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Son livre s’intitule « Taalmoord » (la langue assassinée) mais Wido Bourel voit encore un avenir pour le néerlandais dans le nord de la France

Par Elise Van Assche, traduit par Marieke Van Acker, Arthur Chimkovitch
2 octobre 2026 6 min. temps de lecture

Surprenant, parfois radical et ne craignant pas de prendre le taureau par les cornes : voilà comment on pourrait sans doute le mieux décrire le nouveau livre de Wido Bourel, Taalmoord. L’auteur y propose un regard personnel sur l’histoire et le déclin du néerlandais en Flandre française. Dans la foulée, il plaide pour une revalorisation de la langue en tant que vecteur communautaire, patrimonial et identitaire.

En Flandre française, le flamand français a fortement régressé sous l’effet de la francisation, au point que cette variété régionale du néerlandais risque de perdre sa place de langue de communication vivante. Plusieurs associations et initiatives, telles que le Comité flamand de France et l’ANVT (Akademie voor Nuuze Vlaemsche Taele), œuvrent dès lors à la préservation et à la revalorisation du flamand dans la région.

Bourel porte un regard critique sur certaines de ces initiatives. Ce qui soulève des questions à ses yeux, c’est notamment la tendance à présenter le flamand français comme une langue distincte, à côté du néerlandais standard. Lui-même préfère considérer ces deux langues comme complémentaires, le flamand français représentant la langue régionale parlée et le néerlandais la langue standard écrite. À partir de cette vision, l’auteur s’intéresse à ce qui a été perdu dans le passé et aux défis qui se posent aujourd’hui.

Selon Bourel, le flamand de France aurait été affaibli par son éloignement du néerlandais standard

Le livre s’ouvre ainsi sur un inventaire alphabétique de noms de lieux et d’autres dénominations historiques en Flandre française qui ont été modifiés ou qui ont disparu au fil de l’histoire sous l’effet de la francisation. Ensuite, il se transforme en voyage linguistique personnel et anecdotique. Bourel raconte au lecteur sa découverte du néerlandais et du flamand, puis l’emmène à la rencontre de différentes situations linguistiques et de divers défenseurs de la langue en Flandre française, belge et zélandaise. Son voyage linguistique ne s’arrête pas au flamand français, juste de l’autre côté de la schreve (la frontière). Il élargit ensuite son propos et s’intéresse à la manière dont l’Europe appréhende les notions de langue, de communauté et d’identité.

Si la langue est pour Bourel une composante importante de l’identité, elle n’est pas l’unique critère déterminant l’appartenance à un peuple : l’histoire, la culture, les origines et le patrimoine commun jouent également un rôle. Il applique cette vision à la Flandre française où le flamand aurait, selon lui, été affaibli et isolé à la fois par la francisation et par son éloignement du néerlandais standard. Dans ces conditions, la langue régionale risque de devenir une pièce de musée plutôt qu’une langue vivante si elle ne bénéficie pas de soutien structurel. Bourel ne rejette pas les initiatives existantes en faveur du flamand et du néerlandais mais se demande si leur approche permet réellement d’atteindre le résultat souhaité.

C’est précisément là que s’ouvre le débat sur le rapport entre le flamand et le néerlandais, que Bourel aborde de manière approfondie. Un autre grand thème de son livre est le passage, plus général, de la communauté à la société et ses conséquences sur l’identité.

Mieux vaut un pont qu’un mur

Bourel préconise de considérer le flamand de France et le néerlandais comme des entités complémentaires plutôt que concurrentes. Selon lui, tous deux sont nécessaires pour préserver la langue et la culture de la Flandre française. Je partage son analyse en partie. Dans la pratique, toutefois, il me semble plus logique de renforcer en priorité le néerlandais comme langue-pont. C’est la langue d’enseignement en Flandre et elle offre aux Flamands français la possibilité d’y étudier et d’y travailler, sans pour autant négliger le flamand occidental.

Cette question linguistique concrète amène Bourel à aborder ensuite une question plus générale : quel rôle la langue joue-t-elle encore au sein d’une communauté ?

De la communauté à la société

Pour Bourel, l’appauvrissement linguistique s’inscrit dans un processus sociétal plus large qui touche une grande partie de l’Europe : les jeunes lisent et écrivent moins, le vocabulaire s’appauvrit et l’anglais devient de plus en plus dominant. Il est indéniable que néerlandais se transforme sous l’influence de l’anglais. Néanmoins, la vision de Bourel me paraît parfois trop radicale. Les langues évoluent constamment et elles se sont toujours adaptées à diverses influences par le passé. Le néerlandais aussi s’adaptera et évoluera, mais il ne disparaîtra pas pour autant. Plutôt que de considérer toute influence anglaise comme une menace, il me semble plus important de rendre le néerlandais plus attrayant, surtout auprès des jeunes.

Bourel estime que la technologie et les changements dans l’enseignement peuvent certes contribuer aux transformations sociales évoquées plus haut, mais il n’y voit que des causes superficielles. L’auteur établit plutôt un lien entre l’appauvrissement linguistique et l’affaiblissement de la communauté. Selon lui, l’appauvrissement linguistique apparaît lorsque les gens partagent de moins en moins la même culture, les mêmes rituels, les mêmes normes et valeurs. La langue se réduit alors principalement à un véhicule informatif. En témoignent l’anglicisation croissante des universités et de la vie professionnelle. Lorsque le néerlandais y cède de plus en plus sa place à l’anglais, il perd également, d’après Bourel, une partie de sa fonction sociale et fédératrice.

Parmi les solutions proposées par Bourel, il y a la reconnaissance du néerlandais standard comme langue régionale en Flandre française

Sur ce point, je ne suis pas tout à fait d’accord avec lui. S’il est vrai que les gens vivent aujourd’hui moins exclusivement au sein d’une seule communauté et qu’ils entretiennent davantage de contacts en dehors de leur propre village ou de leur propre région, cela ne signifie pas pour autant que le sentiment d’appartenance soit affaibli. Aujourd’hui, celui-ci se décline simplement différemment. Les gens se sentent par exemple liés à leur famille et à leurs amis mais aussi à des groupes partageant les mêmes centres d’intérêt, comme un club de sport, un groupe de musique ou une communauté en ligne. Les réseaux sociaux permettent en outre de maintenir des contacts et des communautés, y compris avec des personnes vivant loin les unes des autres. S’il s’inscrit moins dans l’espace qu’avant, l’attachement à une communauté n’en est pas moins fort pour autant.

Bourel propose également des solutions. Il faudrait davantage d’investissements dans l’enseignement néerlandophone, un soutien aux élèves de Flandre française qui étudient en Flandre, la reconnaissance du néerlandais standard comme langue régionale en Flandre française, la mise à disposition des archives en néerlandais et une coopération accrue entre la Flandre et les Pays-Bas. Ces actions devraient permettre non seulement de préserver le passé, mais également de renforcer l’avenir de la langue.

Pas entièrement fichu

L’auteur ne termine pas son ouvrage sur une note pessimiste. Par l’expression ’t Is nog al nie naar de wuppe (connue notamment grâce à une chanson du groupe de Flandre-Occidentale Het Zesde Metaal et signifiant à peu près : « ce n’est pas encore complètement fichu »), il suggère clairement que le combat pour la langue n’est pas perdu. Malgré les nombreuses menaces qui pèsent sur la langue, il subsiste encore beaucoup à préserver.

Bourel montre ce qui risque de disparaître. En même temps, il affirme qu’une langue peut continuer à exister tant que les gens continuent à la transmettre. Bien que je trouve certaines de ses positions quelque peu radicales, son engagement et son regard personnel sur la situation m’ont certainement convaincue. Son message est pertinent – y compris pour l’enseignement – : la langue est liée à l’histoire, à l’identité et à la manière dont les gens vivent ensemble.

Wido Bourel, Taalmoord, Uitgeverij Ertsberg, Deurne, 2026.

Elise Van Assche

enseignante et autrice d’un mémoire de master sur l’enseignement du flamand et du néerlandais dans le nord de la France

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