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littérature

Paulien Cornelisse (1976-2026) : « Quand on aime la langue, on ne s’ennuie jamais »

Par Bruno Iserbyt, traduit par Evelyne Ledoux-Beaugrand
5 octobre 2026 6 min. temps de lecture

La langue néerlandaise a perdu la plus curieuse de ses observatrices. Décédée le 30 septembre à l’âge de 50 ans, Paulien Cornelisse était une figure incontournable aux Pays-Bas et un visage familier en Flandre. Son livre consacré au néerlandais du quotidien, paru en 2009, s’est vendu à 700 000 exemplaires, un chiffre impressionnant pour une langue parlée par quelque 24 millions de personnes. Cornelisse savait prendre les mots que nous employons tous les jours sans y penser et les rendre étranges, drôles, dignes qu’on s’y arrête un instant.

Sa curiosité ne connaissait pas de répit. Une semaine avant sa mort, alors elle sortait d’une nouvelle série de traitements, elle n’avait de l’énergie que pour une chose : se demander si les singes bâillent beaucoup. Les Néerlandais ont une expression pour dire qu’ils sont complètement épuisés : op apegapen liggen, littéralement « être couché à bâiller comme un singe ». Ne pouvant pas arrêter d’y penser, elle en a fait le sujet de sa toute dernière chronique dans le quotidien Volkskrant.

Cornelisse était une Amsterdammer jusqu’au bout des ongles : elle y est née le 24 février 1976, y a grandi, et y est revenue après une année aux États-Unis, à l’université Brandeis, près de Boston. À l’université d’Amsterdam, elle choisit la psychologie. Avec le recul, le choix paraît évident. Tout ce qu’elle fera ensuite tournera autour des gens : ce qu’ils disent, ce qu’ils veulent vraiment dire et le décalage, souvent comique, entre les deux.

Elle a rendu tangible pour tout le monde quelque chose d’aussi insaisissable que la langue

Elle ne devient pourtant pas psychologue. Au début des années 2000, elle rejoint le Comedytrain, un collectif amstellodamois de stand-up où de nombreux humoristes néerlandais font leurs premières armes. Elle se tourne ensuite vers le cabaret. Aux Pays-Bas, le mot n’évoque pas vraiment les plumes et les boas, mais désigne plutôt une tradition théâtrale à part entière : seul en scène, l’artiste tient toute une soirée en mêlant humour, récit et réflexion.

Son premier spectacle, Dagbraken (L’aube), est créé en 2008 et lui vaut le prix Neerlands Hoop, qui récompense les nouveaux talents. Le jury voit en elle une personne ordinaire sur scène, mais aussi une personnalité frondeuse et novatrice, à l’esprit singulier, dont l’humour sur la langue ne ressemble à aucun autre. Dans Hallo Aarde (Bonjour la Terre), elle s’intéresse ensuite aux façons souvent étonnantes dont les gens se comportent et parlent, elle comprise. Son troisième spectacle, Maar ondertussen (Mais pendant ce temps), lui vaut en 2014 une nomination au Poelifinario, l’une des principales récompenses de l’humour aux Pays-Bas.

À ce moment-là, Cornelisse est déjà bien connue comme écrivaine. En 2009 paraît Taal is zeg maar echt mijn ding (La langue, c’est vraiment mon truc, quoi), où elle passe au crible toutes sortes de phénomènes linguistiques, de la popularité du mot ding (chose) à l’effet des majuscules. « Nous disons souvent autre chose que ce que nous voulons dire », écrit-elle dans la préface. « Ce n’est pas forcément une mauvaise chose, mais cela fait de la langue un objet d’étude fascinant. »

Le livre devient un phénomène. Plus de 300 000 exemplaires sont vendus dès la première année. Il prend la tête des ventes et reste plus de deux ans dans les listes des best-sellers néerlandais. Au total, il s’en écoulera 700 000. En 2018, Barbara Bredero en tire même une comédie romantique, qui remporte quatre prix au Glendale International Film Festival de Los Angeles.

D’autres livres sur la langue suivent : En dan nog iets (Et autre chose encore) en 2012 et Taal voor de leuk (La langue pour le plaisir) en 2019. Cornelisse est aussi chroniqueuse pendant toutes ces années, d’abord pendant une décennie pour NRC Next et NRC, puis, à partir de 2018, pour de Volkskrant, où écrit de très courtes chroniques ne dépassant pas 150 mots.

En 2023, dans un entretien accordé à Onze Taal, la revue de l’association néerlandaise du même nom, Cornelisse met des mots sur une difficulté pour le moins paradoxale : comment parler de la langue elle-même ?

« Parler de la langue, c’est comme les poissons dans cette histoire de David Foster Wallace. Lorsqu’un gros poisson nageant en sens inverse leur demande : “Alors, les gars, comment est l’eau aujourd’hui ?”, ils se regardent, perplexes : l’eau ? C’est quoi, l’eau ? La langue est tellement omniprésente, tellement présente autour de nous, que nous avons du mal à en dire quoi que ce soit de général. »

Et pourtant, Cornelisse y parvient comme personne. Une bribe de conversation entendue dans le train, un tout petit mot comme hèhè : il lui suffit de presque rien pour avoir quelque chose d’intéressant à raconter. Ce petit mot a même droit à son propre livre. Hèhè, consacré à toutes ces choses que nous disons sans même nous en rendre compte, est son essai pour la Boekenweek 2025, la Semaine du livre néerlandais. L’engouement est tel qu’il faut le réimprimer avant même la fin de la semaine. Cornelisse sait rendre tangible pour chacun quelque chose d’aussi insaisissable que la langue, que celle-ci soit ou non « vraiment son truc ».

En 2016, elle publie sa première œuvre de fiction, De verwarde cavia (Le cochon d’Inde désorienté), l’histoire d’un cochon d’Inde qui travaille dans un bureau. La suite, De verwarde cavia: Terug op kantoor (De retour au bureau), paraît en 2024. Cornelisse l’achève alors qu’elle est déjà malade. En 2025, le livre remporte le NS Publieksprijs, prix décerné par les lecteurs néerlandais.

Mais c’est grâce à la télévision que Paulien Cornelisse devient un visage familier dans l’aire néerlandophone. En 2013, elle remporte le jeu de téléréalité néerlandais Wie is de Mol? (Qui est la taupe ?). À cette époque, les téléspectateurs flamands l’avaient déjà découverte dans De slimste mens ter wereld (La personne la plus intelligente du monde), célèbre quiz dont elle a été finaliste en 2012. Plus de dix ans plus tard, elle revient dans sa version néerlandaise, De slimste mens, mais de l’autre côté de la table : à l’automne 2025, elle succède à Maarten van Rossem comme jurée.

C’est depuis ce fauteuil que, la semaine dernière encore, elle expliquait d’où lui vient son amour de la langue. « Quand on aime la langue, on ne s’ennuie jamais. » « Où que l’on soit, on entend parler les gens. On peut se demander pourquoi quelqu’un formule les choses de telle manière, ou ce qu’il veut vraiment dire. Étudier la langue, ajoute-t-elle, est devenu une manière de vivre. »

Les amoureux de la langue lui rendent aussi hommage. En décembre 2025, l’émission de radio De Taalstaat la désigne « maîtresse de la langue » de l’année. Toujours en 2025, les membres d’Onze Taal la choisissent comme « Taalpionier van de eeuw (tot nu toe) » (pionnière de la langue de ce siècle (jusqu’à présent). « Comme c’est merveilleux. J’aime aussi beaucoup le fait que le titre soit si précis », réagit-elle alors. Depuis, l’association a fait savoir que Paulien Cornelisse conserverait ce titre jusqu’à la fin du siècle.

En 2024, elle apprend qu’elle est atteinte d’un cancer. Elle annule alors Komma, le spectacle qu’elle prépare, et invite ses admirateurs sur Instagram à aller voir plutôt un artiste encore inconnu. Elle parle ouvertement de sa maladie. En 2025, elle la décrit comme un revers auquel elle est confrontée chaque matin. Elle dit aussi avoir appris que s’il est bon de garder espoir, il faut également faire une place au désespoir.

Elle continue malgré tout à travailler. Komma ne sera jamais présenté sur scène, mais les chroniques continuent, tout comme le quiz. Dans la saison actuelle, toujours en cours de diffusion, Cornelisse porte chaque soir un chapeau ou une casquette différente. Dès le premier épisode, elle explique que la chimiothérapie lui a fait perdre ses cheveux et qu’elle ne veut pas porter de perruque. Elle raconte que son état varie d’un jour à l’autre, mais qu’une chose domine : la joie d’être là.

Cornelisse est morte à l’hôpital Antoni van Leeuwenhoek d’Amsterdam, entourée de ses proches. Et les singes ? Dans sa dernière chronique, elle en imagine un en plein bâillement et arrive à la conclusion suivante : ils ne bâillent probablement pas souvent, mais quand ils le font, ils y vont à fond.

Bruno Iserbyt

journaliste

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