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Du Katanga à la Campine: les racines coloniales de l’industrie flamande
© Archives de l' «Universiteit Gent».
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Le passé colonial
Histoire

Du Katanga à la Campine: les racines coloniales de l’industrie flamande

1912

La découverte de richesses naturelles au Katanga, dans le Congo belge, au début du XXe siècle joue un rôle important dans le développement industriel de la Flandre, en particulier de la Campine. Le présent texte décrit comment l’industrie américaine, les problèmes au Katanga et les subites aubaines de l’après-Première Guerre mondiale favorisent la création d’un conglomérat industriel flamand dans le secteur des métaux non ferreux.

En 1912, plusieurs échantillons de minerai de cuivre arrivent à Vieux­-Turnhout, un village voisin de la capitale de la Campine. Ce cuivre vient des mines récemment ouvertes au Katanga, dans le Congo belge, et exploitées par la toute nouvelle Union minière du Haut-Katanga. Il est destiné à la Compagnie Industrielle Union, une petite usine encore insignifiante de Vieux-­Turnhout qui produit essentiellement du cirage et de l’alun de chrome. Son directeur, Joseph Leemans, est un célèbre chimiste et ingénieur titulaire de nombreux brevets, et l’atout majeur de l’entreprise. Les investisseurs espèrent que Leemans fera une nouvelle trouvaille importante, apte à représenter un potentiel de croissance pour l’entreprise. La production de cirage est donc aussi une solution intermédiaire. Il n’y aura pas de grande trouvaille, mais les recherches menées sur le minerai de cuivre dans l’usine de cirage de Vieux­-Turnhout posent les bases d’une relation forte entre deux régions éloignées, la Campine et le Katanga.

L’inestimable richesse en cuivre et autres métaux du Katanga, et tout particulièrement des plateaux d’altitude à la frontière de l’actuelle Zambie, a été clairement établie par le géologue Jules Cornet, associé à l’université de Gand, lors d’une expédition menée en 1891­-1893. Dès lors, la fièvre minière s’empare de la région, et d’autres explorations et prospections se succèdent rapidement. En 1906, sous l’impulsion de Léopold II, une entreprise, l’Union minière du Haut­-Katanga, est fondée pour exploiter les richesses naturelles de la région. Mais l’extraction et le traitement du cuivre du Katanga ne se déroulent pas sans heurts. En dépit d’un grand optimisme, l’Union minière peine à transformer l’exploitation de minerai de cuivre dans le lointain Katanga en une opération commercialement rentable. La première mine de cuivre opérationnelle, l’Étoile du Congo, à proximité de Lubumbashi, n’est reliée à une voie ferrée qu’en 1910, via Broken Hill dans la Rhodésie du Nord voisine, vers Le Cap. En l’absence de liaison ferroviaire, l’exportation de cuivre du Katanga est presque impossible durant les cinq premières années de l’exploitation, et le transport des hommes et du matériel est un cauchemar logistique. Pour comble de malheur, la transformation du minerai de cuivre du Katanga est difficile. À Lubumbashi, les fours de fusion flambant neufs (le premier est opérationnel en 1911), mais terriblement chers, produisent du cuivre insuffisamment pur pour le marché mondial. La poursuite de recherches en vue de mettre au point un traitement plus efficace du minerai de cuivre est donc aussi la principale raison pour laquelle on vient frapper à la porte de l’inventeur-entrepreneur Leemans.

Au-delà de sa lutte contre des difficultés techniques, l’Union minière n’a pas réellement le contrôle sur ses propres opérations. Il existe un manque flagrant de main-d’œuvre, et la dépendance vis-à-vis de l’expertise de partenaires étrangers constitue une grande source de mécontentement. La direction de l’Union minière, tout particulièrement, ne peut se passer de l’expertise britannique. Il n’y a guère de colons au Katanga, alors que les Britanniques sont déjà très présents dans la Rhodésie voisine. Ce sont donc d’abord surtout des Britanniques qui s’installent au Katanga. En outre, l’entreprise britannique Tanganyika Concessions Ltd marque un intérêt certain pour l’Union minière en raison de sa participation à la prospection au Katanga. La région grouille donc aussi de mineurs et d’ingénieurs britanniques et sud-africains. En raison de cette dépendance, l’administration coloniale craint que la mine de cuivre ou, pire encore, le Katanga lui-même, finisse par tomber dans des mains étrangères. Cette crainte n’est assurément pas infondée. Les crimes perpétrés dans l’État libre du Congo de Léopold II sont encore très vivaces dans les mémoires, et l’on met ouvertement en doute la capacité des petits Belges à gérer la colonie très étendue qu’ils ont reprise en 1908. Les puissances coloniales voisines (française, britannique et allemande) se tiennent donc également prêtes à reprendre la riche colonie.

Si ces puissances, tout comme la Belgique, souhaitent opérer un contrôle accru sur les opérations minières, c’est bien sûr pour des raisons économiques. Le cuivre est en effet un métal d’une grande importance stratégique : partout dans le monde, on tire des fils de cuivre pour l’électricité et, avec la demande industrielle croissante, le métal rouge devient une matière première très convoitée. À cette époque, le cuivre représente environ 60 % du commerce mondial des métaux. Pour consolider son emprise, l’Union minière observe avec envie le succès des grands magnats du cuivre américains, comme Guggenheim, Anaconda et Phelps Dodge, qui dominent à présent le marché mondial. Ces géants du cuivre sont parvenus à acquérir le contrôle de l’ensemble de la chaîne de production, dont le raffinage et autre traitement du cuivre, ce qui leur a permis de mieux maîtriser la fluctuation des prix de ce métal. Anaconda, l’entreprise minière américaine de sinistre mémoire, prend son slogan « From mine to consumer » (« De la mine au consommateur ») quasiment au pied de la lettre, et met sur le marché, via ses propres raffineries et usines, du fil de cuivre et d’autres produits réalisés avec le minerai extrait au Montana.

La Société générale, qui après la Première Guerre mondiale allait devenir la force motrice à l’œuvre derrière l’Union minière, souhaite alors copier l’histoire à succès des Américains en transformant le minerai du Katanga en Campine. Les administrateurs de la Société croient fortement au potentiel de cette région située entre les mines de charbon du Limbourg et le port d’Anvers. Assez étrangement, la Première Guerre mondiale donne l’occasion de mettre effectivement ce plan en œuvre. En 1917, la direction de la Société générale décide de reprendre à Leemans la Compagnie Industrielle Union, qui a entre-temps transféré son siège à Olen. En 1918, la Libération offre encore une aubaine inattendue. Avant la guerre, de nombreux entrepreneurs allemands avaient considérablement investi dans l’industrie flamande, mais après novembre 1918, leurs biens sont, bien sûr contre leur volonté, confisqués à titre d’avance sur les dommages de guerre allemands. Cette confiscation fournit aux investisseurs la possibilité inattendue de reprendre des usines et des maisons d’entrepreneurs allemands. La Société générale récupère ainsi une des plus importantes entreprises de métaux non ferreux de la région d’Anvers, l’usine de désargentation d’Hoboken. Ce site, précédemment aux mains du géant du métal allemand Metallgesellschaft AG, traitait surtout de l’argent et du plomb provenant de mines espagnoles, mais aussi du cuivre depuis 1907. La Société générale confisque aussi aux Allemands une usine d’arsenic à Reppel, une filiale de l’usine de désargentation, et l’usine de zinc d’Overpelt­-Lommel au bord du canal Bocholt­-Herentals. En 1919, les sites d’Hoboken, Olen et Reppel sont réunis en une seule entité, la Société générale métallurgique d’Hoboken (SGMH). En toute logique, Joseph Leemans est promu directeur de l’ensemble.

Entre-temps, l’activité au Katanga a fait un grand bond en avant. Pendant la Première Guerre mondiale déjà, l’Union minière est parvenue à y accroître significativement la production, surtout pour approvisionner l’économie de guerre britannique. Après la Libération, un nouveau duo de gestionnaires est envoyé au Katanga, à savoir Jules Cousin et le Courtraisien Edgar Sengier. Le tandem chargé de réorganiser les activités minières mise massivement sur de nouveaux gisements de cuivre, essentiellement à Ruashi et Kipushi, et sur la baisse des coûts de production grâce à l’amélioration des équipements existants. Si le cuivre demeure le cœur de métier, l’Union minière s’intéresse à présent aussi à de nombreuses autres richesses naturelles du Katanga, comme le cobalt, l’étain et l’uranium. 1922 marque l’ouverture de la tristement célèbre mine de Shinkolobwe : durant la Seconde Guerre mondiale, elle fournira aux Américains l’uranium primordial pour la bombe atomique. Les gérants réussissent en outre à restreindre progressivement l’influence étrangère, et tout particulièrement britannique. Cousin et Sengier remplacent les ouvriers britanniques et sud-africains par de nouveaux employés belges. Sur les 2 124 ouvriers blancs au service de l’Union minière en 1928, 1 771 ont la nationalité belge et il ne reste plus que 24 Britanniques et 75 Sud-­Africains. En 1928, une nouvelle ligne de chemin de fer relie (partiellement) le Katanga aux régions reculées du Congo : désormais, l’Union minière du Haut­-Katanga ne dépend plus de la liaison ferroviaire britannique vers la Rhodésie du Nord. Le danger de l’influence étrangère s’efface.

La « nationalisation » n’est cependant pas complète sans l’assise industrielle qui permet de traiter les richesses naturelles du Katanga, conformément au modèle des géants du cuivre américains. Le but premier de la création de la SGMH est aussi l’ouverture à Olen de sa propre raffinerie. Pour le raffinage du cuivre brut – appelé blister par les Américains – du Katanga, l’Union minière est toujours tributaire d’une usine américaine, la Nichols Copper Company, dans les environs de New York. Seules les raffineries américaines comme Nichols disposent de la méthode de traitement la plus récente pour éliminer les impuretés du cuivre : l’électrolyse. Impatiente d’équiper le site d’Olen d’une telle technologie, l’Union minière achète en 1926 une participation dans Nichols et fait envoyer une délégation d’ouvriers new-yorkais à Olen pour familiariser les ouvriers de Campine avec la technique convoitée de l’électrolyse.

La raffinerie moderne d’Olen, dotée d’une capacité de production de 35 000 tonnes par an, est ouverte en grande pompe en 1927. La découverte d’autres richesses naturelles au Katanga donne également un élan au déploiement de l’industrie campinoise. Outre une usine de cobalt en 1925, on aménage également en 1922 à Olen des installations permettant d’extraire le radium de l’uranium de Shinkolobwe. Cinq ans plus tard déjà, Olen fournit environ 35 % du volume total du marché mondial. Il ne s’agit « que » de 180 grammes, mais pour le monde médical, ces petites quantités – le prix est payé au milligramme – sont d’une valeur inestimable pour développer de nouvelles méthodes comme la radiologie et la radiothérapie.

C’est ainsi que la petite usine de cirage de Vieux­-Turnhout s’est transformée en un conglomérat industriel flamand spécialisé dans l’exploitation des richesses naturelles d’Afrique centrale. Olen constitue un atout incontestable pour l’exploitation des minerais du Katanga. Hoboken transforme surtout des minerais d’autres régions du Congo belge, et des métaux nobles comme l’or et l’argent. Le groupe SGMH s’articule donc presque exclusivement autour des activités minières au Congo : en 1951, 90 % de l’étain et du cobalt et 70 % du cuivre transformés viennent de la colonie. Overpelt­-Lommel commande aussi de grandes quantités de zinc congolais. L’importation des richesses naturelles du Congo forme donc la pierre angulaire de l’économie coloniale et joue un rôle à ne pas sous-estimer dans l’industrialisation, les possibilités d’exportation et l’emploi industriel. La Société générale métallurgique d’Hoboken emploie environ 4 412 ouvriers en 1939, répartis sur les sites d’Hoboken, Olen et Reppel. En 1960, la décolonisation signifie ainsi un ralentissement du secteur. Crises et restructurations s’enchaînent. L’ensemble se désagrège après la reprise de la Société générale par Suez en 1988. L’ultime héritière de l’Union minière, Umicore, créée en 2001, continue de se défaire des activités liées aux métaux non ferreux. L’usine de cuivre d’Olen tourne toujours, mais fait aujourd’hui partie du groupe Aurubis, à la suite d’une fusion avec le groupe allemand Norddeutsche Raffinerie AG.

Bibliographie
René Brion & Jean-­Louis Moureau, De la mine à Mars. La genèse d’Umicore, Tielt, Lannoo, 2006.
Société Générale Métallurgique de Hoboken 1908-1958, Bruxelles, Éditions L. Cuypers, 1958.
Guy Vanthemsche, Nouvelle histoire de Belgique, vol. 4, « La Belgique et le Congo : empreintes d’une colonie, 1885-1980 », Bruxelles, Éditions Complexe, 2007.
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