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«Knikkerkoning» de Kira Wuck: récit détaché d’une vie dissolue
© Peter van Tuijl
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Littérature

«Knikkerkoning» de Kira Wuck: récit détaché d’une vie dissolue

Dans son roman autobiographique intitulé Knikkerkoning (Roi des billes), Kira Wuck brosse le tableau de la vie dissolue de ses parents hippies. Ce n’est pas le sentiment, mais son ton détaché qui rend ce livre si particulier.

Alors que le prix Nobel Bob Dylan vient de fêter son quatre-vingtième anniversaire en mai dernier, il est opportun d’attirer l’attention sur un premier roman dont le leitmotiv est un texte de Dylan. «Well, the emptiness is endless, cold as the clay / you can always come back, but you can’t come back all the way» («Bon, le vide est infini, froid comme l’argile / tu peux toujours revenir en arrière, mais pas complètement»), dit l’épigraphe en début de livre. Un vers tiré de «Mississippi», une chanson dans laquelle Dylan ne regrette rien, sinon d’être resté un jour de trop dans le maudit Mississippi.

Dylan revient à plusieurs reprises dans Roi des billes, le premier roman de la Néerlandaise Kira Wuck (1978). Nous sommes en effet à l’époque rebelle des années soixante-dix, dans cette partie d’Amsterdam habitée par les provos et les hippies, où personne ne semble avoir d’emploi stable et où tout le monde se drogue. Otto aussi, l’un des personnages principaux du livre. Pour gagner un peu d’argent, il chante des chansons de Dylan dans le tunnel sous le Rijksmuseum. Il considère Dylan comme le seul véritable père qu’il ait jamais eu. Son père biologique, un militaire d’origine indonésienne, a conservé de son expérience des méthodes d’éducation si spartiates qu’Otto a quitté le nid parental de Renswoude dès qu’il a pu, cap sur la liberté et Amsterdam.

C’est là qu’il rencontre Anne, jeune rouquine aussi gracile que flamboyante. Elle a fui pour sa part un père alcoolique qu’elle voyait trop peu et une mère surprotectrice qui l’étouffait. Anne est finlandaise, et son excellent bulletin, qui lui a valu son billet d’avion pour Amsterdam, est son échappatoire définitive de la froide Finlande.

Ni pour Anne ni pour Otto, la vie à Amsterdam ne sera toute rose, bien au contraire. Tous deux tombent sous le charme et l’emprise d’un certain Rob, sorte de gourou qui repère les âmes égarées afin d’en profiter. Ils passent de repaires de drogués en squats, dorment parmi les rats et doivent veiller à chanter et mendier suffisamment chaque jour pour s’acheter à manger. Ou à boire, dans le cas d’Anne, qui a visiblement hérité des gènes alcooliques de son père.

Même leur mariage rapide n’a rien de romantique, étant davantage une transaction pragmatique en parfaite contradiction avec l’esprit de l’époque. Il permet à Otto de sortir plus tôt de prison et à Anne de recevoir un passeport néerlandais qui lui permettra enfin, espère-t-elle, de poursuivre des études. Mais, aussi instable et non conventionnel que soit leur union, les deux jeunes finiront par s’aimer.

Le roman a quelque chose de froid, comme si l'auteure voulait raconter l’histoire de ses parents avec une objectivité presque clinique

Le résultat de cet amour est leur fille Jane, à travers les yeux de laquelle nous revivons toute l’histoire d’Otto et d’Anne. Sa vie à elle s’est jouée à un cheveu, Anne ayant changé d’avis dans le train en route vers la clinique d’avortement. Quelqu’un s’étant jeté sous les roues du train, le trajet subit une interruption durant laquelle Anne est divertie par un joyeux bambin. La vie et la mort, toujours côte à côte.

Il y a de nombreuses autres belles et subtiles réflexions dans Roi des billes, et Kira Wuck répète régulièrement certaines images. Mais le roman a aussi quelque chose de froid, comme si la fille voulait raconter l’histoire de ses parents avec une objectivité presque clinique. Une fois que le lecteur a saisi la cadence, l’effet en est ensorcelant. Malgré toute la misère, la pauvreté et la souffrance, c’est précisément ce détachement qui donne un sentiment de proximité avec Otto et Anne. Comme si l’on lisait leur journal intime.

Kira Wuck esquisse non seulement le portrait d’une relation, mais aussi celui d’une génération

Ce faisant, Kira Wuck esquisse non seulement le portrait d’une relation, mais aussi celui d’une génération. L’image romantique des hippies à l’esprit libre se voit sérieusement corrigée. Il y avait surtout beaucoup de malheur, d’abus, de fuite des créanciers et de peur. Tant Otto qu’Anne connaissent l’angoisse de n’appartenir à aucun groupe, cette angoisse qui semble consumer une génération entière. Dans ce roman, il n’est guère question d’idéaux grandioses de société nouvelle, et même les Hare Krishnas ne semblent pas totalement de bonne foi.

Kira Wuck ne cache pas qu’elle a basé ce livre sur la vie de ses parents, qu’elle a perdus à un âge relativement jeune. L’histoire se termine par la mort prématurée d’Anne, par overdose d’alcool et de pilules, une combinaison qui devint son Mississippi. Dans un épilogue de toute beauté, Wuck décrit les différentes façons de voir cette mort et le rêve que sa mère, lors de cette dernière nuit, nourrissait peut-être encore de tout recommencer différemment à partir du lendemain. Si cela n’a pu être, l’idée est consolatrice.

Kira Wuck, Knikkerkoning, Podium, Amsterdam, 2021, 208 p.

Otto

Qui veux-tu être?

Otto va dans le tunnel sous le Rijksmuseum pour jouer des chansons de Bob Dylan. Il dort encore parmi les junkies ou dans des chambres d’hôtel jaunies, qu’il partage souvent avec de la vermine qui s’active surtout la nuit. Amsterdam est une ville sauvage qu’il n’arrive toujours pas à dompter totalement, mais il s’accroche avec détermination et n’a pas l’intention de se laisser désarçonner. Dylan aussi a dû connaître des difficultés avant de percer, se dit Otto.

Un petit choucas sautille alentour et s’approche tout près de lui. Ses plumes brillent au soleil. Otto lui donne quelques restes de son petit-déjeuner, puis commence à jouer «Like a Rolling Stone». Sa voix résonne joliment dans le tunnel, mais ça le met toujours mal à l’aise de s’entendre si fort. C’est comme si Dylan avait écrit cette chanson spécialement pour lui. Bien que la lumière du soleil pénètre dans le tunnel, ses doigts refroidissent en jouant. Des touristes sortant du Rijksmuseum le prennent en photo comme s’il était Dylan lui-même. Tous lui laissent quelques pièces, grâce auxquelles il peut payer son logement et s’acheter à manger. Quand il aura épargné suffisamment, lui aussi voudrait bien admirer La Ronde de Nuit, il a vu un documentaire à son sujet. Il sera le premier de sa famille à entrer dans un musée. Son père trouve que l’art est du gaspillage, il ne s’intéresse qu’aux choses qu’il peut sentir directement, comme un coup de poing ou une grosse averse. S’il doit réfléchir trop longtemps, les démons arrivent.

Un homme aux cheveux noirs lisses, habillé d’une robe blanche, un Zündapp à la main, s’arrête devant Otto. Son ombre tombe sur lui, il a l’air d’arriver directement du désert au guidon de sa moto. Il jette nonchalamment à Otto un billet de dix florins, en le laissant glisser de ses doigts. Ensuite, il applaudit, lentement mais avec force.

Quand Otto a terminé de jouer, il vient vers lui. «Tu es bon», dit-il. «D’où viens-tu?»
«Ça se voit tant que ça que je ne suis pas d’ici?»
L’homme rit. «Tu as quelque chose d’intrépide. Je vois toujours tout de suite quand quelqu’un est spécial.»

Otto se sent flatté, mais se demande s’il peut faire confiance à cette espèce de Jésus.
«Tu t’y connais en motos?» demande à présent ce dernier.
«Oui, je bricolais souvent sur la Zündapp de mon frère.»

«Parfait, alors tu vas peut-être pouvoir m’aider», dit-il amicalement, mais d’un air autoritaire.

Ils se présentent. «Ce nom ne va pas vraiment avec ton apparence», dit Otto.
«Tu vois juste. Mes parents ne s’attendaient pas à avoir un garçon aussi spécial. Mais appelle-moi Dieu, si tu veux», dit-il en riant.

«Et moi, appelle-moi le Roi des Billes.»

(p. 99-100)
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