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«De hotelgids» de Loes Wijnhoven: une milléniale cherche un sens à la vie
© Marc Nolte
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compte rendu La première fois
Littérature

«De hotelgids» de Loes Wijnhoven: une milléniale cherche un sens à la vie

Les lecteurs et lectrices à la recherche de livres bien écrits, faciles à lire, sans prétention, mais pas non plus dénués de profondeur, des romans avec du rythme et souvent de l’humour peuvent, les yeux fermés, mettre sur leur liste De hotelgids (Le guide des hôtels) de l’autrice néerlandaise Loes Wijnhoven (°1990). Truffé de passages hilarants sur la façon dont une milléniale tâche de vivre sa vie en errant d’un hôtel à un autre, ce premier roman leur garantira des heures de plaisir ponctuées d’éclats de rire, ainsi que l’émergence de quelques idées neuves.

L’autrice Loes Wijnhoven est une jeune trentenaire, une milléniale donc, d’après les spécialistes qui ont baptisé les générations en leur associant toutes sortes de caractéristiques. Les amateurs de pop néerlandaise la connaissent peut-être grâce au groupe Clean Pete qu’elle forme avec sa sœur jumelle Renée. Autrices, compositrices et interprètes, elles font de la chanson néerlandaise de qualité qui, malgré la barrière de la langue, a été qualifiée d’«intrigante» par le grand magazine musical Rolling Stone.

Quand Loes Wijnhoven ne fait pas de la musique, elle écrit, indique l’éditeur sur le rabat intérieur de son premier roman. Et elle le fait également de manière intrigante. Son style est léger, ludique et souvent ironique, puisque l’ironie est apparemment une seconde nature chez les milléniaux.

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Nous faisons la connaissance du personnage principal, Louisa, alors qu’elle rompt avec son petit ami du moment, Ivo. Ce présentateur radio à la voix orgasmique est riche et gentil, mais s’ils forment ensemble un couple de rêve devant lequel les passants se mettent spontanément à applaudir, Louisa se rend compte au bout de quelques mois qu’elle s’ennuie à périr à ses côtés. Or l’ennui est un péché mortel. Louisa veut écumer les fêtes en robe à paillettes et séduire de beaux hommes: c’est ça, la vie.

Juste avant de rompre avec Ivo, elle lui «emprunte» rapidos une dernière idée: écrire un guide des hôtels, un recueil d’histoires sur des chambres d’hôtel, ces endroits «où l’on a temporairement l’impression de redonner forme à sa vie, sans souvenirs dans les murs, sans rêves d’avenir au plafond, où il n’y a que l’ici et maintenant et cette chambre».

Louisa part donc seule en expédition, avec un budget minimal, en commençant par Paris. Elle se lance sans trop d’attentes, si ce n’est l’espoir d’une vie plus excitante. En tant que chanteuse classique, elle a eu un jour l’occasion de chanter dans sa salle de concert préférée, le Concertgebouw d’Amsterdam, or c’est là que les choses se sont gâtées. Le soupir désapprobateur d’une femme aux premiers rangs l’empêche encore de dormir des années plus tard. Elle se rend compte qu’elle aura beau se préparer, elle n’aura jamais le contrôle absolu de sa performance. Louisa abandonne donc tout contrôle et s’en remet au hasard.

Celui-ci la conduit dans des endroits insolites, allant de châteaux huppés de la banlieue verte de Paris à des hôtels familiaux proprets dans les îles de la Frise, en passant par des pensions miteuses à Berlin. Louisa se fait de nouveaux amis, qui atterrissent bien souvent dans son lit. Car Louisa est toujours d’humeur à faire l’amour, c’est l’un de ses principaux moteurs. C’est après cette soirée fatidique au Concertgebouw qu’elle s’est mise pour la première fois à errer dans les rues pour draguer un garçon au hasard. L’amour charnel après le concert avec un parfait inconnu lui donne le sentiment de renouer avec la perfection d’une déesse. Au fil du temps, elle ne peut plus s’en passer.

À travers les descriptions légères de ses aventures, des fêtes, réceptions et autres bacchanales auxquelles elle prend part, Louisa apprend à se connaître

Mais à force d'errer d’un hôtel à l’autre et de sex friend de passage en club de copines d’un jour, Louisa comprend que cette vie papillonnante n’est pas non plus la panacée. À travers les descriptions légères de ses aventures, des fêtes, réceptions et autres bacchanales auxquelles elle prend part, Louisa apprend à se connaître, à se faire une image d’elle-même. Et ce n’est pas toujours joli, réalise-t-elle avec l’autocritique nécessaire. Voilà qui donne une légère touche philosophique à De hotelgids, conférant au livre plus de profondeur qu’on ne l’aurait cru au départ, même si la comparaison avec Sartre en deuxième de couverture est quelque peu surfaite. Mais pas d’inquiétude: il reste suffisamment de pensées originales sur lesquelles méditer. Il y a suffisamment matière à réfléchir, aussi, sur la façon dont les milléniaux vivent réellement leur vie.

Loes Wijnhoven, De hotelgids, Das Mag, Amsterdam, 2021, 264 p.

De hotelgids , p. 54-56

Dans mon pyjama rose, je me dirigeai vers la machine à café. Le café passait, j’échangeai mon pyjama contre un jogging noir, versai mon café dans une gourde isotherme, laçai mes baskets et sortis. Je ne trouvais pas ça grave que le monde voie à mes cheveux en bataille et à mon visage pas maquillé que j’avais eu une nuit agitée, je trouvais même que le monde entier devait le savoir. Mon café dans les mains, je marchais dans les rues autour de chez moi. Il avait plu, et les feuilles collaient à mes semelles. J’entendis les cris en provenance de la cour de récréation de l’école primaire toute proche. Un bruit joyeux. Je décidai de m’approcher. Tandis que j’étais là, débraillée, en train d’observer les enfants qui jouaient comme des déchaînés, un drôle de sentiment me gagna. Ils étaient comiques. Ils se couraient après en rond, pleuraient assis par terre, glissaient sur le toboggan, se chipaient des mains des jouets en plastique. Je regardais aussi les parents qui venaient chercher leur progéniture pour le déjeuner. Je voyais des hommes et des femmes qui avaient cherché un sens à leur vie et qui l’avaient trouvé. Je les regardais, dans mon jogging, et songeai que moi, j’avais su résister à la tentation de chercher un sens. Dans ma tête, j’essayais de faire passer ça pour un exploit.

Je m’éloignai de la cour de récréation, repris la direction de chez moi, avalai une gorgée de café froid, sentis les premières gouttes annonciatrices d’une averse, espérai que le déluge s’abattrait sur moi, ignorai le fait qu’un de mes lacets était défait, réfléchis à la différence entre le sens et la profondeur, et à la question de savoir si l’on pouvait avoir de la profondeur sans pour autant voir aucun sens.

Cette nuit, dans mon lit, je commençai à trouver peu crédible l’idée que je ne pouvais pas faire un guide des hôtels toute seule. Cela ressemblait à un prétexte pour reporter ce qui devenait inévitable depuis déjà un bout de temps. Si je voulais vraiment me détacher de tout et de tout le monde, je devais le faire seule. Qu’est-ce qui m’en empêchait d’ailleurs? Chanter aussi, je le faisais seule depuis plusieurs années. Je devais veiller à aborder le guide des hôtels avec le même soin que celui que j’accordais à mes cordes vocales. Je n’avais encore jamais feuilleté un guide des hôtels, mais je décidai d’en acquérir quelques-uns. J’allais devenir la connaisseuse qu’on veut avoir à ses côtés. J’allais regarder des documentaires sur les guides d’hôtels et chercher des informations à la bibliothèque, je chercherais s’il existait des conférences sur les guides d’hôtels et, si oui, j’allais y assister, j’en ferais une véritable obsession et négligerais totalement ma vie privée, je me profilerais à mon corps défendant comme «la» rédactrice de guides d’hôtels de l’année, la meilleure de toute la profession et, d’un visage impassible, je déclarerais à la télévision que personne aux Pays-Bas ne s’était autant que moi spécialisée dans les guides d’hôtels.

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