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Au musée MAP-Mercator, cinq siècles de cartes pour comprendre notre vision du monde

Par Sachka Vincent, traduit par Guillaume Deneufbourg
3 juin 2026 5 min. temps de lecture En mode musée

Après une rénovation en profondeur, le musée MAP-Mercator de Saint-Nicolas propose un voyage à travers l’histoire de la cartographie. Avec, en guise de fil conducteur, l’idée que les cartes sont à la fois des instruments précieux et des grilles de lecture intrinsèquement ambiguës pour structurer un monde en perpétuelle mutation.

Le parcours commence avant même la première vitrine. Dans le hall d’entrée du musée rénové, rouvert au public depuis la fin de l’année dernière, d’immenses écrans projettent des cartes aux détails « fuyants » : les lignes de côte se déplacent, les routes semblent s’animer, des noms de lieux apparaissent puis s’effacent aussitôt. La musique qui accompagne ces images confère à l’ensemble un côté « expédition », à travers le temps et l’espace.

D’emblée, le musée affiche clairement ses ambitions. Le MAP-Mercator possède une vaste collection cartographique, mais plutôt que de simplement exposer ces documents derrière une vitre, il cherche désormais à les intégrer dans une expérience plus immersive. Projections, bandes sonores et dispositifs interactifs entraînent ainsi le visiteur dans un véritable narratif.

Le parcours n’est pas conçu de manière strictement chronologique, mais comme une succession d’étapes. Le visiteur traverse un paysage composé d’instruments scientifiques, de globes, d’archives et, bien sûr, de cartes anciennes, chacune éclairant un moment particulier de l’histoire de la cartographie.

Cartes historiques et atlas côtoient des outils contemporains comme Google Maps. Cinq siècles de pratiques cartographiques se répondent parfois dans un même regard. Les liens entre ancien et nouveau ne sont pas toujours approfondis en détail – le musée explique par exemple peu les différences entre les systèmes GIS actuels et la logique technique de la projection de Mercator – mais l’ensemble permet néanmoins de comprendre comment les représentations du monde ont évolué au fil du temps et comment les outils modernes prolongent des systèmes plus anciens.

Cartes historiques et atlas côtoient Google Maps : cinq siècles de pratiques cartographiques dans un même regard

Cette nouvelle présentation nécessitait d’importants aménagements techniques. Les cartes anciennes sont extrêmement fragiles : papier, pigments et encres réagissent fortement à la lumière et à l’humidité, tandis que la température doit rester stable. La rénovation a permis d’améliorer considérablement ces conditions.

Pendant les travaux, les équipes du musée ont également replongé dans les archives. La collection étant beaucoup trop vaste pour être montrée dans son intégralité, le musée a décidé de tout numériser. Non pour reléguer les originaux au second plan, mais pour rendre ce patrimoine plus accessible. Des écrans permettent ainsi aux visiteurs de consulter des cartes qui resteraient autrement invisibles dans les réserves.

Le musée entend aussi s’affirmer comme un lieu de partage des connaissances destiné aussi bien aux chercheurs internationaux qu’aux cartographes ou aux amateurs. Les plus jeunes n’ont pas été oubliés : parcours pédagogiques et matériel adapté aux écoles complètent l’offre. En Flandre, le MAP-Mercator figure parmi les rares institutions consacrées explicitement à la cartographie, ce qui lui confère une portée dépassant largement le cadre local et lui donne une véritable dimension européenne.

Monstres marins

Le musée parvient particulièrement bien à mettre en évidence l’ambivalence des cartes. Ce sont des outils de connaissance, mais aussi des produits de leur époque et des instruments de pouvoir. Dès le début du parcours, le visiteur est confronté au passé colonial belge. Dans une première vitrine figure notamment la carte Illustration congolaise, sous-titrée Le Congo belge, pays d’avenir des jeunes Belges. Cette carte participait à la propagande coloniale destinée à enthousiasmer le public belge pour l’entreprise coloniale. La cartographie n’échappe donc jamais totalement à son contexte politique et culturel.

Une autre idée traverse l’exposition : toute carte est une sélection. Certaines réalités sont mises en avant, d’autres disparaissent. Au XVIe siècle, de vastes régions du monde restaient encore inconnues des cartographes occidentaux. Les zones inexplorées étaient souvent complétées par des monstres marins ou des paysages imaginaires. Ces éléments peuvent aujourd’hui sembler fantaisistes, mais ils rappellent combien ces cartes constituaient avant tout des instantanés d’un savoir limité.

Le musée met bien en évidence l’ambivalence des cartes : outils de connaissance, mais aussi produits de leur époque et instruments de pouvoir

Tout au long du parcours, le visiteur est invité à observer activement et à réfléchir. Des questions et des pistes de réflexion ponctuent l’exposition et certaines cartes peuvent même être touchées afin d’en ressentir les reliefs, suscitant parfois des interrogations auxquelles les chercheurs eux-mêmes n’ont pas encore toutes les réponses.

Montgolfière

Au centre de l’exposition apparaît naturellement la figure de Gérard Mercator (Rupelmonde, 1512-1594), auquel le musée doit son nom depuis 1962. Son histoire est racontée à travers une installation scénographique en forme de demi-globe où images et projections retracent simultanément sa vie et les milieux intellectuels dans lesquels il évoluait.

L’installation rappelle pourquoi Mercator occupe une place centrale dans le musée. Il demeure l’un des cartographes les plus influents de l’histoire et une figure clé dans la production des savoirs modernes. Aujourd’hui, il est surtout connu pour sa projection cartographique : en projetant la surface terrestre sur un cylindre, ensuite déroulé à plat, il a obtenu une carte où les méridiens croisent les parallèles à angle droit, facilitant considérablement la navigation maritime.

Mais le musée montre aussi que sa renommée, au XVIe siècle, reposait sur bien davantage. Ses globes célestes et terrestres étaient alors considérés comme des instruments scientifiques d’avant-garde exigeant une remarquable maîtrise technique. Ils trouvaient leur place aussi bien dans les cabinets d’érudits que chez les marchands ou dans les cours princières. La demande était telle qu’il fallait parfois attendre huit ans avant de recevoir une commande. Mercator apparaît ainsi non seulement comme un théoricien, mais aussi comme un artisan et un entrepreneur.

À la fin du parcours, les visiteurs peuvent prendre place dans la nacelle d’une montgolfière pour un voyage audiovisuel à travers le temps et l’espace. Sur un écran panoramique de près de 180 degrés défilent peu à peu les paysages : d’abord les horizons familiers du pays de Waes, avant que le regard ne soit progressivement entraîné toujours plus loin.

C’est un moment où toutes les informations glanées au fil de l’exposition semblent soudain pouvoir décanter. L’expérience résume à elle seule toute l’histoire de la cartographie : à y réfléchir, les cartes n’ont-elles pas toujours été des tentatives de prendre de la distance afin de pouvoir observer le monde avec un peu de hauteur ?

Site web du musée MAP-Mercator

Sachka Vincent

responsable du département Publications au sein de l’association socioculturelle Fémïya, qui encourage la réflexion critique sur des thèmes tels que l’histoire coloniale, le racisme et le genre. Elle est également active dans le secteur des ONG, où elle travaille avec les communautés de la diaspora.

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