Passage de flambeau pour «Lettres néerlandaises»: Philippe Noble et Guillaume Deneufbourg en conversation
Depuis 1987, la collection «Lettres néerlandaises» d’Actes Sud contribue à faire découvrir au lectorat francophone des autrices et auteurs majeurs de l’aire néerlandophone. Après près de quarante ans à sa tête, Philippe Noble en transmet la direction à Guillaume Deneufbourg. Un relais placé sous le signe de la continuité. Véronique Bergen s’est entretenue avec eux pour évoquer l’histoire de la collection et ses orientations futures.
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Guillaume Deneufbourg, Philippe Noble, pouvez-vous évoquer vos parcours respectifs, vos activités de traducteur, les auteurs et autrices que vous avez fait ou désirez faire connaître au public francophone?
Philippe Noble: Je suis né en France en 1949, sans aucun lien familial ou culturel avec le monde néerlandophone; c’est un amour de vacances qui m’a fait découvrir les Pays-Bas en 1970. J’ai fait des études de «lettres classiques» (langues et littératures grecque, latine et française), puis à partir de 1971-1972, de néerlandais à Paris et à Amsterdam. J’ai enseigné le néerlandais à la Sorbonne de 1979 à 1992, puis travaillé pour le ministère français des Affaires étrangères, comme directeur de centre culturel (à Amsterdam puis à Vienne), conseiller culturel, ou responsable d’un réseau de coopération universitaire entre la France et les Pays-Bas.
À côté de ces métiers variés, j’ai traduit 63 titres du néerlandais en français (et deux en sens inverse) depuis 1980. Dans les années 1980, j’ai commencé à traduire des auteurs néerlandais pour les éditions du Seuil (Etty Hillesum) ou Calmann-Lévy (Cees Nooteboom, Harry Mulisch, J. Bernlef, Anne Frank). Au total, je n’ai guère traduit qu’une vingtaine d’auteurs –Nooteboom qui se taille la part du lion, Stefan Hertmans, Multatuli, David Van Reybrouck, Arnon Grunberg… –mais j’ai touché à tous les genres, roman, essai, poésie ou même théâtre, à l’exception de la littérature de jeunesse.
Guillaume Deneufbourg: Je suis né à Mons en 1980. Rien ne me prédestinait véritablement à une carrière de néerlandiste. Je n’ai aucun lien familial ou culturel particulier avec le monde néerlandophone et je viens d’un milieu entièrement francophone. Pourtant, très tôt, dès mes années d’enseignement secondaire, deux passions se sont imposées à moi: la littérature et les langues étrangères, avec un penchant particulier pour le néerlandais.
C’est donc assez naturellement que je me suis orienté vers des études de traduction. Au terme de mon cursus, je me suis immédiatement installé comme traducteur en profession libérale. Mes premiers travaux relevaient surtout de ce qu’on appelle les textes rédactionnels, dans des domaines comme la presse ou la publicité. J’ai également traduit –et traduit encore– pas mal de textes politiques.
Parallèlement, j’ai commencé à me former plus spécifiquement à la traduction littéraire, en participant à divers ateliers à Anvers, Amsterdam ou Paris. C’est un milieu exigeant dans lequel on entre rarement du jour au lendemain. Il faut du temps pour apprendre, rencontrer des éditeurs et trouver sa place. En 2017, j’ai eu la chance de signer mon premier contrat de traduction littéraire. Il s’agissait d’un recueil de nouvelles de l’écrivain néerlandais A.L. Snijders (L’Observatoire), qui a ensuite été sélectionné pour le prix Révélation de traduction de la Société des gens de lettres. Cela a constitué pour moi un encouragement important et, en quelque sorte, le véritable point de départ de ma carrière. Depuis lors, j’ai traduit une vingtaine d’ouvrages du néerlandais vers le français, aussi bien des romans que des essais. Parmi eux figurent notamment six romans historiques de l’autrice néerlandaise Simone van der Vlugt (Philippe Rey), deux romans de l’auteur néerlandais Jaap Robben (Gallmeister), des textes de l’historien Geert Mak (Gallimard), ainsi que des œuvres du dramaturge flamand Angelo Tijssens (Julliard).
À noter qu’en parallèle de mon activité de traducteur, j’enseigne également la traduction littéraire à l’université de Mons, à la Faculté de traduction et d’interprétation.
Pouvez-vous retracer la naissance, la généalogie de la collection «Lettres néerlandophones» chez Actes Sud?
Philipe Noble: Hubert Nyssen a fondé sa maison d’édition littéraire en 1978. Nyssen, à la fois homme d’affaires et homme de lettres, a d’abord privilégié la littérature anglo-américaine et scandinave. Il n’était pas très intéressé par le monde néerlandophone; avant 1987, il n’avait dans son fonds que trois auteurs flamands: Ivo Michiels, Monika Van Paemel et Hugo Claus (les deux derniers pour un seul titre), et aucun néerlandais. À la suite d’une rencontre à Amsterdam, il m’a demandé de créer la collection «Lettres néerlandaises» en 1987. J’y ai fait entrer les auteurs que je connaissais déjà: Cees Nooteboom, Harry Mulisch, Hella Haasse; je voulais faire de même avec Hermans, mais un pataquès de ma part (retard dans une traduction) et le caractère ombrageux de l’auteur ont fait capoter le projet. À partir de 1990, j’ai fait une place à des auteurs des générations suivantes: Adriaan van Dis, Connie Palmen, Anna Enquist.
Dans le nom de la collection il fallait entendre, dès le départ, l’adjectif «néerlandaises» au sens de «néerlandophones», mais au début les Néerlandais dominaient largement, parce que je connaissais beaucoup mieux les Pays-Bas (où j’avais étudié et vécu) que la Flandre. À partir des années 2000, j’ai peu à peu rétabli l’équilibre en accueillant des écrivains comme David Van Reybrouck, Peter Terrin, Stefan Hertmans, Lize Spit, plus récemment Gaea Schoeters (hors collection, malheureusement). En revanche, je n’ai jamais publié de titres de littérature néerlandaise des Antilles ou de Suriname. C’est une lacune.
Philippe Noble: Dans les années 1980, il y avait très peu de traducteurs de néerlandais en France; je travaillais presque seul
Un aspect rarement évoqué est le choix des traducteurs. Dans les années 1980, il y avait très peu de traducteurs de néerlandais en France. Je travaillais presque seul; peu à peu, j’ai eu recours à d’anciens étudiants (Isabelle Rosselin, Daniel Cunin) ou à des personnes rencontrées aux Pays-Bas ou en France, souvent à la faveur d’ateliers de traduction: Arlette Ounanian, Annie Kroon, Bertrand Abraham, plus tard Emmanuelle Tardif, Sandrine Maufroy, Noëlle Michel, Françoise Antoine, Olivier Vanwersch… Jusqu’à réunir un «team» réduit, mais solide, avec qui je travaillais régulièrement.
Comment percevez-vous l’évolution de la collection en particulier et les mutations de la place que la littérature néerlandophone occupe dans le paysage éditorial francophone actuel? Est-elle davantage visible que dans le passé?
Philippe Noble: D’abord un mot de la taille de la collection: sur le site d’Actes Sud, elle est créditée de 87 titres depuis sa fondation; c’est assez élevé, comparé à d’autres collections chez le même éditeur. Pour ma part, cependant, je compte à peu près cent titres, si j’ajoute des livres que j’ai apportés à Actes Sud, mais qui ont été publiés dans d’autres séries, des séries thématiques: «Questions de société» pour les essais, «Actes Noirs» pour les polars, etc. La collection «Lettres Néerlandaises» a connu jusqu’à quatre titres par an ; aujourd’hui elle n’en connaît plus que deux, par décision de l’éditeur.
Du point de vue qualitatif, la collection a évolué (vers 2010) d’une pure série de fiction contemporaine vers un mixte de fiction et de non-fiction, notamment historique et géopolitique. Cela reflète sans doute l’évolution de mon intérêt personnel, mais aussi, je crois, celle de la situation dans le monde. J’ai réussi à glisser deux titres de poésie, alors que ce n’est pas du tout l’orientation d’Actes Sud.
En 2013, j’ai proposé de créer une vaste collection de littérature néerlandaise et sud-africaine. Cela m’a été refusé; mais une petite collection sud-africaine séparée, dirigée par mon ami Georges Lory, a été créée quelque temps plus tard chez Actes Sud.
Guillaume Deneufbourg: On ne peut pas nier que le marché du livre traverse actuellement une période difficile. On peut même parler d’une véritable crise, en particulier dans le domaine de la fiction. Bien entendu, ce constat ne concerne pas uniquement la littérature néerlandophone, mais a des répercussions directes sur notre collection.
À ses débuts, la collection publiait presque exclusivement des œuvres de fiction très littéraires. Aujourd’hui, on observe un déplacement vers davantage d’ouvrages de non-fiction. Cette évolution est en grande partie dictée par la réalité du marché, même si nous continuons à prendre quelques risques afin que la collection préserve son identité. C’est un équilibre délicat! Concrètement, sauf exception, nous ne pouvons plus publier qu’environ deux titres de fiction par an, ce qui est très peu. Lorsque l’on souhaite continuer à accompagner des auteurs importants de la collection, comme Lize Spit, Peter Terrin, Peter Buwalda ou Anna Enquist, on se rend vite compte qu’il reste très peu d’espace pour faire découvrir de nouvelles voix. C’est sans doute l’un des constats les plus regrettables aujourd’hui.
Avant 1987, Hugo Claus, Monika Van Paemel et Ivo Michiels étaient les seuls auteurs flamands présents dans le fonds d'Actes Sud. © Stephan Vanfleteren - Flanders Literature / Chris van Houts / De Bezige Bij
Philippe Noble: La question de la visibilité et de la place de la littérature néerlandophone dans le paysage éditorial francophone actuel est complexe. Depuis les années 1980, l’évolution est énorme: à l’époque, j’étais le seul, chez Calmann-Lévy puis Actes Sud, à publier des livres traduits du néerlandais. Aujourd’hui, la concurrence est féroce, il faut se décider parfois très vite. Il y a certainement plus de dix éditeurs littéraires français, grands ou petits, qui publient régulièrement des livres traduits du néerlandais. Cela ne signifie pas pour autant que les grand public ait une vision particulière de la littérature flamande ou néerlandaise: les gens lisent des auteurs, pas une littérature».
Cette évolution a donc commencé il y a plus de trente ans, mais elle a connu des hauts et des bas. Au nombre de traductions par an, un pic a été atteint autour des années 2000. Depuis une quinzaine d’années, les chiffres ont diminué. C’est un phénomène européen, mais surtout sensible en France. L’Allemagne a toujours été la grande consommatrice de littérature néerlandaise; elle est aujourd’hui suivie par l’Italie et il est possible que même l’Espagne traduise en ce moment plus de titres néerlandais que la France –cependant j’avoue ne pas disposer de statistiques précises.
Comment se porte en ce moment la littérature néerlandophone traduite en français?
Guillaume Deneufbourg: Plus largement, la situation de la littérature traduite en français reste fragile. Le marché est dominé de manière écrasante par la production anglophone. En France, environ 80% des traductions proviennent de l’anglais. L’espagnol représente une part non négligeable du reste. Une fois ces deux langues prises en compte, il ne subsiste ainsi qu’une portion relativement réduite pour l’ensemble des autres littératures du monde. Cela donne une idée assez précise de l’étroitesse du marché auquel nous avons affaire.
Malgré cela, plusieurs auteurs néerlandophones ont réussi ces dernières années à trouver un véritable écho auprès du public francophone. On peut citer, bien sûr, David Van Reybrouck, qui occupe une place importante dans le domaine de la non-fiction historique. Dans le registre de la fiction, des auteurs comme Lize Spit (traduite par Emmanuelle tardif) ou Stefan Hertmans (traduit par Isabelle Rosselin) ont également rencontré un large lectorat. Tom Lanoye fait lui aussi partie des grandes voix contemporaines de la littérature flamande (traduit majoritairement par Alain Van Crugten, traducteur de Hugo Claus). Idem pour Arnon Grunberg, aux Pays-Bas, dans notre collection. Je citerais aussi l’Anversois Jeroen Olyslaegers, traduit chez Stock par Françoise Antoine. Lucas Rijneveld chez Buchet-Chastel, traduit par Daniel Cunin. Et, bien sûr, parmi les plus anciens, il faut évoquer Cees Nooteboom, décédé récemment, dont une grande partie de l’œuvre a été traduite par Philippe.
Cela peut sembler beaucoup, mais tant d’autres auteurs mériteraient d’être traduits et découverts par les lecteurs francophones. Simplement, l’espace éditorial dont nous disposons reste aujourd’hui très restreint… Il faut savoir que notre planning de publications est déjà pratiquement rempli jusqu’en 2029, voire 2030.
Philippe Noble: En effet, dans l’édition française, on réduit les programmes. D’une façon générale, un certain repli identitaire est néfaste à la curiosité intellectuelle pour les livres étrangers. Cela frappe sans doute surtout les domaines qui ne sont pas encore solidement établis dans la conscience collective : on réduira plus facilement le nombre de livres traduits du néerlandais ou du polonais que de l’anglais ou de l’espagnol.
Quels auteurs sont davantage traduits? Quelle est la part des romanciers, des dramaturges, des poètes néerlandophones traduits en français?
Cees Nooteboom, récemment décédé, fait partie des auteurs dont chaque nouveau livre était systématiquement traduit en plusieurs langues à la fin du XXe siècle.© Simone Sassen / Actes Sud
Philippe Noble: À la fin du XXe siècle, il y a eu quelques auteurs –Claus, Mulisch, Nooteboom– dont chaque nouveau livre était systématiquement traduit en plusieurs langues. Cette situation a disparu, les auteurs les plus prestigieux aujourd’hui –Wieringa, Pfeijffer, Olyslaegers, Van Reybrouck, Hertmans– n’ont pas tout à fait le même prestige, les traductions sont moins systématiques. Quelle est la proportion par genre? Je n’en ai aucune idée. Bien sûr, les romanciers sont le plus traduits, mais c’est le genre dominant. Notons que les poètes néerlandophones sont relativement bien représentés en traduction, grâce aux efforts de Kim Andringa, Daniel Cunin et quelques autres, dont votre serviteur –il faut dire que la poésie flamande et néerlandaise de la fin du XIXe siècle à nos jours est d’une très grande qualité. Bien sûr, la proportion d’auteurs et d’autrices traduits et traduites sur le total de la production est minime. Mais c’est vrai dans toutes les langues et pour toutes les littératures.
Quel est le rôle d’une collection comme «Lettres néerlandaises»?
Guillaume Deneufbourg: Une collection comme «Lettres néerlandaises» joue d’abord un rôle de repère. La littérature néerlandophone reste relativement peu connue du lectorat francophone, et une collection permet de lui donner une visibilité et une cohérence. Pour les libraires comme pour les lecteurs, c’est une manière d’identifier immédiatement un certain territoire littéraire.
Mais une collection est aussi un outil de médiation culturelle. Elle crée un espace où l’on peut faire dialoguer des auteurs, construire peu à peu une cartographie d’une littérature et accompagner la découverte de nouvelles voix.
Enfin, avec le temps, une collection acquiert une véritable identité éditoriale. Elle devient une sorte de signature, qui dit quelque chose d’une certaine idée de la littérature et de la manière dont on souhaite la faire circuler entre les langues. On peut remercier Philippe d’avoir donné à la collection le rayonnement qu’elle a aujourd’hui.
Guillaume Deneufbourg: une collection est un outil de médiation culturelle; elle crée un espace où l’on peut faire dialoguer des auteurs, construire une cartographie d’une littérature et accompagner la découverte de nouvelles voix
Philippe Noble: Ah, quelle bonne question! On peut très bien publier un grand nombre d’auteurs d’une même langue et culture étrangère sans les regrouper nommément dans une collection. Donc pour un éditeur, c’est avant tout un effet d’affichage, une stratégie commerciale. En 1987, Hubert Nyssen voulait souligner l’ouverture internationale de sa nouvelle maison d’édition en promouvant une littérature étrangère quasiment inconnue, et faire un «coup publicitaire» en créant un objet (la série «Lettres Néerlandaises») auquel personne n’avait encore songé en France –parce que personne n’en avait besoin.
Ensuite, c’était au nouveau «directeur de collection» (un pâle universitaire de 37 ans qui n’avait presque aucune expérience de l’édition) d’inventer un contenu pour cette collection. Dans une vision académique, une collection de littérature étrangère devrait refléter non seulement la production actuelle, mais aussi l’histoire du domaine linguistique considéré –donc un « canon » (pour employer un mot à la mode) de la littérature flamande et hollandaise classique et moderne. J’y ai songé, mais dans le contexte d’une maison d’édition commerciale (et non d’une University Press), c’était totalement illusoire. J’ai donc opté pour l’actualité, la littérature en train de se faire, et il faut dire que c’est beaucoup plus amusant de faire connaître la nouveauté. Il faut alors trouver un compromis entre ce que vous propose le marché (et où peut parfois se cacher un best-seller) et ses goûts et affinités personnels. Donc le contenu d’une série est hautement subjectif et arbitraire et reflète surtout les lubies de son «directeur», les miennes, en l’occurrence.
Quels sont vos souhaits pour l’avenir de la littérature néerlandophone traduite en français?
Guillaume Deneufbourg: Mon souhait principal serait tout simplement que l’on puisse traduire davantage d’auteurs néerlandophones en français et offrir plus de place à de nouvelles voix. J’ai lu de nombreux livres qui, selon moi, mériteraient largement d’être découverts par le public francophone, mais les contraintes actuelles du marché limitent malheureusement beaucoup cette possibilité.
Je pense notamment à toute une génération d’auteurs issus de l’immigration qui écrivent aujourd’hui en néerlandais et dont les œuvres apportent des perspectives nouvelles, souvent très stimulantes. Il existe déjà quelques exemples de traductions, comme le célèbre Oroppa de Safae el Khannoussi (prix Libris 2025), qui paraîtra prochainement dans la traduction de Françoise Antoine, mais il reste encore beaucoup d’auteurs à découvrir dans ce domaine.
On pourrait également s’intéresser davantage à des écrivains venant d’autres espaces du monde néerlandophone, par exemple des Antilles néerlandaises ou des Caraïbes. Ces littératures offrent parfois des variantes du néerlandais et des univers culturels très singuliers, qui enrichiraient sans aucun doute le paysage littéraire francophone.
Philippe Noble: Mon souhait? Qu’elle ne disparaisse pas du paysage. Qu’on s’intéresse à des classiques du XIXe et du XXe siècle, que j’ai beaucoup négligés, ce que je regrette.
Comment se déroule le passage de flambeau? Aura-t-il un effet sur les orientations de la collection? Y aura-t-il un repositionnement de la ligne esthétique? Une rupture dans la continuité?
Guillaume Deneufbourg: En ce qui concerne le passage de flambeau avec Philippe Noble, il a en réalité commencé il y a déjà quelque temps. Lorsque Philippe m’a proposé pour la première fois de reprendre un jour la responsabilité de la collection, j’ai été extrêmement surpris. J’ai failli tomber de ma chaise! C’était évidemment un immense honneur, d’autant plus que Philippe est, d’une certaine manière, une figure de référence pour moi dans le domaine de la traduction littéraire. La question ne s’est donc pas vraiment posée longtemps. J’ai très vite compris que je devais m’organiser pour pouvoir assumer cette responsabilité et tenter d’être à la hauteur de l’héritage qu’il a construit.
La transition s’est faite progressivement et dans d’excellentes conditions. Nous sommes notamment allés ensemble à Paris pour rencontrer l’équipe éditoriale d’Actes Sud. Je tiens d’ailleurs à remercier publiquement Philippe pour la qualité et la générosité avec lesquelles il accompagne cette transmission.
Guillaume Deneufbourg: mon intention est clairement de poursuivre dans la continuité de la ligne éditoriale qui a fait la force de la collection
Quant à un éventuel repositionnement de la collection, je ne pense pas qu’il y aura de rupture. Bien sûr, chacun arrive avec ses goûts personnels et ses sensibilités. Le choix d’un livre reste toujours, d’une certaine manière, une affaire de coup de cœur. Mais mon intention est clairement de poursuivre dans la continuité de la ligne éditoriale qui a fait la force de la collection.
L’idée reste de défendre une littérature de fiction exigeante, tout en continuant à publier ponctuellement des ouvrages de non-fiction en prise avec l’actualité, un domaine qui m’intéresse également beaucoup. Sur ce point, je crois que Philippe et moi partageons assez largement la même vision.
Philippe Noble: Guillaume et moi avons été en contact toute l’année dernière pour assurer cette transition. J’ai continué à m’occuper de deux titres sortis en ce début d’année 2026, que j’aurai suivis de bout en bout: Les fils d’Otmar de Peter Buwalda, et Vous êtes ici de Peter Terrin. Je continue en outre à m’occuper (en tant que co-traducteur et co-rédacteur) de deux livres qui sortiront cette année hors collection: Zwerven langs de Limes de Luc Devoldere et Zondagskinderen de Caroline de Gruyter. Tous les autres titres, y compris ceux que j’avais choisis, sont désormais sous la responsabilité de Guillaume.
Quelle est votre position face à l’IA, de plus en plus présente dans la traduction littéraire? La voyez-vous comme une double menace, pour les traducteurs qui perdent déjà massivement leur emploi, et pour la qualité des traductions et l’avenir du champ éditorial qui favorisera encore davantage les écritures simples, voire des livres entièrement rédigés par l’IA?
Philippe Noble: Oui, c’est une double menace, exactement dans les termes que vous décrivez. Mais en outre, l’IA sera capable (et l’est déjà dans certains cas) de traduire des textes de prose littéraire et de poésie très élaborés. Donc nous disparaîtrons, d’autant plus que la relève ne sera pas assurée: les études supérieures de langues et littératures étrangères n’attirent plus personne, elles seront peu à peu supprimées. Mais ce qui disparaîtra avec elles, ce ne sont pas tant des connaissances linguistiques (effectivement transférables, sous une autre forme, à la machine), que des connaissances culturelles (historiques, ethnologiques, philosophiques, artistiques…), qui entrent au moins pour 50% dans le processus de traduction. Ce sont ces connaissances qui permettent au traducteur de s’abstraire de la lettre du texte, de l’interpréter en fonction de son substrat. C’est la traduction interprétative, herméneutique, la capacité à transposer un message d’une culture à l’autre, qui disparaîtra. Elle disparaît déjà.
Guillaume Deneufbourg: J’ai toujours été d’un tempérament optimiste et j’essaie de conserver cette attitude face aux évolutions de l’intelligence artificielle, même si je suis parfaitement conscient du climat assez anxiogène qui entoure aujourd’hui ces technologies.
Il faut d’abord rappeler que cette transformation ne concerne pas seulement la traduction ou la littérature. Elle touche désormais tous les domaines de l’écriture et, plus largement, une grande partie de nos activités intellectuelles. La question dépasse donc largement notre seul métier.
Par ailleurs, les traducteurs sont confrontés à ces mutations technologiques depuis déjà longtemps. Les outils d’aide à la traduction et la traduction automatique existent depuis une quinzaine d’années au moins, et pourtant la profession n’a pas encore disparu.
J’ai tendance à penser que, dans le domaine de la littérature, une partie du paysage restera toujours préservée. Au sommet de la pyramide, il y aura toujours des textes qui exigeront une sensibilité, une empathie et une intelligence humaine qu’aucun outil ne pourra réellement remplacer. La traduction littéraire repose sur une compréhension très fine des nuances, du rythme, de la voix d’un auteur. Ce sont des dimensions profondément humaines.
Guillaume Deneufbourg: les traducteurs sont confrontés à des mutations technologiques depuis déjà longtemps et pourtant la profession n’a pas encore disparu
À ce titre, je ne suis donc pas particulièrement inquiet pour l’avenir d’une collection comme «Lettres néerlandaises», qui s’inscrit précisément dans ce champ de la littérature exigeante. En revanche, comme vous le décrivez, il est évident que d’autres segments du marché éditorial seront davantage touchés par ces transformations –et le sont déjà.
L’une des questions les plus délicates concerne peut-être la formation et la relève. J’enseigne moi-même à l’université, et la traduction littéraire est un domaine auquel on n’accède généralement qu’après un long parcours. Dans mon cas, il m’a fallu près de quinze ans avant d’oser me lancer véritablement dans cette aventure. On commence souvent par traduire d’autres types de textes, qui servent en quelque sorte d’apprentissage. Or ces étapes intermédiaires risquent d’être fragilisées par l’automatisation. Cela pose la question du chemin que pourront emprunter les nouvelles générations pour atteindre, un jour, ce niveau de pratique. Malgré cela, je reste convaincu qu’il y aura toujours des lecteurs pour des œuvres littéraires exigeantes.
Guillaume Deneufbourg, quels auteurs majeurs désireriez-vous accueillir dans la collection?
Guillaume Deneufbourg: J’aimerais beaucoup, par exemple, pouvoir poursuivre l’aventure avec l’historien néerlandais Geert Mak, que j’ai déjà eu l’occasion de traduire pour Gallimard il y a quelques années. Cette maison d’édition a depuis décidé de ne plus continuer à publier ses ouvrages, et je trouverais très intéressant de pouvoir le «ramener», d’une certaine manière, chez Actes Sud. C’est une voix qui pèse aux Pays-Bas, notamment pour ses capacités de lecture de l’actualité internationale et des questions géopolitiques, et dans le contexte actuel ses livres me semblent plus pertinents que jamais.
Dans un registre un peu différent, je plaisante parfois en disant que j’ai commis une erreur stratégique par le passé en recommandant à Flammarion de publier Bart Van Loo… sans imaginer qu’un jour je rejoindrais Actes Sud. Si j’avais su! Cela dit, il est très bien là où il est et je ne vois aucune raison de bouleverser cet équilibre, mais s’il devait un jour envisager de changer de maison, il sait que ma porte lui serait grande ouverte (le message est lancé! rires)
Enfin, je me réjouis particulièrement de la publication prochaine chez nous de Luister, de Sasha Bronwasser (traduction de Mireille Conhendy) et de Wolf de Lara Taveirne, une autofiction d’une grande intensité, que je suis en train de traduire. C’est un livre qui m’a profondément ému et qui m’a déjà tiré quelques larmes. J’espère sincèrement qu’il saura toucher les lecteurs francophones avec la même force.









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