Le néerlandais? Une malédiction!
Pour la journaliste néerlandaise Anouk van Kampen, la langue que les Flamands et les Néerlandais partagent (en grande partie) est paradoxalement la raison pour laquelle il est si difficile, voire impossible, pour les voisins du Nord de s’intégrer en Flandre.
«Ah!» Souvent, ça commence comme ça. Par cette interjection, accompagnée d’une lueur dans l’œil et d’un sourire prudent. Je connais alors déjà la réplique qui va sans doute suivre, une sorte d’exclamation, à mi-chemin entre l’affirmation et la question, et qui me laisse toujours sans voix: «Vous êtes néerlandaise!?»
Oui, en effet. Bravo, vous avez l’oreille! Vous êtes le premier à le remarquer! Est-ce à la façon gutturale dont je prononce mes «g» ou à mes «r», que je roule moins que les gens d’ici?
J’habite en Belgique depuis plus de six ans. Des garçons de café aux collègues, en passant par les rencontres fortuites, le nombre d’inconnus qui, en Flandre, devine mes origines dès que j’ouvre la bouche, s’est stabilisé autour d’une personne sur deux.
Les efforts que je déploie pour dissimuler mes origines ont eux aussi atteint, avec le temps, une certaine vitesse de croisière. J’ai adouci mon g. J’ai ajouté ou supprimé quelques expressions et mots de mon vocabulaire. Depuis qu’un serveur s’est moqué de ma biertje, je demande toujours une pintje et je paie met de kaart au lieu de pinnen –un peu comme un Belge francophone commanderait en France une pression plutôt qu’une pils ou demanderait à payer par carte bleue. Lorsque je rencontre des inconnus, je tourne ma langue sept fois dans ma bouche avant de parler pour éviter de donner l’impression que je veux monopoliser la parole. Il m’arrive aussi de m’entraîner seule à la maison à pratiquer l’accent flamand!
À ce propos, il y a encore du boulot! J’ai beau faire de mon mieux, dès que je dis plus que «hallo» ou «merci» comme on le dit beaucoup ici en Flandre, je me fais repérer. Est-ce grave, docteur? Ben en fait, oui!
Une double identité naît de l'immigration, entre le pays d'origine et le pays d'accueil et aucun des deux endroits n’est perçu comme le vôtre
Le problème n’est pas tant les quelques mauvaises expériences que j’ai vécues. Beaucoup d’ immigrants ont malheureusement encore bien plus de difficultés que la poignée de préjugés sur les Néerlandais que j’ai dû endurer au fil des années (en résumé: nous sommes directs, nous parlons fort et sommes radins). Régulièrement, les remarques négatives sont contrebalancées par des éloges envers les Néerlandais, qui au moins ne tournent pas autour du pot.
Ma honte concerne un autre phénomène connu des immigrants: la crise identitaire.
Que vous veniez d’un pays voisin ou d’un pays situé à l’autre bout du monde, emménager dans un nouvel environnement implique souvent au minimum une remise en question de votre identité. Des comportements et des coutumes qui vous semblaient jusqu’alors complètement normaux ne le sont plus dans ce nouveau lieu de vie.
Une identité que vous ignoriez prend forme. Vous adoptez de nouvelles habitudes et perdez progressivement des pans de votre identité première. Dans un article publié sur Medium, une écrivaine évoque précisément sur ce sujet. Après son déménagement en Allemagne, elle est devenue plus directe et plus impatiente, à la grande surprise de sa famille restée dans son pays d’origine.
Dans un article plus ancien, la BBC a recueilli des témoignages d’expatriés à propos des conséquences de ce changement identitaire. Ils expliquent que leur pays d’origine leur semble de plus en plus étranger au fil des expériences vécues dans leur nouveau pays. Et en même temps, vous restez toujours un étranger, même si ce n’est que très peu, dans cet environnement d’accueil. Une double identité naît, et aucun des deux endroits n’est perçu comme le vôtre. «The sense of never being at home anywhere is very real», témoigne l’un des expatriés. On ne se sent nulle part chez soi.
Ce n’est qu’en Belgique que j’ai pris conscience de ma «néerlanditude», lorsque, à ma propre surprise, j'ai soudainement eu envie de beurre de cacahuète et d'aller dans un supermarché Albert Heijn!
Bien que les Pays-Bas soient géographiquement proches de la Flandre, je n’échappe pas ce sentiment. Je ne me suis jamais vraiment sentie néerlandaise aux Pays-Bas. Je suis née en France, j’ai été élevée dans un environnement bilingue et je ne corresponds pas au stéréotype de la grande blonde radine. Ceux qui pensent que tous les Néerlandais sont directs vont être déçus tant je maîtrise l’art d’éviter les conflits.
© Loeke Meijlink
Ce n’est qu’en Belgique que j’ai pris conscience de ma «néerlanditude», lorsque, à ma propre surprise, j’ai soudainement eu envie de beurre de cacahuète et d’aller dans un supermarché Albert Heijn! Ou lorsque je donnais mon avis sans que personne me le demande (influencée par des années de pratique de l’art de la conversation au lycée et à l’université). Ou lorsque je m’énervais devant les magasins dont les portes étaient fermées dès 18h. J’étais contente de pouvoir partager de temps en temps ma frustration culturelle avec un compatriote, alors qu’avant mon déménagement je m’étais juré de ne jamais devenir ce genre de personne. Parallèlement, j’ai aussi appris à écouter avant de parler et j’ai commencé à apprécier les syndicats et les grèves.
Plus je passe de temps à l’étranger, moins je me sens néerlandaise. En six ans, mon pays (les Pays-Bas) devient de moins en moins mon pays. Mon pays pourrait-il donc être celui-ci? Étonnamment, c’est précisément ce que les Flamands et Néerlandais partagent, c’est-à-dire la langue, qui s’est avéré être la raison pour laquelle je ne me sens pas totalement chez moi ici. Tant que je garde le silence, je passe inaperçue. Dès que j’ouvre la bouche, je n’ai soudainement plus vraiment ma place et je suis réduite à mes origines. Ce simple «Ah!», aussi bien intentionné soit-il, me fait craindre que dans vingt ans, je devrai toujours expliquer à de parfaits inconnus à quoi ressemblent les habitants d’ un pays que j’ai quitté depuis un quart de siècle.
Étonnamment, c’est ce que les Flamands et Néerlandais partagent, c’est-à-dire la langue, qui fait que je ne me sens pas totalement chez moi ici
Je pourrais conclure en plaidant pour qu’on arrête de souligner les différences et qu’on se concentre davantage sur nos points de convergence. Ou qu’on cesse de réduire trop vite les gens à leur accent ou à leur origine, même quand cela part d’une bonne intention.
Mais ma conclusion sera bien plus simple et bien plus rapide: je préconise l’adoption généralisée de l’anglais comme langue véhiculaire. Poursuivons l’anglicisation des universités. Laissons les jeunes lire leurs livres en anglais, car c’est ce qu’ils font de toute façon de plus en plus. Faisons comme les Néerlandais qui répondent aux Flamands en anglais. Finies les interminables palabres à propos de l’Algemeen Beschaafd Nederlands (néerlandais standard), de la tussentaal (langue intermédiaire) et des dialectes. Avec un peu de chance, dans vingt ans, les uns parleront le Dunglish (mélange de néerlandais et d’anglais) et les autres le Flenglish (mélange de flamand et d’anglais) et tout le monde se comprendra! Et au moins, enfin, la langue ne sera plus un obstacle à l’intégration. Tout cela tongue in cheek comme le disent les anglophones, évidemment.








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