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Une femme forte
La première fois
Littérature

Une femme forte

Dans sa première œuvre littéraire Lam (Agneau), la chanteuse compositrice flamande Hannelore Bedert (° 1984) fait le portrait d'une femme forte.

Trop jeune, trop maigre, trop poilu

Debout dans la lueur incertaine filtrant de la salle de bains, Lucia se rendit compte qu’elle ne portait que ses sous-vêtements. Elle attendit et le vit se gratter le ventre sans aucune gêne. La nausée lui remonta de l’estomac jusque dans la gorge.
«Je ne sais plus comment tu t’appelles», marmonna-t-il en se frottant les yeux.
Un peu perplexe, il la dévisageait et fut pris tout à coup d’un fou rire.
«Je n’en ai pas la moindre idée. Vraiment aucune.»
Puis, regardant autour de lui: «C’est quoi pour un terrier? Tu n’as pas de lampe ici?»
Elle examinait le garçon, le voulait hors de son appartement le plus vite possible.
«Non, il n’y a pas de lampe ici, répondit-elle. Et on ne peut pas lever les volets, ils sont coincés depuis des années. Et moi non plus, je ne sais pas comment tu t’appelles, encore moins comment tu as atterri ici. Mais si ça ne dépend que de moi, on ne se connaît pas. Tu es trop jeune. Trop maigre. Et trop poilu. Tu dois t’en aller. Tout de suite.»

Elle voyait chaque mot lui parvenir, observait le garçon qui continuait d’abord à rire, passait ensuite du rire à l’étonnement, puis se recroquevillait.
Elle regretta immédiatement ses paroles, mais il fit ce qu’on lui demandait. Il sortit du lit, enfila son jean qui gisait par terre, attrapa son T-shirt et son pull, et se dirigea vers la porte. En passant devant elle, il lui jeta un bref coup d’œil, rassembla tout son courage et lança: «Espèce de vieille salope frigide.»
Cela aurait pu être beau. Elle le savait aussi. À un autre moment, un autre jour. Mais pas maintenant. Maintenant, c’était laid, bizarre. Une erreur.

Parler du ciel

Un soir, elle parla enfin de sa mère à Halina.
«Je me demandais en effet, dit Halina, si tu avais une mère.»
Lucia raconta le jour de sa disparition, le chagrin, la solitude à la maison, son père. Elle dit que ç’avait été une belle période, quand ses parents étaient heureux. Et unis. Que ça lui manquait.
Elles parlèrent aussi du futur. De cet avenir que Lucia n’arrivait pas à se figurer. De la peur de se retrouver seule à nouveau. Halina lui conseilla d’en parler à son père, de lui dire ce qu’elle avait sur le cœur. Mais Lucia répondit que c’était trop tard.
Halina argua en souriant qu’il n’était jamais trop tard pour s’expliquer.
«À moins d’être mort.»

Elles buvaient énormément de café ensemble.
«Tu as jeté ton premier café contre le mur, la deuxième tasse, tu peux la savourer», avait dit Halina avec un clin d’œil, la première fois qu’elle avait à nouveau offert du café à Lucia. Elles n’avaient pas réussi à faire disparaître la tache brune sur le papier peint de la cuisine.
«Le prochain propriétaire l’enlèvera», avait dit Halina.
Elles restaient très souvent en silence. Le soir, après Grunders, Lucia enfourchait son vélo et revenait toujours à la ferme. Elles s’asseyaient alors sur le petit banc dans la cour et buvaient du vin. Ou bien elles s’allongeaient sur le dos dans l’herbe de la prairie à l’arrière, à regarder le ciel.
«En tout cas, tu ne me trouveras pas là-haut, ricanait Halina. Je n’ai pas été assez sage pour ça. Frappe donc sur le sol, si tu veux me parler, le ciel ne me laissera pas entrer.»
Halina parlait du ciel plus souvent qu’il n’était bon pour elle, ou pour Lucia, mais toujours en riant. Au fil des jours, toutefois, Lucia parvenait de moins en moins à rire aux blagues d’Halina sur la mort et ce qu’il y aurait après.

Extraits de LAM (Agneau), Angèle - Standaard Uitgeverij, pp. 10 et 191-192.
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