erfdeel vzw, éditrice entre autres de Septentrion, participe à la Foire du livre de Bruxelles dans ses localisations successives: d’abord un des palais du Heysel, puis les parkings couverts transformés en salles d’exposition sous le mont des Arts et la place Rogier, et aujourd’hui, depuis bon nombre d’années, le magnifique site de Tour & Taxis.

Les personnes qui ont tenu le stand de Ons Erfdeel vzw vous diront toutes qu’elles ont dû, un jour ou l’autre, faire face à des regards interloqués. Souvent seule représentante du monde néerlandophone à cette manifestation francophone, mais présentant, il est vrai, des livres et revues francophones, Ons Erfdeel vzw a toujours un peu fait figure de vilain petit canard, de petit canard, surtout, solitaire. Il n’empêche que nous étions aussi privilégiés en tant que témoins au premier chef d’une évolution intéressante. Au début, les questions qui vous étaient posées étaient d’ordre très général et souvent accompagnées d’un petit rire d’excuse («Je ne connais aucun auteur d’expression néerlandaise. En fait, qui sont les écrivains flamands et néerlandais les plus connus?»); ces dernières années, de plus en plus fréquemment, le visiteur se renseigne au sujet d’un auteur déterminé («Avez-vous déjà publié un article sur Tom Lanoye, Stefan Hertmans, David Van Reybrouck, sur les écrits d’Arnon Grunberg, de Kader Abdolah?»).

«Flirt Flamand» a été composé et présenté par Flanders Literature (Fonds flamand des lettres), institution publique flamande qui entend «pratiquer une politique intégrée des lettres de façon à créer un tissu littéraire dynamique et diversifié dans lequel l’auteur et le lecteur occupent une place centrale». Une partie importante de la mission de Flanders Literature est de faire découvrir la «littérature flamande» par les locuteurs d’autres langues. Ainsi «Flirt Flamand» avait pour première tâche de faire connaître ladite littérature flamande au public francophone, mais le projet avait aussi un autre but. En concertation avec les organisateurs de la Foire du livre, une option s’est dégagée pour un programme bilingue (français et néerlandais). C’était également une manière d’attirer davantage de néerlandophones à Tour & Taxis. Pour ce faire, personne n’a ménagé ses moyens ni sa peine. On a même eu recours à des traducteurs en «interprétation chuchotée» disposés parmi le public.

La «littérature flamande» est une pièce d’une grande maison qui s’appelle littérature de langue néerlandaise.

Flanders Literature a pu compter sur la collaboration de plusieurs autres acteurs du secteur littéraire, tels que Iedereen Leest, deAuteurs, la maison internationale des littératures Passa Porta et de nombreuses organisations littéraires et culturelles bruxelloises ou situées à Bruxelles, par exemple la bibliothèque Muntpunt, le centre d’arts Bozar, Art Basics for Children, le Kaaitheater, le Théâtre royal flamand, les Midis de la poésie, le musée de la BD et la Pianofabriek. Septentrion, qui présente depuis près de cinquante ans la littérature de langue néerlandaise au lectorat francophone, a tout naturellement apporté sa pierre à l’édifice.

Nous avons mis sur pied 71 un entretien entre trois auteures belges francophones (Caroline Lamarche, Véronique Bergen et Caroline De Mulder), qui ont parlé de leur livre préféré d’un auteur flamand; d’autre part, nous avons contribué à l’organisation d’un dialogue entre la jeune poétesse flamande Charlotte Van den Broeck et sa traductrice Kim Andringa. Il va sans dire que Ons Erfdeel vzw avait de nouveau son propre stand à cette édition de la Foire du livre.

Le programme concocté par Flanders Literature était en tous points remarquable. Dans un espace de 250 m2 les genres et sous-genres littéraires les plus divers, sans ordre préconçu, ont été mis en évidence. Cela se passait souvent de manière originale et accrocheuse, avec des débats animés, des présentations en duo, des ateliers de toutes sortes. On a vu à plusieurs reprises un illustrateur ou une illustratrice de livres pour enfants s’appliquer sur place à une démonstration de son art. Les auteurs contemporains (Tom Lanoye, Lize Spit, Jeroen Olyslaegers, Chris De Stoop, Annelies Verbeke et bien d’autres) ont retenu l’attention, sans pour autant éclipser les «classiques», parmi lesquels Paul Van Ostaijen (1896-1928) et Willem Elsschot (1882-1960).

À diverses reprises, la question de la passerelle entre les mondes culturels néerlandophone et francophone est venue sur le tapis. Plusieurs entretiens et présentations ont bénéficié du concours de représentants renommés des milieux de la culture ou du journalisme de Belgique francophone. Dans ce contexte, l’importante place réservée au traducteur n’était que justice. Plus d’une fois, un traducteur ou une traductrice (ainsi, Philippe Noble, Isabelle Rosselin, Alain van Crugten, Kim Andringa et Daniel Cunin) a dialogué avec l’auteur d’un livre qu’il ou elle avait traduit. Rien que des moments de bonheur.

Le succès d’un projet tel que «Flirt Flamand» n’est évidemment pas facile à mesurer dès l’abord, aussi frustrant que cela puisse être. Il faudra quelques années pour constater si l’intérêt pour la «littérature flamande» et sa connaissance en Belgique francophone ont ou non évolué (de manière substantielle). Mais il est possible, en marge de ces considérations, de formuler dès à présent quelques réflexions critiques. Ainsi, le fait que la Flandre a été invitée comme hôte d’honneur dans son propre pays (et dans sa propre capitale) a déjà amené Philippe Noble à nous confier, avec une verve qui n’appartient qu’à lui, son étonnement à la fois amusé et attendri. Au passage, il déplore que la Flandre et les Pays-Bas ne se soient pas présentés ensemble à Bruxelles. La «littérature flamande» est en effet une pièce d’une grande maison qui s’appelle littérature néerlandaise ou, mieux, pour couper court à toute nouvelle confusion, littérature de langue ou d’expression néerlandaise. Une maison qui, ne l’oublions pas, héberge aussi bon nombre d’écrivains talentueux du Surinam ou des Antilles néerlandaises. On peut dans une certaine mesure comprendre, mais en même temps regretter que «Flirt Flamand» ait à peine fait un pas vers les autres pièces de la maison. Il n’était pas absolument nécessaire pour cela d’inviter, en marge ou non, des auteurs néerlandais ni, a fortiori, des écrivains venant de territoires d’outre-mer. Il n’en reste pas moins qu’il était possible, dans la présentation du programme, de faire ressortir le lien avec les Pays-Bas. Une belle occasion manquée. Il faut avouer que le nom même du projet avait une résonance réductrice et prêtant fâcheusement à confusion. Toutefois il n’est pas facile de trouver une appellation à la fois plus attrayante et plus juste. Le titre de notre article, à lui seul, révèle une certaine complexité, car il accuse un double défaut: il manque d’élégance et ne recouvre pas totalement le propos (d’aucuns se demanderont s’il existe une «littérature belge»).

Nous retiendrons toutefois que «Flirt Flamand» aura été une réussite en termes d’échange culturel, un grand rassemblement durant lequel les responsables du stand de Ons Erfdeel vzw n’ont pas été le point de mire de regards étonnés, une fête où, pas une seconde, ils n’ont fait tapisserie.

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