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«Stenen eten» de Koen Caris: s’échapper d’un village oppressant
© Jonathan Ybema / Unsplash
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compte rendu La première fois
Littérature

«Stenen eten» de Koen Caris: s’échapper d’un village oppressant

Un village néerlandais tout ce qu’il y a de plus ordinaire en apparence est secoué par une vague de suicides d’adolescents. Dans Stenen eten (Manger des pierres), Koen Caris nous fait sentir toute la difficulté d’être abandonné, en particulier dans un milieu rural oppressant.

Les Retardataires, une bande de jeunes qui ne sont jamais partis pour la grande ville après leurs études secondaires, ni pour étudier, ni même pour travailler dans la restauration. Ou encore les Filles du Parc, un groupe de filles bien comme il faut qui trouvent les vêtements de marque plus importants que la rébellion. Dans le village de Ben, qui passe ses examens de fin d’études, les jeunes sont subdivisés en catégories, ce qui leur permet de garder une vision bien claire de leur vie en société.

À quel groupe appartient-il ou veut-il appartenir? Aucune idée. Il forme un vague trio avec Tom et Hettie. Ils se sont mis ensemble presque naturellement. Tom et Hettie l’attendaient à la porte à l’époque où, il y a trois ans maintenant, il se rendait à l’école avec des pieds de plomb, étant devenu, sans le vouloir, le point de mire général. Sa grande sœur Kim, la plus jolie fille du village, s’était suicidée le soir de son dix-huitième anniversaire. La voie ferrée à la lisière du village en était encore quotidiennement le témoin silencieux.

Les villageois, à tout le moins ses camarades de classe, avaient alors cherché maladroitement à entrer en contact avec Ben. Mais lui-même préférait être invisible. C’est le cas de nombre d’adolescents, mais lorsque la mort de votre sœur est au centre de l’attention du village, vous n’avez qu’une envie: disparaître. Tom et Hettie forment depuis son armure protectrice. Il plaisante bien de temps à autre avec sa mère dépressive, mais une véritable conversation à propos de ce qui s’est passé cette nuit-là est hors de leur portée, surtout après que le père de Ben a quitté la maison. Mère et fils vivent donc l’un à côté de l’autre dans la même maison, incapables de partager leur chagrin. Même le soir où ils sortent dîner pour les dix-huit ans de Ben, le souvenir pèse sur eux comme une chape de plomb.

Dans son premier roman, Stenen eten, Koen Caris raconte l’histoire telle qu’elle est vécue par Ben, et c’est là l’un des points forts du livre. En ne changeant pas de point de vue narratif, l’auteur montre combien il peut être oppressant de grandir dans un tel village. Surtout lorsqu’un événement dramatique vient tout bouleverser et que le monde des adultes entre en collision avec celui des enfants ou des adolescents. À cet égard, ce premier roman présente des similitudes avec De avond is ongemak, premier roman de Marieke Lucas Rijneveld, largement salué par la critique (traduit en français par Daniel Cunin sous le titre de Qui sème le vent).

Ben veut se replier sur lui-même, mais finit tout de même par chercher du réconfort à l’extérieur, notamment auprès de Jack, le caïd du village et petit ami de sa sœur Kim au moment où elle a mis fin à ses jours. Bien sûr, tout le village voit en Jack le responsable du suicide de Kim, mais Ben pense qu’il est peut-être le seul du village, avec sa mère, à pouvoir comprendre ce que cela signifie d’être abandonné.

Koen Caris a l’expérience du théâtre, ce qui se marque dans la composition forte de son premier roman

Entre-temps, de nouveaux suicides d’adolescents déchirent d’autres familles du village, et les regards se retournent de plus belle vers Ben et sa mère. Que savent-ils? Quelle est la cause de ces drames? Ben essaie encore plus de fuir. Il est accro à un documentaire sur le corps d’élite américain des Navy SEALs, qui parviennent à endurer la torture, et souhaite en prendre de la graine. Il découvre aussi l’amour, qui, à sa grande surprise, est réciproque. Enfin, il baise à gogo, mais son amitié avec Tom et Hettie en pâtit. Cet amour ne risque-t-il pas de l’isoler encore davantage?

Stenen eten est un premier roman vraiment intelligent qui, dans un langage simple, laisse transparaître l’oppression qui peut régner dans un village. Caris a l’expérience du théâtre, ce qui se marque dans la composition forte du livre. L’auteur dépeint également un personnage très crédible en la personne de Ben, un ado perturbé qui cherche sa voie. Le livre regorge de jolies phrases qui laissent entrevoir l’écrivain très prometteur qu’est Koen Caris. «Je n’aime pas être chez les autres, je n’ai pas besoin de voir comment ils organisent leur vie», fait-il dire à Ben au début du roman. Ce n’est que plus tard qu’il découvre que derrière ces façades ordonnées se cachent de sombres secrets et que nous restons tous des étrangers les uns pour les autres ou, pour citer Ben : «Soudain, ça semble fou de me dire que ce sont les gens que je connais le mieux au monde; on ne sait absolument rien les uns des autres.»

Koen Caris, Stenen eten, Atlas Contact, Amsterdam, 2021, 254 p.

Manger des pierres

Il y a toujours quatre bips, suivis d’un court silence.

Bip, bip, bip, bip. Silence.

Bip, bip, bip, bip. Silence.

Au début, le son est tellement faible que je crois que cette fois je vais parvenir à l’ignorer. Mais c’est un leurre, car le volume du bip augmente toutes les cinq répétitions, jusqu’à ce qu’il retentisse si fort, même à travers le mur, qu’il semble provenir de ma propre tête. Un oiseau du matin, dixit le fabricant. Je me retourne vers le mur et tire l’oreiller sur mon visage.

Dans mon documentaire préféré, les membres des Navy SEALs sont interviewés par un journaliste, un certain Herr Steinmann, qui reste hors champ (ce qui est bien pour moi, car ainsi il n’est pas limité au documentaire, mais peut aussi resurgir entre les rideaux ou dans le miroir de la salle de bains). Durant leur formation, les Navy SEALs apprennent à endurer la torture. Les soldats expliquent par exemple qu’ils se sont entraînés à perdre connaissance avant que commence le véritable martyre, ou qu’ils ont découvert une grotte où se retirer au plus profond d’eux-mêmes et où personne ne peut les trouver. Lors de sa captivité, l’un d’eux a développé plusieurs personnalités, qui ensemble étaient capables d’endurer des supplices qui auraient été absolument de trop pour une seule. Bon, cette affaire n’en est pas restée là, puisqu’il est apparu ensuite que toutes ces personnalités n’étaient pas aussi aptes à se promener avec un pistolet en poche, mais pour la torture, au moins, c’était efficace.

Le volume continue de monter, le bip se fait aigu et mauvais (des oiseaux robots ont conquis le monde! Toute résistance est inutile! Les dissidents seront jetés hors du nid!) et puis enfin, maman éteint son réveil. Je reste encore un peu couché, puis me débarrasse de ma couette, frotte mes yeux ensommeillés et me lève. Je vais me planter devant le miroir pour l’inspection quotidienne. La douloureuse absence de barbe ne s’est toujours pas résolue cette nuit. Mes bras sont toujours aussi fins qu’hier, mon bassin toujours aussi affamé. Je fais des cercles avec ma poitrine, de sorte que mes côtes bougent sous ma peau d’un côté, puis de l’autre, et regarde si mon machin est visible à travers mon slip. Mes boxers semblent moins moulants que ceux des autres garçons. Je le vois quand on se déshabille au cours de gym, même si je ne regarde pas spécialement. Mais c’est peut-être juste que leurs slips sont moins vieux, et l’élastique moins usé.

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